Requiem pour le pétillant Pétillon

30 septembre 2018 1 commentaire
  • Auteur de bande dessinée autant que dessinateur d’humour, René Pétillon était jusqu’il y a deux ans l’un des éditorialistes les plus en vue de l’actualité politique. Incisif, rarement méchant, touchant souvent juste, le pétillant Pétillon a été le portraitiste ironique de la comédie humaine contemporaine dans le monde de la bande dessinée comme dans celui de la presse.

Né le 12 décembre 1945 dans le Finistère, René Pétillon est issu d’une famille bretonne catholique et conservatrice. Son père est boulanger, sa mère tient la boutique familiale. Son frère, de huit ans son aîné, fait des études d’électronique. Ses parents fondent leurs espoirs dans le cadet pour reprendre cette activité prospère, mais le jeune homme, pas très intéressé, s’avère être un cancre et s’arrête à la seconde.

Les albums de Tintin figurent en bonne place dans la bibliothèque familiale. Les Pétillon sont abonnés à l’hebdomadaire de 7 à 77 ans, de même qu’à Cœurs Vaillants dont son frère faisait la collection. Dans La Vie catholique, La Croix du Dimanche ou Le Pèlerin, le jeune homme s’intéresse d’abord aux pages d’humour. Dans le grenier de sa cousine, il découvre une collection de Paris-Match où publient Bosc, Chaval,…

Requiem pour le pétillant Pétillon
René Pétillon chez lui
Photo de Laurent Melikian

Premières publications

René Pétillon veut être caricaturiste. Très tôt, il envoie ses dessins aux journaux. Sans grand succès. Un jour, Plexus, « la revue qui décomplexe » créée par Louis Pauwels, accepte de le publier. Dans ce périodique atypique, sa signature côtoie celles de Wolinski, Topor, Jacques Sternberg, Tito Topin, Arrabal… Chez même éditeur, il donne des dessins pour la revue Planète.

Nous sommes en 1968, Pétillon monte à Paris. La ville est en pleine effervescence. À Saint-Germain des Prés, le jeune dessinateur ne tarde pas, grâce à Pauvert, à rencontrer Siné qui vient de lancer L’Enragé. Il commence à placer ses dessins dans divers journaux, mène la vie de Bohème dans une chambre de bonne et collectionne les petits métiers. Le magazine du tiercé Week End lui assure un revenu régulier. Mais un jour, le directeur artistique change et il se retrouve sans travail.

Chez Pilote...

C’est le moment où il commence à bifurquer vers la bande dessinée. Après un premier essai raté, il est finalement reçu chez Pilote. René Goscinny lui écrit personnellement : « - Vous êtes pris  ». Mais il ne rencontrera jamais le créateur du Petit Nicolas, celui-ci ayant déjà commencé à prendre ses distances avec l’éditeur de Neuilly, concentrant ses efforts sur le cinéma. Chez Pilote, Pétillon se lie d’amitié avec les auteurs de sa génération : Fmurrr, Tardi, Mandryka… Drôle de journal qui réussit le tour de force de réunir dans les mêmes pages Tanguy & Laverdure avec Reiser, Barbe Rouge avec Cabu, Blueberry avec le Philémon de Fred

Entre le film noir et les Marx Brothers

Pour Pilote, Pétillon crée Jack Palmer, un privé gaffeur au chapeau improbable et à l’imper informe ! «  J’étais fan des films de Humphrey Bogart et des Marx Brothers. Palmer, c’est un peu le mélange des deux. » [1]

L’époque se prête à la satire sociale : les pages du « journal qui s’amuse à réfléchir » vont bientôt accueillir Gérard Lauzier (La Course du rat) ou encore les premières histoires de Martin Veyron. Mais, Pétillon ne reste pas chez Pilote. Depuis 1972, Claire Bretécher, Nikita Mandryka et Marcel Gotlib avaient quitté le journal de Goscinny pour voler de leurs propres ailes avec L’Écho des Savanes où fantasmes et sexualité s’expriment sans la moindre retenue. Pétillon les suit : « On sentait bien qu’à Pilote, c’était la fin… ». De fait, « l’hebdomadaire d’Astérix et d’Obélix » passé mensuel en 1974, disparut en 1989.

Une planche remarquable de "Jack Palmer"
© Dargaud
La série Jack Palmer comporte 17 volumes (Ed. Dargaud)

À L’Écho, Pétillon ne se contente pas d’apporter Jack Palmer : il y crée aussi Le Baron noir. C’est là que Claude Perdriel le repère et lui demande de collaborer au numéro zéro du Matin de Paris (1977). Le dessin est de Yves Got, c’est la première fois que Pétillon travaille avec un autre dessinateur :« Le Baron noir, c’était Giscard, raconte Pétillon : « Le changement dans la continuité ». Mon personnage n’arrêtait pas de dire des phrases de ce genre. « Comportons-nous en proies et en rapaces civilisés », c’était ça l’idée  ! » On y voit un Parti Communiste, qui était encore à l’époque d’un poids considérable, représenté sous la forme d’un crocodile peu enclin à partager le marigot… La série a énormément de succès. À relire ces pages (rééditées par Drugstore), on remarque qu’elles n’ont rien perdu de leur pertinence : le problème de l’écologie était déjà posé, comme celui de la finance folle…

Pour Pétillon, ces premières années de succès sont chaotiques en vérité. Jack Palmer passe dans BD (1977), un hebdomadaire de très grand format édité par le Professeur Choron et les éditions du Square, où Pétillon retrouve Tardi et Jean-Patrick Manchette. «  J’ai quitté l’Écho parce que je trouvais que cela prenait un tour « prise de tête ». Nikita était sous l’influence des gens d’Actuel. J’ai suivi Tardi chez BD et J’y suis resté moins d’un an puis je suis retourné chez Dargaud parallèlement à mon activité pour « Le Matin de Paris  ».

