Léah Touitou : « Faire plein de voyages et aller dessiner ailleurs, avec d’autres gens, a participé à ma formation »

25 avril 2018 0 commentaire
  • C’est toujours un plaisir que d’être surpris par le fraicheur de nouveaux talents. C’est le cas avec Léah Touitou, qui publie chez Jarjille son premier album, Café Touba, récit d’un voyage au Sénégal. Entretien avec la relève de ce genre !

Pouvez-vous nous parler de votre formation ? Avez-vous toujours voulu être dessinatrice de bande dessinée ?
J’ai toujours aimé dessiner. En CE2, j’ai décidé de devenir dessinatrice de BD et je n’en ai pas démordu ! J’ai fait un bac général, en faisant à côté beaucoup d’activités autour du dessin, et je suis ensuite entrée à l’école Émile Cohl, où j’ai obtenu un diplôme d’illustratrice. Après, je pense que ça a aussi participé à ma formation d’avoir la chance de faire plein de voyages et d’aller dessiner ailleurs, avec d’autres gens.

 Léah Touitou : « Faire plein de voyages et aller dessiner ailleurs, avec d'autres gens, a participé à ma formation »

Quels furent vos premiers contacts avec l’Afrique ? Dans quel cadre ont été effectués vos premiers voyages ?
Je suis partie pour la première fois au Cameroun quand j’avais 20 ans, pour un stage professionnel. Mes études me pesaient beaucoup, et j’avais souhaité faire mon stage de fin d’année à l’étranger, j’ai envoyé ma candidature dans toutes les maisons d’éditions francophones hors métropole ! Une petite maison d’édition camerounaise m’a répondu, et j’y suis partie trois mois. C’était presque un hasard, du coup.
Cela a été une belle expérience, j’ai voulu y repartir l’année suivante, cette fois avec un projet associatif qui a été monté pendant l’année. Suite à ce projet-là, c’est la ville de Lyon qui m’a proposée de candidater pour un échange avec des jeunes du Burkina Faso... Et les expériences se sont enchaînées au fur et à mesure...

Comment s’est faite la rencontre avec votre éditeur, Jarjille ?
J’ai grandi dans la Loire, où j’ai pu participer à des projets de fanzinat, et de collectif BD, et où sont basées les éditions Jarjille. Dans le cadre des festivals, je les avais déjà croisés, j’aimais leurs albums, donc, on se connaissait un peu. Quand je suis revenue en France après mon grand voyage, je voulais me remettre à la BD, et je pensais leur proposer mon travail pour faire un petit album de la collection BN2. Mais finalement, quand j’ai montré mes carnets de voyages, on m’a proposé de plutôt réfléchir à un album plus conséquent, pour la collection Autobio. C’était un peu impressionnant, mais vraiment chouette !


Comment passe-t-on d’un carnet de voyage, avec dessins pris sur le vif, au mode de narration que suppose la bande dessinée ?

Je suis partie de mes carnets de voyage et de mes notes (du genre d’un carnet de bord) pour recomposer la trame de mon voyage. Avec Jarjille, il y a eu un gros travail pour avoir un fil narratif, et essayer de garder la part de voyage la plus pertinente, pour raconter quelque chose de rythmé. Ensuite, j’ai sélectionné une grande partie des croquis pour les intégrer directement dans l’album (ce qui explique que certaines images soient dans un style « croqué »), et pour le reste du récit, il a fallu me transformer en personnage, de même que tous les amis rencontrés sur la route, et trouver une manière de raconter le voyage... J’ai choisi de découper le voyage en série de petites scènes, connectées les unes aux autres. L’idée était de faire un portrait-patchwork de mon expérience sénégalaise, avec différents moments qui se complètent les uns les autres. Je pense que cela m’a permis de garder le côté un peu spontané du voyage, avec plein d’expériences qui construisent petit à petit une narration.

Votre album est-il entièrement autobiographique ou certaines scènes prennent-elles des libertés par rapport à ce qui vous est réellement arrivé ?
L’album est entièrement autobiographique, tout ce qui est raconté a réellement eu lieu ! Par contre, parfois, pour les besoins de l’histoire, j’ai retiré un personnage d’une scène, ou fait s’enchaîner des événements qui n’avaient pas forcément eu lieu le même jour, pour des questions de fluidité ou ne pas alourdir l’histoire. Il y a aussi le fait que je raconte par rapport à des notes et à des souvenirs, ce qui s’est passé il y a près de quatre ans, donc, j’imagine que parfois, je suis biaisée par mes propres images mentales... Mais tout est vrai, autant que je m’en souvienne !


Cet album doit-il être lu comme un ensemble fini ou comme la première étape d’un voyage que vous effectuez avec vos lecteurs ?

