Kkrist Mirror ("Manouches" - Steinkis) : « Détruire les nomades, c’est s’autodétruire. »

8 novembre 2016 3 commentaires
  • Depuis plusieurs années, Kkrist Mirror s'intéresse au monde des Gitans. Au travers de sept albums, d'expositions, d'interventions en milieu scolaire, de conférences,... Cet ancien de Métal Hurlant contribue à un véritable travail de mémoire entre histoire et reportage, le crayon à la main. Invité des derniers rendez-vous de l'histoire de Blois, il revient sur un itinéraire militant et artistique, au moment où le Président de la République François Hollande rend hommage aux Tsiganes internés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Gens du Voyage, Tsiganes, Roms, Gitans, Romanichels ou Bohémiens, on ne manque pas de qualificatifs pour ceux que vous avez choisis d’appeler « Manouches » dans l’album éponyme...

Tout d’abord, je veux préciser que l’album Manouches traite de l’histoire d’un Patchivalo (patriarche) et de sa famille, une famille de Manouches qui est l’ethnie des Voyageurs présente en France dans le nord et l’ouest depuis le 14e siècle et qu’on appelle aussi Sinté en Allemagne. « Gens du Voyage », est l’appellation administrative. « Tsiganes » est le terme « générique » qui en général définit l’ensemble des peuples nomades d’origine « indo-européenne », mais il est contesté. Certains, majoritaires dans les pays de l’Est préférant le vocable « Rrom » (qui veut dire : « homme »). Ils trouvent également généralement blessant le terme « Zigeuner » (Tsigane en allemand) car il rappelle par trop le Z des camps d’extermination nazis. Les Gitans sont les tsiganes du sud, les Rroms plus à l’Est de l’Europe. Il y a aussi les Yéniches (très blonds aux yeux bleus), dans le nord de la France et de l’Europe, qui ne sont pas considérés comme des Tsiganes, mais vivent comme eux.

Mais tout cela est très aléatoire car, par définition, ces « peuples » bougent et migrent depuis des siècles. Ces « ethnies » se nommaient également en sous-catégories professionnelles : les Kalderash (chaudronniers), les Lovara (marchands de chevaux), les Tchourara (rétameurs)..., ce qui aujourd’hui a bien sûr pratiquement disparu tellement les sociétés ont muté et se sont transformées.

Pour faire court, en France ils aiment bien qu’on les appelle les Voyageurs, même si pour des raisons économiques et des pressions sociales diverses de plus en plus fortes, ils ne sont plus qu’une minorité à vivre du voyage.

Kkrist Mirror ("Manouches" - Steinkis) : « Détruire les nomades, c'est s'autodétruire. »
Kkrist Mirror invité au Rendez-vous de l’Histoire de Blois en octobre dernier.

Vous travaillez sur ce thème depuis de nombreuses années… Qu’y a-t-il à l’origine d’une telle motivation ?

C’est une longue histoire, provoquée par plusieurs facteurs. En premier lieu, la découverte de l’existence du camp de Montreuil-Bellay dans le Maine et Loire, près de chez moi où j’ai vécu jusqu’à l’âge de dix huit ans.

Occupé par les Américains venus aider à la reconstruction après la guerre, la première fonction de ce cantonnement devait être une poudrerie pour l’armement français. Le décret du 6 avril 1940 en décida autrement. Promulgué sous la Troisième République par le gouvernement centre-droit d’ Albert Lebrun, ce décret de loi interdit toute circulation aux nomades en les astreignant à résidence.

Pendant cette période dit de « la drôle de guerre » les nomades pouvaient représenter une menace, en tant qu’espions potentiels. À partir de ce 6 avril, les nomades « de type Romani », mais aussi les clochards et certains forains ne pouvant justifier de domicile fixe, ainsi que des Tsiganes sédentaires furent (parce que Tsiganes), avec tous les autres, immédiatement raflés par la gendarmerie dirigée par les préfectures, spoliés de tout leurs (maigres) biens et enfermés.

Si, au début, ce ne sont parfois que de simples lieux, fermes entourées de barbelés, etc, à Montreuil, cela deviendra très vite un véritable camp avec miradors, barbelés électrifiés et bâtiments « en dur ». Ce camp s’avérera être le plus grand camp français pour les nomades pendant la Seconde Guerre. Plus d’une trentaine d’autres camps d’internements en France « accueilleront » nos Tsiganes, français pour la plupart, jusqu’en 1946 pour le camp d’Angoulême ! Après la Libération ! Car ce décret de loi « républicain » perdure…

Un autre élément déclencheur est mon passé familial, puisque mon père fut un ancien déporté de la forteresse de Graudenz dépendant du camp d’extermination de Stutthof (un des plus anciens et plus durs camps nazis), en Prusse orientale. Il va de soi que, moi aussi, je suis un « enfant de la guerre ».

