Presses Aventure : le champion commercial de la BD jeunesse au Québec

30 avril 2018 0 commentaire
  • Fondé en 1992 par l’auteur et éditeur Marc G. Alain, le Groupe Modus est d’abord voué au bien-être et à la santé. En 1996, toutefois, l’éditeur – qui obtient alors les droits francophones de la série « Garfield » – choisit de créer une branche distincte consacrée à la bande dessinée et au livre jeunesse. Après avoir exploité plusieurs franchises commerciales internationales (« Bone », « Shopkins », etc.), Presses Aventure cultive aujourd’hui des talents locaux, notamment grâce à sa série phare L’Agent Jean (Alex A.). Portrait de ce joueur majeur de l’édition québécoise.

À titre d’éditeur, Presses Aventure mise avant tout sur le développement de marques. Cette expertise s’inscrit d’ailleurs dans l’ADN même du Groupe Modus, comme l’explique son PDG, Marc G. Alain : « Au départ et pendant plusieurs années, Presses Aventure a su développer d’importantes licences, c’est-à-dire des propriétés américaines à grand déploiement pour le marché francophone, notamment les personnages de Disney, Nickelodeon, Marvel, Hasbro, etc. (…) Grâce à l’expertise acquise et au déploiement de ressources nécessaires dans l’exploitation des propriétés internationales, il est devenu possible d’appliquer cette même logique et d’attribuer les mêmes ressources au développement de propriétés locales. »

Aussi, après 20 ans d’expérience dans le milieu de la BD et du livre jeunesse, celui-ci a acquis une vision très précise de la bande dessinée jeunesse au Québec : « Le marché de la BD au Québec est un marché hybride influencé par la BD traditionnelle franco-belge et par le modèle du roman graphique américain. La BD jeunesse telle qu’on la connaît au Québec est une excroissance des comics américains comme Archie, Peanuts, Garfield, Marvel et DC comics. En Europe, il n’existe pas de marché de BD jeunesse à part entière ; l’approche plus large est définie comme "de 7 à 77 ans". La BD traditionnelle occupe une place importante dans le paysage littéraire européen, mais cette tradition n’est pas entièrement compatible avec la BD jeunesse telle qu’on la définit en Amérique du Nord. La BD jeunesse en Europe, pour le moment, occupe seulement une place marginale, hormis quelques exceptions. »

Presses Aventure : le champion commercial de la BD jeunesse au Québec
Stand du Groupe Modus au Festival Québec BD 2018.
Photo : Marianne St-Jacques
Présentoir Maddox et Jimmy Tornado au stand du Groupe Modus, Festival Québec BD 2018.
Photo : Marianne St-Jacques

Le phénomène L’Agent Jean

Avec plus de 800 000 exemplaires vendus [1], L’Agent Jean est peut-être l’un des plus grands best-sellers de la bande dessinée québécoise. En effet, selon le palmarès Gaspard, les douze titres de bande dessinée les plus vendus au Québec en 2016 étaient signés par Alex A. [2] Par ailleurs, toujours selon le palmarès Gaspard, L’Agent Jean Saison 2, T 3 : « L’ADN de l’impossible » (publié en avril 2018) est présentement le livre le plus vendu au Québec, tous genres confondus [3].

Ce succès phénoménal s’explique à la fois par la vision et le travail de l’auteur, mais également par l’appui de l’éditeur : « Nous avons vu immédiatement qu’Alex A. était bourré de talent et que L’Agent Jean avait du potentiel. Mais le succès définitif est venu seulement après quatre ans de travail soutenu auprès des détaillants, des médias et des écoles. Le succès de L’Agent Jean est représentatif du travail d’équipe qui doit exister entre l’auteur, la direction éditoriale et l’équipe commerciale-marketing. »

Alex A., L’Agent Jean, S2 T3 : « L’ADN de l’impossible », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure
Alex A., L’Agent Jean, S2 T3 : « L’ADN de l’impossible », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure

Le récent Festival Québec BD a d’ailleurs été l’occasion d’un double lancement pour la série. En plus de marquer la parution du plus récent album (Saison 2, T3 : « L’ADN de l’impossible »), Presses Aventure a également procédé au lancement de capsules animées. Intitulées L’Agent Jean : comment sauver le monde en 90 secondes, ces 10 capsules produites par Frima Studio et diffusées par ICI Radio-Canada Télé et Groupe Média TFO (Télé française de l’Ontario) mettent en vedette les comédiens Pierre-Luc Funk (qui fait la voix de Jean), Sarah-Jeanne Labrosse (Bulle) et France Castel (Martha).