La Baron noir (1977), dessiné par Yves Got

Le succès

Ce bouillonnement accompagne l’arrivée de la Gauche au pouvoir. En 1982, Pétillon publie chez Dargaud son premier vrai succès : Les Disparus d’Apostrophe. Au générique, Bernard Pivot et Jean Edern-Hallier. Cet album (réédité en intégrale chez Glénat), où les médias et la politique sont tournés en dérision dans une sarabande folle, atteint bientôt les scores de vente d’un Goncourt.

René Pétillon fait désormais partie des plus grands. En 1989, il reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême et passe chez Albin Michel quand Dargaud est vendu à Média-Participations. Et là, rebelote, L’Enquête corse remet son détective gaffeur en tête des ventes. Sa méthode de travail a changé : ses histoires sont désormais plus documentées. Son trait, qui a quitté la plume pour le pinceau, se fait plus onctueux, plus ample. Alain Berberian en tire un film. Succès encore.

Jack Palmer en Bretagne
© Dargaud
"Jack Palmer : L’Enquête corse" a été adapté au cinéma remportant un joli succès.

L’appel du « volatile »

Ce détour par la satire politique ne passe pas inaperçu. VSD demande à Pétillon de commenter l’actualité une fois par semaine. En 1993, c’est Le Canard enchaîné à son tour qui lui demande de rejoindre l’équipe.

On n’entre pas comme on veut dans l’équipe du Canard enchaîné. C’est qu’il faut un état d’esprit particulier. Savez-vous par exemple qu’une règle non écrite interdit à ses collaborateurs de recevoir la Légion d’Honneur ? Siné et Wolinski sont restés à la porte, le premier sans doute parce que son trait privilégie la saillie à l’ironie ; le second peut-être parce qu’il a reçu l’insigne aux pointes boutonnées...

Pétillon a pu entrer dans ce cercle très fermé. Ses dessins sont parmi les plus savoureux que le « volatile » préféré du Général De Gaulle gratifie chaque semaine à ses lecteurs.

Au Canard, il croque toute la classe politique française et internationale
© Pétillon

Cette collaboration le ravit : Pétillon a toujours préféré la douce ironie à l’humour « coup de poing » d’un Charlie Hebdo. Jamais il n’a essuyé de procès : «  Je n’aimerais pas donner satisfaction à un personnage politique parce que je lui aurais tapé dessus trop fort. Pour moi, la limite, c’est l’insulte. »

René Pétillon
Photo : Laurent Melikian

Amitiés

Tous ceux qui ont connu René Pétillon peuvent témoigner de de sa fidélité, de sa modestie, de sa générosité, de sa gentillesse.

L’affiche du festival 2018 de BD Boum à Blois.
Super Catho, ses souvenirs de jeunesse dessinés par Florence Cestac (Ed. Dargaud)

Fidélité à la Bretagne qui a toujours été chère à son cœur et à laquelle il consacra son dernier Jack Palmer (d’ailleurs traduit en Breton) ; fidélité à ses amis compagnons de route de longue date, comme Jean-Marc Rochette avec qui il réalisa trois albums entre 2003 et 2006, avec Florence Cestac pour laquelle il écrivit un savoureux album s’appuyant sur ses souvenirs d’enfance : Super Catho (Dargaud, 2004) ; modestie en dépit d’un Grand Prix d’Angoulême en 1989, d’un Grand Prix de l’humour vache en 2002 au Salon international du dessin de presse et d’humour de Saint-Just-le-Martel et d’un Grand Boum à Blois en 2017.

Une grande exposition rétrospective assurée par Patrick Gaumer devait l’accueillir en novembre de cette année. Pressenti pour être président cette année, il en avait dessiné l’affiche.

L’équipe d’ActuaBD l’avait souvent croisé à Angoulême où, membre de l’Académie des Grands Prix, il venait chaque année et à Blois, où j’avais, à titre personnel, le privilège de le côtoyer dans le jury du Grand Boum. Ses jugements, même s’ils étaient définitifs, étaient toujours marqués du sceau de la bienveillance. Pétillon n’était pas seulement un grand artiste, c’était une personnalité attachante qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Florence Cestac et René Pétillon
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
© Pétillon

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Laurent Melikian et Didier Pasamonik.

[1Toutes ces citations, de même que certains détails de sa biographie, sont issus d’entretiens de Didier Pasamonik avec René Pétillon.

 
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