Le troisième « phénomène » est certainement l’amour viscéral et « esthétique » que j’éprouve vis à vis de ces gens et l’envie quasi irrésistible de les dessiner. La raison en est, à mon avis, que physiquement et intellectuellement, ils expriment ce qu’il y a de plus vrai, de plus instinctif et donc de plus beau chez l’homme. Dessinateur, regardez donc une femme tsigane marcher !

MANOUCHES par Kkrist Mirror. Editions Steinkis

Enfin la dernière et sans doute la plus importante des raisons, est cet immense sentiment d’injustice que j’ai éprouvé en prenant connaissance de ce camp oublié, et que j’éprouve encore en constatant aujourd’hui comment ils sont traités malgré ce qu’ils ont subis. C’est sans doute le côté intrinsèquement « militant » de ce travail…

Il y a aussi de nombreux détails et découvertes au fur et à mesure qui me fascinent et me paralysent tout à la fois qui, dans tous les cas, m’incitent à poursuivre mon travail. Je ne citerai que quelques exemples, comme cette aire d’accueil des Gens du Voyage à Rennes située sur l’ancien site du camp d’internement pour nomades. Pareil pour le Centre Social des Alliers d’Angoulême et son aire d’accueil située non loin du camp du même nom, et dont les derniers internés qui venaient du camp de Montreuil-Bellay n’ont été libérés qu’en 1946. Ou encore ce célèbre et génial résistant manouche Raymond Gurême qui s’évade de plusieurs camps et qui, après la guerre, trouve à acheter une parcelle de terrain à côté du camp de Linas Monlhéry où lui et sa famille ont tellement souffert… Et qui 70 ans après, se fait tabasser par les fils et petits fils des gardiens du camp devenus policiers à leur tour…

Votre travail révèle finalement tout un pan occulté de notre histoire récente. Comment avez-vous travaillé ?

Oui, il s’agit de tout un pan oublié, mais ce qui encore plus cruel, oublié volontairement, inconsciemment parfois. L’homme en général « oublie volontairement » ce qui lui a fait mal, question de survie immédiate ! Les Tsiganes en particulier, qui ont souffert, et ils ont tous souffert, croient aux lieux, époques, évènements « mulés », c’est-à-dire maudits, qu’il ne faut pas rappeler faute d’attirer de nouveau le mauvais sort. Même si cette croyance a tendance à disparaître, ce sentiment demeure en eux et ils se veulent en général discrets pour ne pas attirer les ennuis.

Et comme on les comprend, quand on voit l’attitude de nos sociétés de sédentaires vis-à-vis d’eux ! Et concernant notre société, cela nous arrange bien car, par exemple, pour l’internement, et particulièrement les camps libérés après la guerre, tous les pouvoirs de l’époque ont été responsables : pas seulement l’état de Vichy et la pression des nazis, mais également la République qui a extrait sa minorité tsigane et l’a condamnée avant qu’une dictature raciste ne le fasse ! Celle d’après la Libération aussi car, à part les intéressés, ça ne gênait personne de continuer de voir ces gens épris de Liberté derrière les barbelés !

Face aux éternels périls des nationalismes et des haines qui exigent leurs boucs émissaires, des indignés comme moi, ainsi l’instituteur qui a découvert le pot aux rose du camp de Montreuil, enfin les historiens, mais surtout les Voyageurs et leurs associations, font évoluer les choses dans le bon sens.

Cette année, le 29 octobre, sur les lieux même du camp de Montreuil-Bellay,l’État français, en la personne de son plus haut magistrat, le Président François Hollande, a rendu hommage aux nomades internés en France de 1940 à 1946, en reconnaissant sa responsabilité.

TSIGANES Une mémoire française-1940-1946 par Kkrist Mirror. Editions Steinkis

Mes albums constituent un cheminement de plus de trente ans. Je mène un travail à la fois d’enquêteur et de scénariste avant de dessiner. Je vais à la rencontre des familles pour parler d’eux, de leur passé et présent... Comment faire autrement ? Je vis dans et avec leurs histoires, je sens et ressens ce qu’ils ressentent. Ce travail de mémoire et de pensées collectives est essentiel pour évacuer l’indicible, pour revivre ou pour vivre. En ce qui concerne l’Histoire, il faut bien dire qu’il n’y avait rien ou presque comme sources historiques. En revanche, les archives départementales, nationales, même municipales ainsi que celles d’autres pays détiennent toutes les informations nécessaires, le nombre d’internés, les décès etc.…

Dans Manouches, vous décrivez le quotidien de la communauté, les problèmes pour trouver un terrain, les relations parfois difficiles avec les institutions, les difficultés d’un peuple écartelé entre sédentarité et mobilité.

