Rétro "BD alternative" 2016 : The Hoochie Coochie aux extrêmes

1er janvier 2017 0 commentaire
  • La maison d’édition The Hoochie Coochie, après avoir connu une période financièrement difficile, a retrouvé une certaine stabilité. Même si elle publie avec parcimonie, cela ne l’empêche pas d’éditer des bandes dessinées d’une grande diversité. Au point d’avoir effectué en 2016 un grand écart aussi étonnant que périlleux.

The Hoochie Coochie, association et maison d’édition fondée en 2004, est à l’origine l’émanation du fanzine Turkey Magazine, lancé par Gautier Ducatez (alias Gotpower) et Tarabiscouille en janvier 2002 et devenu rapidement Turkey Comix. Rejoint notamment par Anne-Laure Courtès, Sarah Fisthole, Olivier Philipponneau et Olivier Frampas, le fanzine en est aujourd’hui à son 24ème numéro. Une longévité non négligeable dans le petit monde de l’auto-édition, où certaines publications ne durent que le temps d’un feu de paille.

L’ "esprit fanzine" se retrouve encore aujourd’hui dans certaines publications de The Hoochie Coochie. Associé à une édition soignée – en particulier pour les couvertures – et à la ténacité de ses principaux acteurs, la maison d’édition a donc su perdurer. Mais il a aussi fallu, en parallèle, se diversifier.

Rétro "BD alternative" 2016 : The Hoochie Coochie aux extrêmes
Anders et la Comète © Gregory Mackay - The Hoochie Coochie 2016

Ce cheminement a conduit cette année The Hoochie Coochie à un grand écart osé mais tenu, sur le fil du rasoir. En effet, parmi les sept publications de 2016, nous trouvons aussi bien Anders et la Comète de Gregory Mackay, sélectionné pour le Prix jeunesse d’Angoulême, qu’un nouvel opus de la "Collection 3", réunissant Sarah Fisthole, Mike Diana et Danny Maltais dans un effrayant charivari satanique et pornographique.

Commençons par ce sixième ouvrage de la "Collection 3" (le cinquième a été mis entre parenthèses au moins pour un temps). Cette collection est présentée comme une "expérience éditoriale" proche du "format comix" : trois auteurs, débutants ou confirmés, sont associés pour une trentaine de pages en noir et blanc. Il s’agit de provoquer des confrontations pour mettre en lumière des points communs tant graphiques que narratifs. Le moins que l’on puisse dire est que, concernant ces objectifs, l’entreprise est cette année réussie.

La Française Sarah Fisthole, le sulfureux américain Mike Diana et le Canadien Danny Maltais rivalisent ici dans le trash et le gore. Utilisant tous les trois une "ligne crade" qui colle parfaitement à leurs récits, ils mettent en scène des histoires et des personnages obnubilés par le sexe et par le diable. La noirceur de ces récits n’y a d’égale que la déréalisation de la violence. Mais ne nous trompons pas ! A moins de s’arrêter à un feuilletage rapide de l’ouvrage, nous nous rendons vite compte que toute cette violence n’est pas gratuite et que cette "ligne crade" n’est pas une solution de facilité.

Si les messages ne sont jamais explicités – mais ce n’est pas dans les habitudes de ces trois auteurs – la violence n’est pas pour autant glorifiée. Au contraire, elle se trouve subrepticement dénoncée : violence des relations sociales et des sociétés de la dépersonnalisation chez Sarah Fisthole ou encore violence intrafamiliale chez Danny Maltais.

De même, le dessin n’est pas du vite fait mal fait. Sarah Fisthole ciselle son graphisme et le transforme sans cesse, suivant la psychologie torturée de son "héroïne". Danny Maltais parvient à faire passer les pires horreurs avec un style cartoonesque et synthétique. Quant à Mike Diana, son travail – qui l’a autrefois conduit jusque dans les geôles de Floride – a déjà été discuté par ailleurs et d’une manière qui n’appelle que peu de contradiction. Toujours est-il que ce petit livre n’est sûrement pas à mettre entre toutes les mains – et ce n’est pas seulement une question d’âge…

Les Cruelles Mésaventures de Sickman © Martes Bathori - The Hoochie Coochie 2016

Dans cette veine, mais d’une violence moins démonstrative, se trouvent Les Cruelles mésaventures de Sickman de Martes Bathori et Une Fessée et au lit de Boris Délevègue. Dans un grand format à la bichromie associant le vert au bleu, Martes Bathori raconte les tribulations d’un anti-héros aussi démesuré que pitoyable. En trois épisodes d’un feuilleton rocambolesque et irréel, il dresse le portrait d’une Europe malade où le fascisme ne trouve ses limites que dans la destruction apocalyptique et où la mort finit par triompher aussi bien de tous les vices que de toutes les obséquiosités. Le graphisme débridé est contenu par une narration en octosyllabes : décalage étrange, qui ne facilite pas la lecture, mais apporte un effet de distanciation ironique qui sied finalement bien au propos.

