La rescapée du métro Charonne

6 mars 2012 1 commentaire
  • Elle a longtemps gardé le silence sur le moment le plus douloureux se son existence. Jusqu'à l'année dernière, après une lourde intervention médicale, quand "marre d'être une rescapée", Maryse, aujourd'hui sexagénaire, eut l'envie de raconter ce qu'elle avait vu et vécu de la Guerre d'Algérie... au cœur de Paris.

Alors elle confie son récit à une vieille connaissance journaliste, Désirée Frappier, qui, avec son mari dessinateur Alain, reviennent sur le massacre à la station de métro Charonne, le 8 février 1962. La première bande dessinée des éditions Mauconduit est un document historique à part entière : elle revient sur cet épisode tragique et peu connu.

L’album se présente sous forme chronologique. En 1960, Maryse a 16 ans. Elève au lycée de Sèvres de Boulogne-Billancourt dont elle approuve les méthodes pédagogiques et éducatives novatrices, elle aspire, comme la plupart des adolescentes de son âge, aux transformations induites par la société de consommation naissante. Elle aime, la musique venue des États-unis, le cinéma, les garçons...

Ses parents, émigrés d’Égypte, sont communistes. Outre les discussions avec ses camarades de lycée, Maryse grandit donc au sein d’un milieu très politisé et depuis de longues années troublé par la guerre en Algérie. Maryse est profondément anti-colonialiste, elle-même sympathisante communiste, mais sa situation personnelle -elle n’obtiendra la nationalité française, peut-être, qu’à sa majorité, à 21 ans- l’incite, sur les conseils de ses parents, à rester en dehors de toute activité militante par trop visible.

La bande dessinée relate les questions et tiraillements face auxquels Maryse est confrontée et parfois sommée de se justifier : peut-on qualifier le conflit en Algérie de guerre ? Comment faire comprendre à son ami Saïd, effaré par les témoignages qui lui viennent de son pays d’origine, que si les pouvoirs spéciaux votés en 1956 ont été largement soutenus par les députés communistes, ceux-ci ont trahis leurs militants ? Les soldats français se comportent-ils comme des nazis ? Qui sont les terroristes, les indépendantistes algériens, les membres de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) ?

Tout au long du récit, les auteurs mettent un point d’honneur à relater de façon la plus exhaustive possible les divers enjeux du conflit, différents selon les points de vue et les préférences politiques des acteurs avec qui Maryse est amenée à discuter. À ce titre, la présence de coupures de presse de l’époque participe à l’aspect documentaire de la bande dessinée.

Progressivement, l’issue de la guerre semble se dessiner : quand De Gaulle évoque « la légitimité d’un Etat algérien » ; quand est proposé un vote sur l’autodétermination. Mais parallèlement, la violence se fait plus rude, entre généraux putschistes à Alger, multiplications des attentats de l’OAS en Algérie et en métropole et répression des manifestations favorables à l’indépendance de l’Algérie ou à l’initiative des Algériens de France, comme celle du 17 octobre 1961.

C’est la série d’attentats à l’explosif ourdis par l’OAS le 7 février 1962 qui provoque la décision de manifester. Ces attentats, commis à Paris au milieu de la semaine d’action organisée, du 4 au 12 février, à l’initiative du mouvement de la paix "pour la paix en Algérie, contre l’OAS et le fascisme", suscitent une réprobation d’autant plus grande qu’ils ont pris pour cible des personnalités d’horizons divers : un ministre gaulliste, André Malraux, un sénateur communiste, Raymond Guyot, un journaliste du Figaro, Serge Bromberger, un professeur de la faculté de droit, Georges Vedel, et une fillette de 4 ans, défigurée.

Le 8 février, vers midi, le préfet de police, Maurice Papon, informe les organisateurs de la manifestation de sa décision d’interdiction du rassemblement et refuse toute transaction, attitude qui, a posteriori, est interprétée comme une preuve de préméditation. Cette interdiction demeure équivoque : cela fait des mois que ce type de rassemblement est interdit, sans que les interdictions ne fassent l’objet d’une prohibition véritable : ainsi, la possibilité de défiler à l’écart du lieu initial de rassemblement est de fait tolérée. Maryse se rendra à la manifestation, avec ses camarades du cercle antifasciste créé au sein du lycée.