C’est d’abord une fiction basée sur le réel, mais c’est aussi à chacun de se documenter, de chercher, de découvrir... Quand on parle des Gens du Voyage, c’est très souvent en mal ! On ne trouve pas beaucoup d’infos sur leur vie « réelle ». Ce sont des citoyens comme nous, qui ont les mêmes aspirations mais sont toujours stigmatisés et vilipendés, de plus en plus en difficulté ! Auparavant, les panneaux discriminatoires « Interdit aux nomades » existaient, maintenant c’est pire car hormis les aires destinées aux Voyageurs, le stationnement est désormais partout interdit . Or, la majorité des villes que la loi oblige à avoir des aires d’accueil décentes, n’en ont pas. De ce fait, les stationnements sauvages perdurent et les familles se retrouvent forcément devant les tribunaux et parfois en prison. De toute façon, face aux autorités, aux mairies, ils ne sont jamais gagnants !

A l’aide d’un réalisme photographique et d’un graphisme sensible, KKrist Mirror met en images l’histoire oubliée du peuple Tsigane.

Dans une postface, vous parlez du « dernier peuple nomade européen », signifie-t-il qu’il est appelé à disparaître ?

Sous la contrainte, oui, sans doute. Il a déjà disparu d’une certaine manière mais ce sont aussi des gens en mutation, qui malgré tout s’adaptent. Il n’y a qu’à regarder (et comprendre) les Roms qui sont pourtant de tradition sédentaire !

Depuis la nuit des temps, les Roms ont subi l’esclavage, les persécutions, la misère, sont opprimés, chassés…. Ce n’est pas fait pour libérer la parole ! Seule la confiance permet d’avoir accès aux informations. En Allemagne, en Autriche, dans les pays de l’Est, là où ils étaient sédentaires, ils ont presque tous été exterminés. Comme pour les Juifs, la « solution finale » avait été décidée, mais à leur différence, les Tsiganes ne réclament rien. Faire reconnaître cette injustice est restée longtemps pour eux... secondaire. Seule la survie immédiate de la famille et les traditions importent. Ils n’ont pas les moyens de faire autrement et souvent ils s’y prennent mal, ce sont les boucs émissaires rêvés pour les pourvoyeurs de haine : il n’y a pas plus voyante que cette minorité ! Si on constate aujourd’hui des tentatives d’émancipation, les persécutions et la misère cependant perdurent, ça ne facilite rien.

Dans la postface du livre, l’historienne de renom Henriette Asseo révèle pour ceux qui en doutaient, que les Tsiganes sont français depuis François 1er…

Et eux ne se sentent pas Français... ! Beaucoup de jeunes n’ont pas de carte d’identité, les démarches administratives restent trop difficiles, trop compliquées… Ce que je décris c’est aussi notre histoire. Le nomadisme existe depuis la nuit des temps, c’est notre destin universel, nous sommes tous amener à y retourner de gré ou de force. Ces gens-là, et j’englobe volontairement tous les migrants du moment refoulés, qui sont avant tout des réfugiés honteusement condamnés, sont également un miroir de ce qui risque de nous arriver et que nous ne voulons pas voir ! Détruire les nomades, c’est s’autodétruire, car c’est atteindre nos racines ! N’oublions pas que ce furent eux, les Tsiganes, les premières victimes du nazisme ! Victimes des lois eugénistes et des euthanasies médicales dès les années 1930, et jusque dans les années 1970 dans certains pays.

Votre présence aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois en octobre dernier ; c’est tout de même une reconnaissance, non ?

Prenons le cas de la dénomination des camps : camp de concentration ou d’extermination, d’internement, camp de transit, de migrants… Selon les époques les noms changent mais le malaise perdure, un terrible malaise qui ne change rien à la terrible misère des prisonniers ! Malgré tout, le camp de Montreuil-Bellay a été choisi pour célébrer la reconnaissance de cette injustice. C’est une goutte d’eau, mais très importante pour une communauté qui souffre et qui a besoin de cette reconnaissance et nous de cette vérité.

Propos recueillis par Patrice Gentilhomme

(par Patrice Gentilhomme)

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3 Messages :
  • Voila une sympathique interview. A l’écart des modes, Kkrist (ou plus simplement Christian !) a délaissé la SF fluo de ses débuts pour se spécialiser dans la cause tsigane ! Mon bonjour amical à l’auteur, qui avait fourni un beau dessin de Hulk à Scarce, à l’époque !!

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    • Répondu par Kkrist Mirror le 9 novembre 2016 à  10:54 :

      Merci Michel, à mon tour de vous saluer.
      Le problème, c’est que cette fois Hulk est devenu président !!!

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      • Répondu par MD le 12 novembre 2016 à  21:50 :

        Je vois ce que vous voulez dire... un mec qui pète les plombs en permanence, sur-réactif, en combustion nucléaire permanente et qui irradie tout ce qu’il touche. Mais depuis qu’il est élu, on dirait qu’il a mis de l’eau dans son vin. Le retour du principe de réalité... ou alors peut être que toute son agressivité (phallo, réac, raciste) n’était là que pour marquer la com de campagne. A suivre (de toutes façons, on n’aura pas grand chose à dire...)

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