Selon le PDG, cette série de capsules n’est qu’une première incursion dans le milieu de l’animation. En effet, Marc G. Alain espère éventuellement produire un dessin animé en format plus conventionnel : « Notre ambition a toujours été de produire une saison complète de dessins animés en 52 épisodes de 11 minutes chacun. Au cours de 2015 et 2016, nous avons réalisé un projet pilote dans ce sens. Mais les montages financiers pour la production d’une série d’animation sont très complexes, d’autant plus que nous voulions faire la série en français et en anglais afin de toucher un public international. Notre plus gros défi était alors de convaincre un télédiffuseur canadien-anglais. Nous avons atteint cet objectif grâce à un format court de 90 secondes, particulièrement adapté aux plateformes numériques. Il a plu non seulement à ICI Radio-Canada Télé et TFO, mais aussi à CBC qui ont décidé de nous faire confiance. Le développement de ces courtes capsules est une première étape qui nous a permis de présenter l’Agent Jean en animation. Bien entendu, nous poursuivons nos efforts pour développer une saison complète du dessin animé. »


D’ici là, Presses Aventure pourra continuer de s’appuyer sur la popularité d’Alex A. En effet, outre les livres et produits dérivés de la série L’Agent Jean (dont Les expériences de Mini-Jean), l’éditeur publie également L’univers est un ninja, une nouvelle série qui s’inscrit également dans le multivers de l’auteur.

Alors que L’Agent Jean est une série d’espionnage humoristique mettant en vedette un cervidé intrépide mais benêt – un croisement entre James Bond et Bob l’Éponge, comme son auteur aime la décrire –, L’univers est un ninja est un récit cosmogonique. Celui-ci relate la quête mythique d’Iyo, un ninja bleu chargé d’une mission très précise : récupérer six artefacts rattachés à l’origine du monde d’Ataria. Deux premiers tomes (Le livre bleu et Le livre jaune) sont déjà parus.

Alex A., L’univers est un ninja T1 : « Le livre bleu », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure
Alex A., L’univers est un ninja T1 : « Le livre bleu », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure

Léon, Jimmy Tornado et Maddox

Si L’Agent Jean demeure la principale série de Presses Aventure, le groupe d’édition publie d’autres séries de bande dessinée québécoise, dont Léon, d’Annie Groovie. D’abord publié par La courte échelle, cet autre succès de l’édition jeunesse fait désormais partie du catalogue de l’éditeur. Un bon coup, selon Marc G. Alain : « Après plus de douze ans, soixante albums, deux saisons d’animation, Léon est entré dans l’imaginaire collectif québécois. Léon et L’Agent Jean sont maintenant des incontournables pour les jeunes, les parents et les enseignants d’ici. »

Avec 60 albums et deux saisons de dessin animé, la série Léon d’Annie Groovie est un autre succès de l’édition jeunesse au Québec.
Photo : Marianne St-Jacques

Plus récemment, Presses Aventure a également entrepris d’éditer Jimmy Tornado, une série d’aventure à saveur écologique et archéologico-scientifique créée par Frédéric Antoine et Jean-François Vachon. D’abord publiée dans le magazine scientifique jeunesse québécois Les Débrouillards, Jimmy Tornado en vedette un gorille parlant et sa sœur adoptive, Guadalupé, brillante scientifique et ingénieure de 19 ans. Depuis la mystérieuse disparition de leur père – le chercheur Gabriel Tornado – au cours d’une expédition secrète, Jimmy et Lupé Tornado poursuivent l’œuvre de la Fondation Tornado aux quatre coins de la planète, de la banquise de l’Arctique à Tokyo, en passant par les temples maya du Guatemala. Si la série multiplie les références à l’univers Marvel (Frédéric Antoine a d’ailleurs traduit plusieurs de ces comics pour Presses Aventure), celle-ci conserve, selon Marc G. Alain, des liens avec la BD européenne : « Avec Jimmy Tornado, nous avons un produit qui se conforme plus au modèle franco-belge de la BD. Nous avons deux collaborateurs très expérimentés, Frédéric Antoine et Jean-François Vachon, qui maintiennent des liens étroits avec Presses Aventure depuis plusieurs années. »