La manifestation se veut brève et pacifique : prévue à 18h45, sa dispersion, impérative, est annoncée à 19h30. Les banderoles et calicots, portés à bout de bras, sont rares. Les slogans ne contiennent ni revendication explicite en faveur de l’indépendance, seulement la formule traditionnelle « paix en Algérie », ni allusion à la politique gouvernementale, en dehors d’une dénonciation d’immobilisme dans la lutte contre l’activisme justifiant l’unité d’action antifasciste. En résumé, chaque organisation invitante a pour consigne de n’amener aucune arme, aucune pancarte, aucun objet qui puisse servir d’arme ou être considéré comme une arme possible par la police,. Les secteurs à risque, comme Bastille, ne doivent pas chercher à être atteints. Les cortèges, épars et disloqués, sont dès lors peu organisés et leurs itinéraires sont improvisés au gré des rencontres avec les barrages de police. On se fie aux cris des manifestants pour rejoindre un rassemblement que l’on suppose plus nombreux. Environ 20 000 personnes prennent part à l’événement.

La rescapée du métro Charonne
Dans l’ombre de Charonne - Par Désirée et Alain Frappier
(c) Éditions Mauconduit

A 19h30, la dispersion est ordonnée par les organisateurs. C’est à ce moment que se met en place la violence. Les policiers ont eu pour consigne de « disperser énergiquement » ou d’« agir énergiquement », vocabulaire stéréotypé pour signifier l’autorisation du recours à la brutalité. Concrètement, elles équivalent à la mise en place de charges violentes jusqu’à dislocation des cortèges et à l’usage des bidules -ces fameux bâtons en bois d’un mètre- pour frapper les manifestants jusqu’à leur dispersion. Et même après, puisque la police parisienne se déchaîne sur les manifestants réfugiés sous les portes-cochères, dans les cours et escaliers d’immeubles privés. Une véritable chasse à l’homme sans rapport avec la nécessité de seulement disperser les manifestants, et des coups portés avec la volonté manifeste de tuer (« Tuez-les tous ! », entend Maryse).

À la station de métro Charonne, on assiste au paroxysme de la violence ce soir-là : l’historien Alain Dewerpe -par ailleurs fils de Fanny Dewerpe, l’une des victimes- évoque un « massacre d’État ». De nombreux manifestants choisissent la bouche de métro comme abri ou y sont poussés par la pression sur la foule subissant les charges policières à répétition. Les manifestants trébuchent et s’empilent progressivement sur les marches. En haut des marches, des policiers matraquent ceux qui sont entassés dans l’escalier. Les manifestants sont piégés : l’amoncellement des corps est trop dense et il leur est impossible de remonter sans prendre des coups. Des policiers refusent tout secours aux blessés et jettent sur les corps des grilles métalliques de protection d’arbres, des tables et chaises de café, des corps blessés. Ils frappent avec haine jusqu’à casser leurs bidules. Maryse est coincée sous plusieurs couches de corps inanimés et de débris.

Le dessin en noir et blanc accompagne fort opportunément la confusion qui règne. Dans le désordre, Maryse a perdu ses camarades ; elle imagine que l’OAS a infiltré la manifestation : qui d’autre pourrait se comporter de la sorte..? Il s’agit en réalité des policiers des 31e et 61e compagnies d’intervention de la police municipale de Paris, respectivement dirigées par les commissaires principaux André Yser et Jean Pascault.

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Dans l’ombre de Charonne - Par Désirée et Alain Frappier
(c) Éditions Mauconduit

Dans l’immédiat, huit victimes sont recensées, parmi lesquelles trois femmes et un adolescent de 16 ans, Daniel Féry : étouffées ; crânes fracturés sous l’effet des coups de matraques. On en compte une neuvième, quelques mois plus tard, des suites de ses blessures au crâne. L’ouvrage évoque également une dixième victime habituellement non recensée parmi les victimes de Charonne : Mohamed Aït Saada, agent RATP, décédé plus de vingt ans plus tard des suites de ses blessures. Il ne manifestait même pas. Hormis cette dernière, toutes les victimes étaient syndiquées à la CGT et, à une exception près, membres du Parti communiste.

Comment expliquer pareille tuerie ? Maryse et ses camarades avancent l’idée d’une culture d’extrême-droite davantage développée au sein de la police, exacerbée par le contexte algérien, et certainement une sympathie policière pour l’OAS ; les compagnies de district de la police parisienne, créées en 1953 formées d’anciens collaborationnistes et auxiliaires de la Gestapo ; le parti-pris de Michel Debré, Premier Ministre, et Roger Frey, ministre de l’Intérieur, pour une Algérie française, pendant que De Gaulle navigue à vue.

