PASCAL AGGABI : L’Attaque des Titans (4/6) : une litanie de critiques

11 août 2015 0 commentaire
  • Mais, pour passer à un autre sujet, sans vraiment s'en éloigner, il y a un gros détail qui saute aux yeux quand on regarde les premiers numéros de "L'Attaque des Titans" : c'est la relative faiblesse du dessin et la multitudes d'erreurs anatomiques. Surtout sur les titans, qui sont souvent nus ou écorchés...

"Je pensais que mes dessins étaient en deçà de la norme requise pour les travaux commerciaux professionnels" dira d’ailleurs à ce sujet le dessinateur, lucide, par ailleurs très apprécié pour le dynamisme de ses séquences d’action. Il n’empêche, ces erreurs de base, qui décontenancent le lecteur, étaient parfaites pour exprimer pleinement les sentiments moites de la terreur, du dégoût, du basculement et de la peur panique qui font le sel de la série.

Grâce à ces "approximations", les géants anthropophages étaient monstrueux et effrayant à souhait ! Ce côté grotesque plus ou moins volontaire contribuait remarquablement à différencier et personnaliser L’Attaque des Titans des autres travaux similaires, ce qui a sans doute contribué à en faire une délicieuse bouffée d’air frais, bienvenue, dans le monde du manga. "Mieux vaut avoir un style mémorable>/i>"dira également Isayama plus offensif, dans un entretien au magazine japonais Brutus,"Même un mauvais style mémorable. L’essentiel est de se démarquer". C’est certain. Mais, paradoxalement, lorsque l’artiste a progressé peu à peu dans la maîtrise des bases académiques, ce sentiment diffus de malaise et d’anxiété a eu un peu tendance à diminuer, l’atmosphère dégagée par la série est devenue moins morbide et dérangeante.

PASCAL AGGABI : L'Attaque des Titans (4/6) : une litanie de critiques
Le dessin ne manque pas d’approximations, mais on s’en fout : ça fonctionne remarquablement bien.
© Isayama/Kodansha.
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Un sentiment de malaise passe dans le regard des lecteurs.
© Isayama/Kodansha.

Mieux construits, ses titans sont devenus un peu moins effrayants. L’expérience de lecture a légèrement basculé vers un confort visuel passablement contre-productif pour ce genre d’histoire à tendance gore, sombre et traumatique, où le thème central est la survie, le quotidien empreint d’incertitude, avec une lutte très inégale contre l’adversité.

La délicieuse atmosphère étrange qui se dégageait de ses planches au départ a subi le contrecoup de l’amélioration de ses capacités graphiques... Il est vrai, au passage, que c’est ce genre de subtilités à décortiquer : "Ceci est un manga qui évoque fortement les craintes primitives de l’homme pour la forme des choses gigantesques qui approchent", dira d’ailleurs la critique japonaise Tomofusa Kure, dans le quotidien national japonais Asahi Shimbun. Kure ajoute : " Si ce manga avait été présenté avec des illustrations raffinées, cette étrangeté n’aurait pas été possible."

Plus précis Isayama a son explication propre : "C’est peut-être quelque chose comme une coutume, mais je dessine des choses laides depuis que je suis au lycée, des choses laides exclusivement. Tout comme l’écriture de chaque personne lui est unique, je pense que mon art est idiosyncrasique pour la laideur." Des propos plutôt rares, tout compte fait.

Mais pas d’inquiétude, de l’atmosphère il y en a toujours ! Les Titans restent "baroques" et fantasmagoriques comme il se doit, le lecteur a sa dose de bouleversements qui retournent l’estomac.

Continuons maintenant encore avec quelques références surprenantes : clins d’oeil malicieux et inspirations qui ne vont pas sans controverse, parfois sévère. Commençons avec Sony et Bean, des titans prisonniers des humains, lourdement arrimés au sol.

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Sony (Sawney suivant les versions) et Bean, les titans capturés par les soldats qui permettent au hommes d’en étudier les caractéristiques...
©Isayama/Kodansha.
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Leurs patronymes sont inspirés de la légende d’Alexander "Sawney" Bean, chef écossais d’une famille de 48 membres, nés pour la plupart de relations incestueuses, qui habitaient dans une grotte côtière cachée à marée haute. Ils auraient longtemps vécu en catimini de brigandage et d’enlèvements, perpétrés de nuit. Ils ont été exécutés pour meurtre et cannibalisme de près de mille personnes au 16e siècle.
DR

Un plagiat d’un film de Guillermo del Toro ?

