S’enfuir. Récit d’un otage - Par Guy Delisle - Dargaud

31 décembre 2016 0 commentaire
  • Un huis-clos très réussi : G. Delisle met en scène les 111 jours de détention d’un humanitaire en Tchétchénie.

Guy Delisle est connu du grand public pour ses récits de voyage, notamment ceux consacrés à la Corée du Nord ou à la Birmanie, surtout depuis qu’il a obtenu en 2012 le Fauve d’or à Angoulême pour ses Chroniques de Jérusalem. Depuis cette consécration, l’auteur canadien avait publié quelques albums légers, comme son Guide du mauvais père, et on attendait un nouvel album conséquent, probablement un nouveau récit de voyage.
S'enfuir. Récit d'un otage - Par Guy Delisle - Dargaud
Ce nouvel album nous fait certes voyager loin, en Tchétchénie, mais en ne nous montrant à peu près qu’une seule pièce d’un seul bâtiment. Il nous raconte en effet la captivité de Christophe André, responsable des finances et de l’administration d’une antenne de Médecins Sans Frontières dans le Caucase, enlevé dans la nuit du 1er au 2 juillet 1997, trois mois après le début de son séjour qui constituait sa première mission humanitaire. Christophe pense que sa libération sera une affaire de jours, de semaines au pire. Il restera en réalité enfermé jusqu’à son évasion, le 20 octobre, soit 111 jours d’une détention dont il ne comprend pas les causes et dont il ne connaît pas la durée. Il ne sait pas où il est, qui le retient ni pourquoi, ni si les tractations pour le libérer avancent. Il ne lui reste qu’une seule donnée stable : le temps. Compter chaque heure, enregistrer chaque jour devient vital pour ne pas devenir fou et il énonce, inlassablement, la date, repère primordial.


Ses journées sont entièrement vides. Quand un de ses ravisseurs renverse un peu de bouillon sur le sol, c’est l’évènement du jour, le seul élément qui distingue cette journée des dix précédentes et Christophe observe avec attention la tâche sur le sol, à la recherche de la moindre distraction. Avec lui, on se retrouve à attendre l’évènement surprise qui fera changer le cours de l’histoire. Pour lui, on devient impatient. Attaché à un radiateur, sans pouvoir bouger, il se parle tout seul : Quelle attitude adopter envers ses geôliers ? Comment se détacher ? Comment s’enfuir ensuite ? Autant de questions qui reviennent de manière lancinante. Chaque micro-bribe d’informations est analysée, décortiquée jusqu’à l’excès : à trois reprises, on le prend en photo – le signe que des négociations sont en cours ?

G. Delisle arrive parfaitement à nous faire entrer dans ce crâne perdu dans lequel tournent en boucle les mêmes idées. Quand le désespoir le gagne, quand il sent l’effondrement psychologique imminent, il s’empêche de penser à ceux qu’il aime pour se concentrer sur d’autres pensées plus neutres. Passionné d’histoire militaire, il reconstitue mentalement différentes campagnes des guerres napoléoniennes ou de la Guerre de Sécession, étape par étape, ce qui permet à cet oiseau en cage de s’échapper (un petit peu). Le désespoir laisse la place à la colère, puis à l’humiliation, notamment quand ses ravisseurs lui font enregistrer un message demandant un million de dollars pour sa libération, montant qu’il juge excessive et qui lui fait honte, craignant de causer la perte d’une telle somme à son ONG.

La narration de Delisle est exemplaire. Il a réussi à assimiler la matière du récit de Christophe André, qu’il connaît depuis plus de quinze ans, à dompter cette histoire compliquée au bout du troisième essai. Arriver à nous tenir en haleine sur 403 pages avec un tel thème, une telle inaction, une telle unité de lieu, n’allait pas de soi, et le pari est relevé avec brio. Son dessin est également efficace : la palette de bleus et gris utilisée demeure sombre et triste, l’alternance des couleurs figurant le jour et la nuit, et les dessins sont épurés de tout détail superflu, allant, là encore, à l’essentiel. Les mots sont simples, épars, parfois absents des vignettes. C’est d’ailleurs le silence que l’on retient, le vide qui reste à l’esprit. Faire vivre ce vide, faire comprendre l’attente, passionner pour un tel huis-clos, c’est la preuve d’un album extrêmement réussi, et, même si son auteur y a déjà été couronné, on ne peut que regretter son absence dans la prochaine sélection angoumoisine, tant G. Delisle arrive en racontant l’histoire d’un autre à signer son plus bel album.

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(par Tristan MARTINE)

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