Philippe Berthet investit le polar nordique

5 mai 2017 0 commentaire
  • Superbe collaboration entre Philippe Berthet et Sylvain Runberg, « Motorcity » adopte les atmosphères du polar scandinave, sur fond de Rockabilly, pour délivrer un récit pesant, hypnotique, qui termine en apothéose dans une conclusion détonante. Retour sur ce polar captivant avec son dessinateur et metteur-en-scène : Philippe Berthet.

Philippe Berthet investit le polar nordiqueEn travaillant avec Sylvain Runberg, vous imaginiez qu’il vous propose un polar nordique, dans la foulée de Millenium qu’il avait adapté, inspirés de la Scandinavie où il vit désormais ?

Je n’avais pas d’idée préconçue, mais effectivement, comme il habite à Stockholm, il m’a proposé de traiter cette région, ce qui me convenait parfaitement. J’ai déjà effectivement lu pas mal de romans qui se déroulent dans ces contrées, et l’idée me plaisait de les mettre en images.

Vous êtes porté par un récit de la veine de ces auteurs suédois qui ont émergé dans les années 2000, tels que Stieg Larsson ou Camilla Läckberg ?

Pas nécessairement par leur style de récit, mais par un ton, une ambiance plus particulière. Et j’ai immédiatement accroché à l’idée que Sylvain m’a apportée : ce personnage qui revient dans sa petite ville, tout en redécouvrant son passé au fur et à mesure de l’album, ce qui lui permet de connaître d’ailleurs certains des protagonistes… Sans oublier bien entendu ce superbe décor naturel qui m’a ravi !

On sent que vous avez particulièrement travaillé cette ambiance, avec une atmosphère posée, des personnages parfois réservés, mais qui recèlent des démons intérieurs qui peuvent surgir dans crier gare.

C’est absolument le type de psychologie que j’ai voulu mettre en scène : des individus à l’apparence lisse, mais qui se révèlent être démoniaques à l’intérieur ; une ambiguïté bien entendu assez malsaine, mais qui colle spécifiquement au polar.

Le premier contact du lecteur avec le personnage principal est révélateur : cette policière qui reste muette pendant presque toute la première séquence, semble toiser le lecteur, les bras croisés, comme pour refuser la relation. Est-ce ce premier sentiment que vous désiriez installer ?

Sylvain était aux commandes et désirait débuter le récit de cette manière. Pour ma part, je voulais que cette héroïne soit à la fois magnétique et énigmatique d’entrée de jeu. Le lecteur devait comprendre que cette nouvelle recrue du commissariat n’était pas décidée à se laisser marcher sur les pieds.

L’autre point focal du récit est représenté par le « Raggare », cette concentration d’amateurs de la culture américaine des années 1950 et 1960. Est-ce que Sylvain est arrivé avec cette idée en pensant qu’elle pourrait convenir à votre dessin ?

Il m’en a effectivement parlé très rapidement. Pour autant, je désirais que cet événement RockaBilly ne soit pas le point d’orgue du récit, ce qui aurait pu déstabiliser le lecteur. Il est donc parvenu à bien doser l’intérêt manifeste de traiter ce type de manifestation hors-norme, tout en laissant la part belle à l’intrigue et aux décors nordiques.

Motorcity - Par Berthet & Runberg - Dargaud

Autre caractéristique de cet album : son découpage au couteau, particulièrement les bandes en quatre cases verticales, et la fabuleuse séquence du hangar à bateaux, dont on laissera la surprise au lecteur. Comment articulez-vous le choix du type de découpage avec votre scénariste ?

Sylvain séquence bien entendu le scénario par page et en cases. Mais je préfère garder la main sur l’agencement des cases sur la planche, telle que j’imagine la scène. Bien entendu, se posent les questions du cadrage de chaque case (où vais-je poser la caméra ?), mais aussi du rendu final de la planche et comment chaque case va permettre de composer un tout, à la fois lisible, homogène et contribuant à l’ambiance de la page. Il faut que l’œil du lecteur puisse voyager aisément dans la planche, que l’ensemble soit équilibré, et que cela reste plaisant graphiquement. Comme Sylvain m’a volontairement laissé beaucoup de place dans la mise en scène, ce travail de découpage m’a demandé beaucoup de temps et d’implication.

Vous nous aviez expliqué que vous appréciez particulièrement cet espace de liberté que vous laisse le scénariste ?

Bien entendu, car cela peut être frustrant de n’être qu’un exécutant, surtout si vous pensez que certaines astuces ne fonctionneront pas. Pour autant, chaque partenariat avec un scénariste est différent, et c’est pourquoi j’apprécie alterner les collaborations. Actuellement, je travaille sur le scénario de Raule, à qui l’on doit Jazz Maynard, Isabellae, Arthus Trivium, etc. Et dans cet album qui se déroule à Barcelone, certaines séquences sont scénarisées graphiquement. J’aime également ce type de proposition, sans être d’emblée d’accord, mais cela crée des échanges qui nourrissent l’album.

Ce souci du découpage se retrouve également dans Motorcity, par exemple lorsque des policiers encerclent un moment une maison. Vous avez dessiné les cases présentant les policiers autour de ce bâtiment central, donnant à comprendre à la fois la topologie des lieux et leur mode opératoire…

Avec la place que m’a volontairement laissée Sylvain, je me suis posé beaucoup de questions concernant cette séquence. Je voulais à la fois évoquer cette notion d’encerclement, sans multiplier les cases, ce qui aurait nuit à la lisibilité de la planche dont nous parlons. Cela dépend bien entendu de l’inspiration, et d’un peu de réussite. Je ne pense pas trouver la meilleure idée à chaque planche, mais j’aime creuser pour parvenir à produire chaque séquence au mieux de mes possibilités.

La grande force de Motorcity réside également dans son rythme captivant, qui monte crescendo, avant la séquence finale. Le rythme est important pour vous ?

Je ne veux pas tout intellectualiser, car le rendu final perdrait en spontanéité. Je laisse donc une partie de mes choix à l’instinct, en choisissant de me rapprocher ou de m’éloigner de mon sujet, selon mon ressenti. Mon principal intérêt réside à reproduire le film qui s’est déroulé dans ma tête, lorsque je lis le scénario. Au lecteur par la suite, je l’espère, à prendre autant de plaisir à vivre le récit que je n’en ai eu à réaliser les planches.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo : Charles-Louis Detournay

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