Manu Larcenet nous raconte sa vérité.
Et du même coup fait mentir tous les observateurs à la vue courte.
Plus que tout autre, cette oeuvre remarquable ouvre encore un peu plus le champ de la bande dessinée ; l’auteur se sert de l’autobiographie déguisée pour pousser ce média dans de nouvelles voies sans jamais tomber dans l’expérimentation laborieuse. Une formidable sensation de facilité s’en dégage. On perçoit les tourments de l’artiste et on l’envie presque d’en avoir aussi gros sur la patate pour l’exprimer avec tant de virtuosité. Ceux qui pensent que cet art ne peut explorer certains territoires doivent revoir leur jugement.
Il fait mentir aussi ceux qui opposent par réflexe la bande dessinée humoristique et l’autre, la noble, le moyen d’expression, l’Art majuscule. Il se fait que l’auteur prouve (par la bande) qu’il est maître dans chacun des genres qu’il emprunte selon son humeur. Il réussit à susciter la mélancolie, l’empathie, les larmes autant que le rire .
On note peu souvent ce grand écart incroyable .
Etonnant qu’avec des styles graphiques si proches finalement , le spectre des émotions soit si large. Tout l’art réside d’abord dans le découpage ; dans le Combat ordinaire il prend son temps. Ce n’est pas un hasard si le protagoniste est un photographe ; il s’agit d’une suite d’instantanés, des scènes de vie observées sans zoom, ni télé-objectif. A distance de l’oeil, naturel. Il en devient universel.
Il fait mentir ceux qui prônent un style graphique balisé à outrance, fait de couches de stéréotypes ;le gros nez et les jambes arquées pour faire marrer et le canon soi-disant classique pour narrer la réalité .
Un artiste prouve tranquillement qu’il peut , comme dans la vie, un jour être guilleret et moqueur, cynique voire cruel et le lendemain s’épancher sur les malheurs de ses contemporains, être ému par un bruissement , observer un nuage ou un visage pour y déceler la beauté, le vrai.
Il remet en cause cette fameuse idée reçue selon laquelle un auteur digne de ce nom raconte toujours la même histoire. Ha bon ? Entre Bill Baroud, les aventures rocambolesques( de Vincent Van Gogh par exemple) et son combattant ordinaire , il y a un monde !
Il y a chez cet auteur une schizophrénie (qui probablement ne doit pas être légère à porter au quotidien) qui le rend unique. Paradoxalement.
Un auteur aussi complet que lui est de plus tenté par les collaborations.
Avec Lindingre dont il adopte ou accompagne la vision sèche et cynique, il se répand en méchancetés pour causer de tendresse . Avec Ferri , il met en scène un humain fragile, perdu, touchant confronté à l’inconnu dépaysant. L’auteur n’a pas assez de jours et de semaines pour TOUT mettre en scène. Je l’imagine boulimique d’idées, débordant d’envies . Il est en somme avide d’expérience(s), prêt à tout, curieux de tout. C’est sous forme de bande dessinée qu’il exprime sa curiosité, son étonnement, ses pensées, ses tristesses et ses coups de gueule.
Sans parler de ses autres associations et de ses pulsions d’éditeur !
Quelle santé !
Il fait mentir encore ceux qui pensent qu’une oeuvre doit être longuement et mûrement réfléchie, qu’il faut peaufiner des années son sujet, même si évidemment le Combat ordinaire est loin du brouillon imprécis , Larcenet prouve au fil des mois qu’on peut être profond et prolifique ; qu’on peut faire flèche et feu de tout bois, que le nombre de planches abattues n’a aucun rapport avec la qualité . Il y a les lents , il y a les rapides, les enlumineurs méticuleux et les graphomanes.
Il fait mentir enfin tous les concepteurs et marchands de papier. Ceux qui considèrent qu’on doit , dans la production actuelle, choisir un concept, que ne marchent que les produits formatés, étudiés , marketés.
L’auteur ici raconte ce qu’il a envie de raconter et atteint au coeur à la fois le lecteur qui-ne -lit-pas-de-bd-d’habitude et l’amateur de base ; c’est ce qui s’appelle un coup de maître.
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