TT Fons : « Goorgoorlou est devenu un héros national au Sénégal »

13 juillet 2018 0 commentaire
  • Goorgoorlou est un phénomène au Sénégal. Il s'agit à la fois quasiment de l'unique série de bande dessinée dans un pays où le 9e Art est peu développé, et en même temps d'un phénomène de société, ce personnage étant connu d'absolument tous les Sénégalais, notamment grâce à l'adaptation des bandes dessinées en série télévisée. Nous avons rencontré son auteur, TT Fons, pour qu'il nous explique les ressorts de ce succès extraordinaire.

Quelle fut votre formation, et comment avez-vous été mené à publier en 1982 vos premières caricatures dans Le Politicien ?
Formation ! Je n’ai pas eu de formation en bande dessinée. Sinon pour la caricature, j’ai fait ma formation au sein du journal satirique Le Politicien. J’ai intégré cet hebdo en 1982, suite au concours organisé par la direction pour recruter de nouveaux caricaturistes. Sorti premier lauréat de ce concours d’une douzaine de candidats, j’ai bénéficié d’un stage cette année-là au journal du Canard enchaîné. J’ai travaillé dans cet organe de presse comme dessinateur-éditorialiste jusqu’en 1987.

TT Fons : « Goorgoorlou est devenu un héros national au Sénégal »

Quels auteurs de bande dessinée ou quels caricaturistes vous ont inspiré et donné envie de faire ce métier ?
Comme de nombreux adolescents je lisais beaucoup les comic books ou aventures comme on les appelait à l’époque, tels les Miki le Ranger, Blek Le Roc, Zembla, Tintin, Astérix…et plus tard Pat’Apouf dont je lisais les histoires dans le magazine Le Pèlerin. Toutes ces lectures m’ont donné envie de faire de la bande dessinée. C’est ainsi que durant les grandes vacances scolaires je m’adonnais à cet art. Mais je ne pensais pas déjà en faire un métier ! S’il faut parler d’influence c’est plutôt Pat’Apouf pour les mimiques de Goorgoorlou.

Le président de la République sénégalaise, Macky Sall, visite une exposition consacrée à Goorgoorlou, en présence de TT Fons

Vous définissez-vous comme un bédéiste, ou comme un journaliste caricaturiste ?
Je me définis comme journaliste-caricaturiste, car c’est la formation que j’ai reçue. La bd que je fais, Goorgoorlou, est une caricature, une satire sociale. Être bédéiste, c’est consacrer la majorité de son temps à la bande dessinée, ce qui n’est pas le cas pour moi malgré les centaines de planches de Goorgoorlou réalisées entre autres.

Dans quelles conditions avez-vous fondé Le Cafard Libéré en 1987 ? Quelle était la ligne éditoriale de ce journal satirique ?
Le journal satirique Le Cafard Libéré a été fondé en février 1987 par un groupe de sept anciens rédacteurs et dessinateurs du journal Le Politicien, dont le premier numéro est sorti en 1974. Je suis un des membres fondateurs du Cafard.
Le Cafard c’est l’irrévérence à outrance. Sa ligne éditoriale, fouiller dans les tiroirs des politiciens et révéler aux jours les secrets de ces derniers, mais aussi informer de manière juste et vraie. Sa référence a toujours été Le Canard enchaîné.
Malheureusement cet hebdo a disparu du paysage médiatique sénégalais.

Que signifie le terme Goorgoorlou ? Pouvez-vous présenter à nos lecteurs ce personnage ?
Goorgoorlou, le nom du personnage est tiré de l’expression « wolof Goorgoorloul ! » qui peut se traduire littéralement par « Bats-toi ! » ou « Ne baisse pas les bras » pour pousser la personne à ne pas céder au découragement. À noter que la racine de Goorgoorloul est Goor qui veut dire en français « l’Homme ». Comme pour dire à un homme reste l’Homme que tu es, ne faiblis pas !
Goorgoorlou est ce père de famille traumatisé par la dépense quotidienne (DQ) parce qu’il est un chômeur et ne sait pas quand il aura à nouveau un emploi « sûr et bien rémunéré » dans ce Sénégal ou les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Mais Goor, cette victime parmi tant d’autres des plans d’ajustements structurels, ne rechigne pas à la tâche. Chaque jour, tel Sisyphe, il sort de la maison à la recherche de la DQ. Il est prêt à accomplir les tâches jugées dégradantes pour un homme mais l’essentiel pour lui est de gagner honnêtement sa vie et de rentrer à la maison avec un poulet à la main pour se faire mijoter son plat favori le « sombi Guinaar » (le riz au poulet) par sa femme Diek.
Goorgoorlou est devenu au fil de ses histoires le miroir de la société sénégalaise. Que celui qui ne rêve pas d’améliorer son VÉCU lui jette la première pierre.

