Michel-Édouard Leclerc : « L’art est un fédérateur social, un marqueur, un moment fort de l’esprit communautaire. »

21 avril 2018 0 commentaire
  • Grand communiquant de la Grande Distribution, Michel-Edouard Leclerc est aussi connu comme un amoureux de la bande dessinée. Après avoir créé la structure d’édition MEL Publisher, il montre aux Rencontres du 9e Art un nouvel aspect de son activité : celui d’éditeur d’estampes originales. Nous l’avons rencontré pour vous.

On découvre aux 9e Rencontres d’Aix en Provence une collection un peu particulière de « multiples » dont vous êtes à l’origine. Les collectionneurs recherchent en général la pièce unique. Qu’est-ce qui vous a mené à ce choix ?

Aujourd’hui, plein de gens sont désespérés car ils adorent les auteurs, et le marché des originaux, tant mieux pour les auteurs, est devenu inabordable pour des budgets de jeunes cadres qui doivent payer les écoles de leurs enfants et tout cela. C’est bien parce que c’est la reconnaissance des auteurs qu’ils aiment, cela ouvre des marchés, notamment à l’international, mais cela crée une fracture, une frustration.

À une époque, et notamment après la Deuxième Guerre mondiale, l’estampe a servi d’exutoire et de popularisation de l’art. Les classes moyennes, les bourgeois, se sont payés des œuvres que les aristocrates, les grands bourgeois s’offraient, mais dans leur cas avec des multiples.

Michel-Édouard Leclerc : « L'art est un fédérateur social, un marqueur, un moment fort de l'esprit communautaire. »
Michel-Edouard Leclerc devant un multiple de Stéphane Blanquet.

Des tas de techniques artistiques ont été développées : la taille douce, l’eau-forte, la litho… et aujourd’hui, ces œuvres restent des œuvres à part entière : les très belles gravures de Valotton, de Gauguin et de l’École de Pont-Aven, des Nabis… restent perçues aujourd’hui comme le support d’un artiste à part égale avec les autres supports.

Après, cela a un peu disparu parce qu’on en a trop fait. À force de vouloir tirer des multiples et des déclinaisons, ce sont devenu des simples images. La Fondation Maeght, dans les années 1980-1990, tirait à 200 voire à 300 exemplaires. Avec les sérigraphies, des auteurs de bande dessinée comme Enki Bilal sont distribués par centaines.

Ce que l’on a voulu faire avec le label MEL Publisher, c’est revenir à l’esprit initial : créer des multiples qui soient suffisamment édités pour être quasi des originaux. L’originalité vient qu’ils ont été créés dans un esprit de collection, dans des tirés à part où l’artiste est consentant, s’investit, voire rehausse son œuvre.

Avec un marchand, MEL Publisher, qui s’engage à ne pas en éditer plus, voire même, une fois le lancement fait et sa crédibilité établie, à faire en sorte que l’on ne trouve pas chaque année les mêmes œuvres. C’est un pari.

L’art est un fédérateur social, un marqueur, un moment fort de l’esprit communautaire. Par le multiple, mais un multiple qui n’est pas dévalorisé, on permet à un plus grand nombre d’acheter l’œuvre que l’on va mettre dans son salon, avec laquelle on va vivre…

On découvre dans cette exposition des auteurs que l’on ne connaît pas…

On est partis de groupes, d’artistes que l’expert Lucas Hureau, mon épouse Natalia Olzoeva et moi-même connaissions. On connaissait depuis 40 ans des auteurs de bande dessinée, dont la jeune génération, celle de la bande dessinée d’auteurs, s’essayait à d’autres supports. On leur a commandé des œuvres, on les a faits travailler dans des ateliers : Nicolas de Crécy est allé s’initier à la gravure, Blutch a travaillé sur la pierre,… Les uns et les autres connaissaient un peu –ils l’ont appris à l’école- mais ils n’avaient pas excellé sur ces techniques.

Là on leur a donné le temps et la possibilité, non seulement de travailler dans des ateliers historiques, avec des ouvriers très complices et très experts, même sur des grandes pierres comme on n’en trouve plus. On a fait venir des pierres d’Europe centrale…

#Original-Multiple de Nicolas de Crécy

Dans cette atmosphère, on a des auteurs de bande dessinée et aussi des artistes d’art contemporain qui ont eu l’abnégation mais aussi le plaisir, de travailler avec des auteurs de bande dessinée et des techniciens qui ont aidé à fédérer tout cela.

J’ai la chance de travailler avec un collaborateur exceptionnel, Lucas Hureau, qui est formé à la bande dessinée et à l’estampe. On va commencer à commercialiser ces œuvres sur Internet puis, grâce à un partenariat très sympathique avec Artcurial, on va exposer en septembre 2018, 50 artistes dans une collection unique de MEL Publisher qui vont revenir à la noblesse de l’estampe.

Pardon pour cette question triviale, mais Michel-Édouard Leclerc a l’image qu’il a : c’est une nouvelle activité commerciale ?

Oh, j’ai toujours poursuivi les mêmes chimères. Quand j’étais môme, il y avait une revue qui s’appelait «  lectures pour tous  ». Je suis un privé, je suis un capitaliste, je suis un chef d’entreprise au sens factuel du terme, mais j’ai le sens de la mission publique, de l’engagement.

#Original-Multiple de François Avril

Je pense que la culture est un élément fédérateur, que c’est avec elle qu’on s’élève dans la vie, qu’il faut la défendre, et qu’à côté de la marchandisation des espaces culturels des Centres Leclerc, de la diffusion du livre : nous sommes quand même le deuxième libraire de France, de notre activité de sponsor, de mécène –on a été 17 ans au Festival d’Angoulême, on a été de grands partenaires d’Étonnants Voyageurs à Saint-Malo…, on doit parrainer une cinquantaine de festivals en France-, nous avons maintenant une Fondation à Landerneau qui est tout entière dédié au non-marchand, avec une collection patrimoniale.

À titre personnel, j’ai une collection, mais je ne suis pas addict. Mon projet, c’est de la montrer, c’est de faire circuler le 9e Art, et là ce sont des moyens supplémentaires, la création d’une société d’art pour tous.

Ce que j’aime là-dedans, c’est l’esprit collaboratif, on dirait aujourd’hui coopératif, de galeries, d’ateliers qui peuvent maintenir leur technologie, leur savoir-faire, des artistes eux-mêmes qui y viennent avec plaisir et je pense que le public amateur d’art cherche ça.

Il y a des investisseurs qui cherchent à faire des plus-values. Ils vont peut-être tout acheter et saboter le truc. Notre affaire, ce n’est pas d’avoir choisi des bons artistes reconnus pour valoriser des collections existantes, c’est vraiment de faire rentrer auprès des employés des Centres Leclerc ou de la FNAC juste à côté, des artistes qu’ils ne pourraient pas se payer en « œuvre unique ». Nous avons gagné un pari artistique mais pas encore un pari commercial. Nous le souhaitons pour ouvrir un débouché à des artistes avec des dérivés qui ne les dévalorisent pas et qui même, on le voit ici à Aix, les valorise.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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