Côté controverses, on devise beaucoup par contre sur la ressemblance entre L’Attaque des Titans et le film Pacific Rim de Guillermo del Toro. Déjà, lorsque le réalisateur a conçu ses robots géants qui combattent les kaijus, créatures inspirées du folklore japonais toutes aussi géantes, il a été fortement influencé lui aussi, dit-on, par la peinture de Francisco Goya Le Colosse, avec son géant nu.

Les deux récits mettent en scènes également une humanité décimée, des murs et un enfant orphelin à la suite des attaques, qui jure de se venger en devenant un soldat. Dans Pacific Rim, ces soldats sont appelés "pilotes de jaeger", formule inspirées de jäger, mot allemand qui se traduit par "combattant". Dans L’Attaque des Titans, le personnage principal s’appelle Eren Jäger (traduit suivant les supports narratifs Jaeger), un nom, comme beaucoup d’autres personnages de la série, à consonance germanique. Controverse stérile en fait : Del Toro est un grand collectionneur de mangas revendiqué, il reprend ici certains thèmes classiques à ce genre et L’Attaque des Titans est sorti en 2009, après la gestation que nous avons vue dans le premier article qui traite ce sujet, alors que Pacific Rim est sorti en 2013.

Sur-interprétations et autres lectures paranoïaques

Plus sérieux maintenant, alors que nous avons déjà souligné les capacités métaphoriques de ce manga, un bon point souvent mis au crédit de l’auteur. Or, toute une partie de la jeunesse de Hong Kong a cru y reconnaître une allusion au "danger" supposé de la Chine Orientale, représentée par les Titans. Quand certains médias hongkongais ont accusé la série de promouvoir une haine à peine voilée contre cette même Chine, estimant que les géants carnivores étaient une allégorie de cette Chine communiste convertie au capitalisme qui dévore tout sur son passage....

Plus tendu encore, un magazine spécialisé de Corée du Sud a prétendu que la série secrétait un certain message politique et militaire, pour le compte supposé du Premier Ministre japonais Abe Shinzo, dont le projet caché serait le réarmement de l’empire du Soleil Levant, motivé précisément par la pression la Corée du Nord. Cette thèse alimenta de multiples menaces de mort à l’encontre d’Isayama, à qui l’on reprochait de s’être inspiré, pour l’un de ses personnages, de Yoshifuru Akiyama, général de l’armée impériale japonaise, criminel tristement célèbre en Asie du sud.

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Le commandant Dot Pixis. En 2010, Isayama admet qu’il a basé son personnage sur le général japonais Yoshifuru Akiyama. Avalanche de commentaires indignés venus du Japon et de la Corée du Sud. De là, à menacer l’auteur de mort...
© Isayama/Kodansha et DR

Plus souriant enfin : par le biais du site Adala News et d’une émission japonaise, nous en savons plus sur la ville qui aurait inspiré le manga L’Attaque des Titans : une ville allemande. Souvenons-nous que la plupart des personnages ont un nom à consonance germanique.

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Une infographie qui schématise les murs défensifs, et leurs districts en demi-cercles pensés pour concentrer les attaques de titans, attirés par les grandes concentrations de personnes.
© Wit Studio Inc.
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Pour la conception de ces murs protégeant l’humanité, Isayama s’est inspiré de la ville allemande de Nördlingen qui, ayant gardé son aspect médiéval, est entourée par un muraille protectrice.
Capture d’écran.
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Parfait pour une série qui a pour cadre une société historique vaguement basé sur la culture et la technologie européenne du 19e siècle, avec sa révolution industrielle. Mais par bien des points, L’Attaque des Titans garde une allure médiévale, une technologie presque moyenâgeuse, avec son histoire qui louche du côté des séries post-apocalyptiques.
Capture d’écran.
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La présence de hauts murs permet de faire référence à la culture japonaise et l’aspect isolé et enfermé du peuple japonais. D’ailleurs Isayama a précisé qu’il appuie le concept de ses murs géants sur la société japonaise, et ses tentatives historiques de s’isoler, pas toujours avec succès, du monde extérieur.
© Wit Studio Inc.

Mais la cité médiévale de Carcassonne à aussi été évoquée par le site DDN Japan, en la comparant au district de Shiganshina, ville fortifiée de naissance d’Eren et de ses proches amis. Elle est d’ailleurs nommément évoquée pour le tournage des films en prise de vue réelle annoncés depuis un certain temps, comme nous l’évoquons dans notre prochain article.

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La cité médiévale de Carcassonne.
Jean-Pol GRANDMONT — Photographie personnelle

La suite pour jeudi 13 août 2015.

(par Pascal AGGABI)

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