Le Travailleur de la nuit - Par Matz et Chemineau - Ed. Rue de Sèvres

17 avril 2017 1 commentaire
  • Alexandre est un enfant du vingtième siècle, produit d'une époque avec son lot de souffrances, de violence et d'injustice. Engagé comme mousse à l'âge de onze ans, le jeune homme rêve d'aventures et d'exotisme. Quelques désillusions plus tard, il se retrouve à Paris et commence à fréquenter les milieux anarchistes particulièrement actifs dans les années 1890.

Esprit libre, révolté par la misère, privé de travail à cause de ses affinités politiques, il entend venger les laissés pour compte en jouant les Robins des bois de la Belle Époque. Pour cela, il fonde « la bande des travailleurs de la nuit » (Travailleur veut dire cambrioleur en argot !), un groupe qui, selon une pensée anarchiste un peu primaire, envisage de redistribuer le produit de ses larcins aux plus déshérités. Si Alexandre Marius Jacob s’inscrit pleinement dans cet esprit, il n’en va pas de même pour ses complices. Trahi, rattrapé par la justice, il connaîtra le bagne, lieu d’injustices et de violences dont il reviendra sans toutefois accepter de courber l’échine, ni renier ses engagements... jusqu’à la fin.

Le Travailleur de la nuit - Par Matz et Chemineau - Ed. Rue de Sèvres
Marseille, là où tout commence pour le jeune Alexandre.

Loin du romantisme et de la noblesse d’Arsène Lupin, cette histoire nous décrit l’itinéraire d’un jeune militant anarchiste qui sombre dans le crime et la violence, par idéalisme, et par nécessité ! Malgré tout, les actions du malfaiteur ne manquent ni d’audace, ni de panache le rapprochant des exploits du célèbre héros dû à l’imagination de Maurice Leblanc. Le romancier se serait d’ailleurs inspiré de la vie de Jacob pour créer son personnage, délaissant au passage les aspects de critique sociale et la violence des faits.

Alexandre Marius Jacob, l’anarchiste ’honnête -voleur" qui fait "trembler le bougeois".

Le nouvel album de Matz et Chemineau est d’abord un récit de la tumultueuse traversée du siècle d’un jeune idéaliste pauvre et désabusé. Les auteurs reprennent donc le principe du portrait historique, déjà utilisé dans leur précédent album, Julio Popper édité par Rue de Sèvres en 2015.

Julio Popper, autre récit d’une utopie et première collaboration de Léonard Chemineau et Matz.

Pari à nouveau gagné par ce tandem manifestement très à l’aise pour retrouver et nous faire vivre le parcours d’êtres peu ou mal connus, au destin peu ordinaire mais oubliés dans les coulisses de l’histoire. Les similitudes entre les deux albums confirment le parti-pris des auteurs. Récit d’une utopie à la conclusion tragique, à partir de l’itinéraire d’un individu en bute à l’incompréhension de ses contemporains ou d’une société qui ne le comprend pas ou qui ne l’accepte pas. En rupture avec son époque, de retour de son épopée maritime, Alexandre déclare : « J’ai vu le monde et il n’était pas beau  ».

À partir de ce constat terrible, le lecteur pressent que l’itinéraire de cet antihéros ne pourra déboucher sur un happy end. Derrière le portrait de ce gentleman cambrioleur, Le Travailleur de la nuit décrit sans complaisance un monde où les enfants travaillent comme mousse ou dans les mines, où l’injustice sociale nourrit des réactions extrémistes, où une justice impitoyable fait du bagne le plus sinistre de ses symboles. Une époque qui n’est pas belle pour tout le monde et qui détermine des destinées aussi tragiques et désespérées que celle d’Alexandre. À la fois figure de l’anarchisme et tueur fou désillusionné, Alexandre apparaît comme le personnage emblématique d’une époque dure et implacable avec ceux qui n’ont pas eu la chance de naître du bon côté.

Sincère, enragé mais sensible, amoureux et généreux, ce personnage possède une forme de séduction. Plus qu’un polar, Matz nous livre un drame social, une histoire vraie, unique, image d’une époque déjà lointaine mais qui trouve encore une certaine résonance aujourd’hui.

Le scénariste du Tueur (Casterman) s’affirme encore un peu plus comme l’un des auteurs de référence du ctalogue des éditions Rue de Sèvres. Les sceptiques peuvent lire ou relire Balles perdues ou l’excellent Corps et âmes pour s’en convaincre.

Pour cette seconde collaboration avec Matz, Leonard Chemineau s’affranchit des contraintes du portrait historique pour restituer l’atmosphère avec authenticité tout en gardant une touche chaleureuse et personnelle. Il privilégie un graphisme souple fortement soutenu par un recours subtil et soigné à l’aquarelle qui procure à ses dessins une lumière très caractéristique. Un traitement graphique qui rend crédible et profondément humaine l’épopée de cet antihéros attachant.

(par Patrice Gentilhomme)

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© Illustrations Matz et Chemineau – Editions Rue de Sevres 2017

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1 Message :
  • "une pensée anarchiste un peu primaire" ? C’est vous qui le dîtes mais, hélas, vous ne le prouvez pas. Bien au contraire, les professions de foi de l’honnête cambrioleur lors de ses procès en 1905 prouvent non seulement des actes politiques mais en font également un théoricien de l’illégalisme anarchiste. Or c’est bien cette pensée "un peu primaire" qui était partagée par nombre de compagnons à la fin du XIXe siècle. Quant à l’amalgame lupinien, encore faut-il là aussi avancer des sources pour le prouver. Notons enfin que la 1e de couverture envisage des cambriolages commis dans la capitale. Or, si on excepte celui perpétré le 6 octobre 1901, toutes les reprises (aussi primaire fussent-elle) ont été perpétrées en province. C’est ce que Jacob appelait "faire de la décentralisation" ! Dommage aussi que vous ne soulignez pas l’existence d’autres BD sur le personnage : celle de Gaël et Vincent Henry ou encore celle de Romain Louvel.
    JM Delpech

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