Avez-vous rencontré des problèmes de réception de vos dessins, et de manière plus générale le statut de la presse satirique a-t-il évolué ces 30 dernières années au Sénégal ?
Si j’ai rencontré de problèmes de réception de nos dessins, non je ne pense pas. Les Sénégalais n’ont pas découvert le dessin de presse et plus particulièrement la caricature sous ma plume. Le Sénégal est connu comme terre de démocratie et de liberté d’expression. Ce n’est pas usurpé. C’est une réalité. Les Sénégalais en général et plus particulièrement les hommes et femmes publics sont habitués à être « croqués » dans la presse…satirique.
Malheureusement, depuis la disparition du Cafard Libéré le paysage médiatique est presque orphelin de presse satirique.

Notre journaliste et TT Fons lors de l’entretien mené à Dakar
© François

Passer du dessin de caricature de presse à la bande dessinée avec Goorgoorlou a-t-il modifié votre manière de travailler ?
Pas du tout. Je garde mon style.

Le succès de Goorgoorlou fut tel que vous avez fondé un magazine qui portait son nom : pouvez-vous nous présenter cette aventure éditoriale ?
En effet, après mon départ du Cafard j’ai lancé le magazine GOORmag en 2001. Notre souci en concrétisant ce projet était de mettre à la disposition des dessinateurs et hommes de culture un moyen d’expression. Pour des raisons diverses, nous ne sommes pas allés au-delà du huitième numéro.

TT Fons dédicaçant l’un de ses albums
© François

La série a ensuite été adaptée à la télévision. Les deux saisons ont connu un impressionnant triomphe populaire : pourquoi ne pas avoir continué ?
Les histoires de Goorgoorlou regroupées dans neuf albums ont effectivement été adaptées à la télévision en 2002. En deux saisons (480 épisodes en tout), le personnage est devenu un héros national. Sa popularité a largement dépassé les frontières nationales. Un contentieux avec un partenaire est à l’origine de cet arrêt de la série. La demande est toujours très forte. Si des partenaires se présentent, nous continuerons « l’aventure ».

En quoi consistait votre travail et quel était votre implication dans la série télévisée ?
Au-delà des histoires que nous avions écrites, nous assistions au tournage et au montage en studio des épisodes. Notre souci en le faisant était de veiller à la fidélité de l’adaptation télévisée à l’esprit Goorgoorlou. Tout n’est pas sur le papier.

Vous dirigez aujourd’hui l’atelier Fons : pouvez-vous nous présenter vos différentes activités ?
Atelier Fons est une boîte de communication spécialisée dans la conception et la réalisation d’outils de communication par l’image mais plus précisément par le dessin. Ainsi les organismes, les ONG, les entreprises publiques comme privées, etc., font appel à nous dans le cadre de leur stratégie de communication. Nous mettons à leur disposition une panoplie de supports tels que : affiches, dépliants, bandes dessinées, storyboard, spots, etc.

La bande dessinée Goorgoorlou était publiée dans un français wolofisé. À l’inverse, la série télévisée était entièrement en wolof. Pourrait-on imaginer des bandes dessinées publiées en wolof ?
Bien sûr. Ces albums de Goorgoorlou peuvent bien être traduits pas seulement en wolof mais dans les autres langues nationales codifiées du Sénégal et au-delà traduites dans des langues internationales. Il existe un album de Goorgoorlou en italien.

Si vous deviez reprendre Goorgoorlu aujourd’hui, que modifieriez-vous ?
Si la série Goorgoorlou devait revenir, elle serait sous-titrée en français et/ou en anglais pour l’international.

Vous êtes à la fois de confession chrétienne dans un pays à 90% musulman, et l’auteur de bande dessinée le plus connu du Sénégal. La religion joue-t-elle un rôle dans la manière de travailler des dessinateurs sénégalais ?
Le Sénégal est en effet un pays où la majorité de la population est de confession musulmane. Le Sénégal est un état laïc où les populations qui la composent vivent en parfaite harmonie. Chacun pratiquant sa religion sans problème.
En tant que catholique et dessinateur, il y a des représentations ou images que je me refuse de faire. C’est aussi une question de culture.

Vous avez fait assez peu d’émules, et si l’on rencontre bien quelques caricaturistes, il n’existe quasiment pas d’autres auteurs de bande dessinée dans votre pays. Comment expliquez-vous cette particularité sénégalaise ?
Certes Goorgoorlou, ce personnage de bd est très célèbre et populaire au Sénégal et en dehors du pays. Son auteur non plus n’est pas un inconnu, mais il n’est pas le seul auteur de bande dessinée. Il y a bien sûr d’autres bédéistes sénégalais et très talentueux. Cependant le pays de la Téranga n’est pas la République Démocratique du Congo ou la Côte d’ivoire par exemple, pays qui regorgent de nombreux dessinateurs de bandes dessinées au kilomètre carré. C’est conscient de cet état de fait que nous avons lancé le magazine GOORmag sur fonds propres pour faire la promotion de la bande dessinée au Sénégal.

Pouvez-vous nous présenter vos différents projets à venir ?
Le principal projet est de décliner la BD Goorgoorlou en dessin animé.

(par Tristan MARTINE)

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