Cet album peut se lire comme un album fini, avec une fin ouverte... Mais il va être suivi par un prochain album, la suite du voyage, à paraître en janvier prochain, qui traitera du voyage au nord du Sénégal, dans la ville de Saint-Louis.
J’aime bien l’idée que ces deux albums (Café Touba et le prochain) puissent fonctionner à la fois comme un ensemble, où l’on retrouve mon personnage et son projet de voyage ouest-africain, mais aussi comme des albums à part entière, qui puissent se lire indépendamment.

Dans le genre des récits de voyage en bande dessinée, quelles sont vos influences ?
Il y en a plein : je suis une très grande fan du travail de Simon Hureau. J’ai lu, relu et re-relu « Mille parages » pendant que je réalisais « Café Touba », en admirant sa narration et ses merveilleux encrages. Un autre album qui m’a beaucoup accompagné au niveau des ambiances et du traitement des ombres, c’est « Le troisième thé » de Cailleaux. J’avais beaucoup aimé le côté road-trip de « L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique », de Burton et Grand. J’aime beaucoup Benjamin Flao pour ses ambiances colorées, Guy Deslisle pour la simplicité efficace, les séries « Aya de Yopougon » et « Akissi » scénarisées par Marguerite Abouet pour leur côté très vivant, très rythmé. Il y a eu la BD « Portugal » de Pedrosa, les albums magnifiques d’Emmanuel Lepage, le travail de Stassen... J’arrête là, il y en a trop !

D’un point de vue graphique, vous êtes-vous inspirée d’auteurs de bande dessinée issus des pays d’Afrique de l’Ouest ou d’auteurs européens ?
Je ne sais pas vraiment. J’ai vu plein d’albums, et j’ai cherché des influences un peu partout. J’ai regardé le très beau travail de Didier Kassaï, qui est centrafricain, j’ai aussi cherché dans les très beaux traits d’Hector Sonon, qui est un dessinateur béninois, j’aurais pu les citer aussi tous les deux dans mes influences. J’ai lu et relu les « Aya » de Marguerite Abouet, qui est ivoirienne... Mais je ne pense pas qu’il y ait une influence plus spécifiquement ouest-africaine ou européenne dans mon travail... J’espère avoir pu retranscrire un (tout petit) mélange de tout ce qui peut me plaire à lire ou à regarder.

Vous appartenez au RABD (Réseau africain de la bande dessinée) : pouvez-vous nous le présenter ? Quel est votre rôle dans cette structure ?
Le RABD a pris corps pendant le festival international de la BD de Tétouan et rassemble de plus en plus d’artistes. Il a pour but de renforcer les liens entre les différents auteurs et autrices de BD sur le continent africain (ou ayant pour thème les cultures africaines). Il s’agit de permettre à des artistes de talent d’être mis en lien, encouragés, valorisés, que ce soit à travers la formation, la création ou la diffusion de leurs œuvres. Il a été mis en place en partie par le biais d’une dessinatrice camerounaise, Elyon’s, pionnière de la BD indépendante africaine, qui en est l’une des déléguées. Il est présidé par Barly Barutti, auteur émérite congolais. Différentes actions du RABD sont soutenues par divers organismes (dont la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’image d’Angoulême).


La couverture, en couleur, est très belle. Envisagez-vous de travailler en couleurs dans le futur, ou préférez-vous rester au noir et blanc pour l’instant ?

Merci ! Le prochain album restera dans les valeurs de gris, pour être dans la lignée de « Café Touba » (et de la collection Autobio de Jarjille). J’ai été contente de traiter ce premier album en noir/ blanc/ gris, parce que c’était déjà une sacrée première fois de réaliser un album d’une centaine de planches.
Je travaille en couleurs sur des planches BD pour la revue BD « Les Rues de Lyon », publiée par l’Épicerie Séquentielle, ce qui m’a fait faire de la couleur aussi, même si c’est sur des histoires plus courtes. Mais j’ai d’autres projets d’albums en tête, plus colorés, pour plus tard ...


Quels ont été les premiers retours, du public comme des professionnels ou de vos compagnons de voyage, sur cet album ?

Je suis très heureuse, je reçois de beaux retours. J’ai pu retourner à Dakar et en Casamance pour offrir l’album aux amis (et leur montrer que je les ai transformés en personnages !), c’était une belle manière de boucler la boucle.
Les professionnels du livre, les libraires, les collègues me font aussi un très bel accueil : au point que l’album n’est plus disponible, ni chez l’éditeur, ni chez le diffuseur ! Il en reste encore quelques-uns en librairie (dépêchez-vous !), mais une ré-édition est prévue pour la fin de l’été. C’est une belle surprise de devoir ré-éditer si vite !

Quels sont vos projets actuellement ? Envisagez-vous de passer dans un autre registre, celui de la fiction pure ?
Actuellement, je travaille sur l’album sur Saint-Louis, qui suivra « Café Touba », à paraître en janvier prochain. Je scénarise et découpe un projet BD jeunesse, pour la dessinatrice Anjale. Et puis, un autre projet, fictionnel, est dans ma tête, mais encore à l’état d’ébauche... On verra !

(par Tristan MARTINE)

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