Présentoir Jimmy Tornado au stand du Groupe Modus, Festival Québec BD 2018.
Photo : Marianne St-Jacques
Jean-François Vachon et Frédéric Antoine interviewés par ActuaBD.
Photo : Francis Hervieux

Après avoir publié deux tomes (composés chacun de quatre courts récits), les auteurs travaillent actuellement à la préparation d’une aventure de plus longue haleine, comme en témoigne le dessinateur Jean-François Vachon : « Le Tome 3 est une aventure d’une quarantaine de pages. Ce ne sont plus de petites histoires comme dans les deux premiers tomes. Cela va nous permettre de faire de belles pages de BD sans trop de texte, de pouvoir s’étendre sur certains détails. »

Selon l’illustrateur, la série, qui présente un personnage féminin très fort, a d’ailleurs reçu un très bel accueil, surtout au Canada anglais : « On a une belle réception. Le personnage féminin fort aide aussi, ça plaît beaucoup, ce qui nous a surpris. On savait qu’on faisait un personnage intéressant, mais que l’intérêt soit là à cause d’elle surtout, parfois plus que le gorille, moi ça m’a surpris. C’est un personnage que l’on va développer encore davantage. » D’après lui, le contexte actuel est propice au développement d’une série d’aventure comme Jimmy Tornado : « J’ai toujours voulu faire de la BD, mais à l’époque, il y a 30 ans, c’était difficile en tant qu’illustrateur de faire de la BD et de gagner sa vie comme bédéiste. J’ai commencé comme collaborateur à la défunte revue Croc. Ensuite j’ai été collaborateur pour Safarir, en plus d’être un illustrateur assez occupé en publicité. (…) À présent, avec le regain de bande dessinée, on peut faire ce qu’on veut, parce que l’intérêt est là. »

Le scénariste Frédéric Antoine abonde dans le même sens : « La BD d’aventure explose maintenant. (…) Je pense qu’on a cette liberté, parce qu’il y a aussi des éditeurs qui sont maintenant prêts à le faire. Avant c’était : "Pourquoi je ferais ce genre de BD ? Je ne vais peut-être pas réussir à la vendre." Je pense qu’il y a eu une ouverture à un moment donné, autant avec Paul (Michel Rabagliati, La Pastèque) que L’Agent Jean, qui fait qu’on peut arriver avec des personnages intéressants et des BD d’aventure intéressantes. »

Jean-François Vachon et Frédéric Antoine au Festival Québec BD 2018.
Photo : Marianne St-Jacques
Frédéric Antoine et Jean-François Vachon, Jimmy Tornado T2 : « Péril au fond des mers », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure
Frédéric Antoine et Jean-François Vachon, Jimmy Tornado T2 : « Péril au fond des mers », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure

Enfin, de manière plus récente, Presses Aventure a également lancé Les Mégaventures de Maddox, une création de Félix LaFlamme et Claude DesRosiers. Inspirée notamment du Journal d’un dégonflé (Jeff Kinney, Seuil), la série jette un regard sur le quotidien de Maddox, un jeune garçon élevé par un père monoparental, ainsi que sur ses préoccupations à l’école, où il est victime d’intimidation, et sur son amitié sa collègue de classe Aurore. Ces histoires – sommes toutes banales – sont toutefois perturbées par des événements fantastiques, tels que la rencontre du Big Foot, l’utilisation d’une machine à cloner, ou encore l’apparition d’un vortex interdimensionnel.