De manière générale, les manifestants s’opposent à des forces pour lesquelles la manifestation de rue est une forme de contestation politique peu légitime. Dès lors, recevoir un coup dans une manifestation fait partie des risques encourus, d’autant plus quand celle-ci est interdite... Il est ainsi courant que des policiers fassent inculper pour violences à agents des victimes de leurs propres brutalités.

Pour ainsi dire, il n’y a jamais de violence policière, qu’il s’agisse du 8 février 1962, du 17 octobre 1961, du 14 juillet 1953, du 28 mai 1952, ou encore durant les grèves de 1947-1948. Non, la police ne fait que se défendre face à des agressions. Cette mythologie, profondément ancrée, a été réutilisée pour relater le massacre de Charonne.

La presse du lendemain, proche du pouvoir (France soir, Le Figaro) reprend la version officielle, policière, celle de l’étouffement des victimes, et de la provocation de membres de l’OAS infiltrés dans la manifestation, aidée par le fait qu’aucune victime n’ait été tuée par balle ; cette thèse avait l’avantage de disculper la police parisienne et de ne pas froisser le prestige du général De Gaulle.

La presse de gauche, quant à elle, est censurée. Maryse découvre avec effroi comment se construit l’oubli de la soirée du 8 février 1962, l’amnistie des responsables : « ils n’ont qu’à dire qu’on s’est suicidés tant qu’on y est » commente-t-elle, désabusée. De fait, il n’y aura aucune commémoration de la soirée avant 1982.

Témoin de cet important conflit de mémoires jusqu’à nos jours, seule une plaque commémorative inaugurée en 1982 est aujourd’hui visible à l’intérieur de la station de métro, signée des seuls PCF et CGT. Aucune mention n’est faite à la police. Des policiers de l’époque, persistent dans la négation du massacre, alors que de nombreux témoignages crédibles sont venus l’authentifier. L’historien Alain Dewerpe lui-même a rencontré de nombreux obstacles pour effectuer son travail, tant sa recherche d’archives sur le massacre, à mesure qu’il montait de l’administratif au politique, fut laborieuse en raison de leur caractère secret ou de leur destruction. Il est par exemple impossible aujourd’hui d’accéder à la retranscription du conseil des ministres qui a suivi la tuerie.

Ainsi, l’histoire de Charonne est aussi celle du souvenir, et la bande dessinée, grâce à l’important travail historique réalisé, contribue à cet indispensable travail de mémoire.

Il n’existe aucune reconnaissance publique de la responsabilité de l’État français dans le massacre (hormis la commémoration de 1982 par le Parti Socialiste au pouvoir). Un silence officiel à l’image de celui qui pèse sur la répression de la marche pacifiste du FLN, le 17 octobre 1961. Avant, le pouvoir gaulliste et ses soutiens se sont attachés à effacer toute trace du massacre : enlèvement des tags hostiles à Papon, De Gaulle, Frey et Debré, retrait des gerbes de fleurs en hommage aux victimes.

Il faut souvent se tourner vers la culture populaire plutôt que vers les livres d’Histoire pour en trouver trace, par exemple dans les chansons de Jean Ferrat, Renaud ou Leny Escudero, évoquant Daniel Féry.

L’évènement appartient d’abord et surtout à la mémoire collective de la Gauche. « Au-delà du devoir de mémoire, nous sommes ici aujourd’hui pour demander à l’État de reconnaître sa responsabilité. Jusque-là, nos lettres sont restées sans réponse », a déclaré récemment Daniel Renard, le président du comité « Vérité et justice pour Charonne ».

C’était ce 8 février 2012, jour de la commémoration des 50 ans du massacre. En toute discrétion.

(par Damien Boone)

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1 Message :
  • La rescapée du métro Charonne
    7 mars 2012 21:16

    On ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu de réaction. L’émotion dans le pays a été immense, et des centaines de milliers de manifestants ont défilé quelques jours plus tard en signe de protestation. Et même à l’école primaire on parlait de la tuerie. Ensuite, chaque année il y avait un grand rassemblement au métro Charonne. Et de très nombreux « cercles » des Jeunesses communistes se sont appelées « Daniel Ferry ».
    Je suis aussi témoin de cette époque puisque ma mère était l’une des manifestantes du 8 février et fut coincée toute la nuit avec vingt personnes, dans une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble, dont la porte avait été ouverte par une personne compatissante. C’est ce qui les a sauvés car la police poursuivait effectivement les manifestants dans les escaliers, mais ils ne sont montés qu’au troisième étage.
    Je vais acheter l’album, c’est un acte de souvenir.

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