Une Fessée et au lit © Boris Délevègue - The Hoochie Coochie 2016

Une Fessée et au lit est tout aussi troublant. Composé par "Boris Délevègue" (pseudonyme d’un duo d’auteurs), ce récit a maille à partir avec le surréalisme et la psychanalyse, mais aussi la culture pop même le grand guignol. Difficile de résumer ce livre : s’il met en scène une fillette, ses parents et sa baby-sitter, nous y retrouvons aussi un bébé vengeur, une ogresse catcheuse callipyge digne de l’art de Nikki de Saint-Phalle, un bataillon de policiers aussi efficaces qu’après vingt ans de vigipirate et toute une panoplie de monstres de carnaval.

Ce petit monde se croise, se course, se cogne dans des scènes s’enchaînant comme dans un rêve. S’agit-il d’une nouvelle interprétation d’Alice au Pays des Merveilles ou d’un périple gentiment sadomasochiste ? Peu importe, car le récit est enlevé, parfois un peu déstabilisant, et le dessin est magnifique, d’une grande maîtrise, alliant extravagances et réalisme, noirceur et souplesse.

A l’opposé de ces ouvrages certes intéressants mais qui ne feront pas l’unanimité, nous pouvons placer Anders et la Comète de Gregory Mackay. Le dessinateur australien s’adresse pour la première fois à un public "jeunesse". Son histoire est pleine d’aventures, de jeux et de joies. Soulignée par une bichromie de jaune et de violet et par un dessin net et rond, elle charme le lecteur. Ce livre a été retenu dans la sélection jeunesse du prochain FIBD : ce n’est que justice.

A mi-chemin de ces deux tendances qu’il n’est pas aisé de concilier se situe Truckee Lake de Christopher Hittinger. Auteur confirmé de The Hoochie Coochie, il a choisi cette fois de raconter l’Expédition Donner. Cet épisode douloureux et symbolique de la conquête de l’Ouest a vu, dans les années 1840, un groupe de pionniers américains se perdre corps et âmes dans la Sierra Nevada.

Le froid et la famine eurent raison d’une bonne partie de ce groupe, dont certains membres eurent recours au cannibalisme pour apaiser leur faim. Cette histoire à la fois terrible et infiniment humaine est superbement mise en image par Chrisopher Hittinger. Il se libère des carcans de la bande dessinée "classique" – pas de cases, pas de bulles, une seule image par page dans un format à l’italienne – pour mieux nous faire vivre et ressentir cette sombre aventure. De même, son dessin associe un réalisme d’une grande rigueur à une simplification parfois extrême, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de la dimension documentaire de son travail.

Truckee Lake © Christopher Hittinger - The Hoochie Coochie 2016

The Hoochie Coochie nous propose enfin un objet qui tient à la fois de l’affiche, du jeu et bien sûr de la bande dessinée. Dans leur Pantaléonnade à choix multiples, Léo Duquesne et Adrien Houillère ont concocté une enquête qui trouverait dignement sa place dans une bibliothèque oubapienne.

Un objet hors des sentiers battus avec cette Pantaléonnade, un livre en compétition dans la sélection jeunesse d’Angoulême, un énième numéro d’un fanzine lui-même déjà primé en Charente, un ouvrage historique et trois autres plutôt sulfureux… The Hoochie Coochie publie peu, mais avec une diversité certaine et toujours la volonté de produire des ouvrages édités avec soin. Si cette année la plupart de ses livres ont pour point commun sous-jacent de s’interroger, d’une manière ou d’une autre, sur les tréfonds de l’âme humaine, cette ligne risque de s’avérer difficile à suivre à l’avenir. Nous attendons donc avec impatience les prochaines publications, pour voir la direction choisie.

(par Frédéric HOJLO)

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