Selon Marc G. Alain, Maddox est une série qui reflète bien les influences américaines de la BD québécoise : « En ce qui concerne Les Mégaventures de Maddox, nous avons une BD très influencée par le style moderne des dessins animés qui dominent l’écran depuis l’avènement des Simpsons et de Family Guy (Les Griffin). Les histoires permettent aux jeunes de s’identifier tant dans leur vie quotidienne que dans leurs préoccupations, et elles ont un dénouement tout à fait surprenant. Nous avons deux jeunes auteurs qui ont des approches très sophistiquées de la scénarisation et du dessin. Je pense que Claude DesRosiers et Félix LaFlamme reflètent, dans leur style et leur approche, la nouvelle génération de bédéistes qui comprennent bien les aspirations et le dynamisme des jeunes d’aujourd’hui. »

Claude DesRosiers et Félix LaFlamme, Les Mégaventures de Maddox T1 : « Alerte au Bigfoot », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure
Claude DesRosiers et Félix LaFlamme, Les Mégaventures de Maddox T1 : « Alerte au Bigfoot », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure

Avec Les Mégaventures de Maddox, les auteurs – qui forment également un couple dans la vie – sont dans leur élément. En effet, après tâté de la bande dessinée dans les années 2000, Félix LaFlamme a rapidement bifurqué vers l’illustration commerciale. Celui qui avait découvert la BD grâce à Marvel ne se retrouvait pas dans le courant en vogue : « En voyant le phénomène de L’Agent Jean, ça m’a inspiré. J’ai vu que c’était possible de faire quelque chose de cette ampleur. Au début des années 2000, c’était le début de la BD d’auteur. Je ne me voyais pas vraiment là-dedans. J’imaginais un truc un peu plus commercial. Ça m’a donné le petit coup qu’il fallait pour réessayer ». Le couple s’est alors lancé dans l’aventure, fondant du même coup la plateforme Flaflam Studio et décrochant son premier contrat d’édition six mois plus tard.

Claude DesRosiers et Félix LaFlamme au Festival Québec BD 2018.
Photo : Marianne St-Jacques

Selon Claude DesRosiers, la conjoncture leur a été favorable : « C’est un bon temps pour ça. La bande dessinée bouillonne. Je vois qu’il y a plein de romans adaptés en bande dessinée. (…) Les jeunes en lisent beaucoup. Avant, les enseignants boudaient un peu la bande dessinée jeunesse. Pour eux, ce n’était pas de la "vraie" lecture. Mais de plus en plus, dans les écoles, la BD gagne ses lettres de noblesse et c’est tant mieux, car dans le fond, l’important, c’est que les jeunes lisent. »

Avec deux albums déjà publiés, ainsi que les Tomes 3 et 4 dans les cartons, Claude DesRosiers et Félix LaFlamme semblent aborder l’avenir avec optimisme. Une vision que partage le PDG du Groupe Modus, Marc G. Alain : « Je veux renforcer le rôle d’incubateur de talents québécois de Presses Aventure dans l’optique d’assurer un développement local durable et un rayonnement international pour la BD québécoise. Ceci émane nécessairement d’une culture d’entreprise qui vise l’originalité de l’œuvre, le divertissement et l’engouement pour la lecture. En fin de compte, ce sera le marché (les jeunes lecteurs, les parents et les enseignants) qui nous informera sur la direction à prendre pour chaque auteur, pour chaque série et plus généralement pour nos activités. »

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

À lire également sur ActuaBD.com :
- « Alex A. (L’Agent Jean) : "La réalité, ce n’est pas seulement ce qu’on voit et ce qu’on est. On peut aller beaucoup plus loin..." » (avril 2017)
- « Jimmy Tornado T1 - Par Frédéric Antoine et Jean-François Vachon - Presses Aventure » (septembre 2017)
- « Frédéric Antoine et Jean-François Vachon (Jimmy Tornado) : "La série Harry Potter devrait s’intituler Hermione Granger." » (avril 2018)

Ailleurs sur le web :
Regarder les capsules « L’Agent Jean : comment sauver le monde en 90 secondes » sur le site du Groupe Média TFO (Télé française de l’Ontario)
Regarder les capsules « L’Agent Jean : comment sauver le monde en 90 secondes » sur ICI Tou.TV, la plateforme de la Société Radio-Canada

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Veuillez noter que certains titres de Presses Aventure ne sont pas distribués en Europe pour l’instant mais peuvent être commandés sur le site web du Groupe Modus.

[1L’Agent Jean devient un dessin animé, Radio-Canada, article paru le 31 janvier 2018.

[3Chiffres de la semaine du 16 au 22 avril 2018, Palmarès Gaspard.

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