Walthéry, la main à la barre et la tête dans les nuages

18 juin 2014 0 commentaire
  • Fait unique dans la carrière de plus de 50 ans de François Walthéry, il publie trois albums en quelques jours : le dernier Natacha ainsi que le 5e tome de son intégrale, mais également une nouvelle collaboration chez Paquet, qui l'entraine dans le milieu aéronautique des années 1930.

Walthéry, la main à la barre et la tête dans les nuagesLe nouveau Natacha est .certainement une des grandes sorties de ce début d’été. Ainsi que nous le détaillons dans notre article qui y est consacré, cette aventure maritime offre son lot d’actions, d’aventure et de surprises. Mais les amateurs de bande dessinée expérimentés auront reconnu, rien que par le titre, que ce scénario de cette aventure était un remake de l’album mythique de Sirius, L’Épervier bleu : L’Île aux perles publié chez Dupuis en 1950 (réédition aux éditions Le Coffre à BD, en 2005).

Walthéry nous explique la genèse de ce projet : « En son temps, alors que nous passions du temps ensemble, Tillieux, Sirius et moi-même, je lui avais exprimé mon désir de refaire des aventures de « L’Épervier bleu », car elles étaient emplies d’action, d’humour et d’aventures. Sirius craignait alors que cela soit trop rude pour Natacha, mais je le rassurais en lui expliquant que cela me convenait très bien. En effet, si le dessin réaliste n’avait pas toujours vraiment plu à l’époque, j’avais beaucoup apprécié l’humour des bagarres (les pianos que Larsen envoyait sur les bandits) et les récitatifs, de même que le souffle des aventures maritimes. J’aime la mer, mais je n’y connais rien. J’avais donc besoin du scénario d’un vrai marin, comme Sirius ! Il m’a donc donné son accord et m’avait fait un petit résumé des aventures de ce cycle maritime, mais m’avait assuré que je pouvais prendre tout ce que m’y intéressait. Et je lui avais répondu que je prenais tout ! Car c’est tout ou rien ! »

Tout en utilisant l’artifice du journal intime de la grand-mère de Natacha, on retrouve donc cette dernière en Épervier, Walter en Larsen, une petite Cha-cha venant compléter le trio. Afin de respecter le mode narratif, les voix-off sont à la première personne, ce qui donne un certain cachet aux événements relatés.

Au coeur de la Galerie Champaka qui expose une cinquantaine de ses planches crayonnées, on surprend Walthéry, en pleine comparaison des deux albums
Photo : CL Detournay

« La plupart des lecteurs n’ont jamais lu cet album de Sirius, et ne le trouveront sans doute jamais car il n’est plus édité depuis plus de 60 ans [1]. Je n’ai pas copié Sirius, j’ai fait un remake comme Francis Veber l’a fait avec ses Compères : l’œuvre originale est respectée, mais les acteurs sont différents, et parfois les cadrages ont été adaptés. J’avais déjà fait des remakes dans Natacha continue l’auteur. Entre autres à partir de récits de Tillieux [2] Ici, j’ai juste accentué quelques scènes, et rajouté quelques traits d’humour, comme Tillieux l’aurait apprécié. Les dialogues sont d’ailleurs très modernes, je n’en ai pas modifié une ligne. Sirius se foutait parfois des perspectives, tant que c’était efficace ! J’ai donc repris tout cela, en conservant ce qui fonctionnait, et en modifiant ce qui était nécessaire pour mieux comprendre l’action. Lui le dessinait comme il l’écrivait, avec fougue, et moi, j’ai eu le temps de me pencher dessus et d’y consacrer beaucoup plus de temps, jusqu’à une journée par case. Je ne voulais pas trahir Sirius, et sa fille m’a confirmé que cela lui aurait plu. J’aurais voulu m’y attaquer plutôt, mais j’avais besoin de l’album précédent, « Le Regard du passé », pour introduire ce nouveau volet. »

une macabre découverte qui a marqué une génération de lecteurs

Effectivement, Walthéry a coupé le récit de L’Île aux perles au début de la planche 43 alors que l’album en compte 64. On pourrait donc craindre que la seconde partie de ce diptyque soit trop court, même s’il promet son lot d’action (et de violence). En réalité, le récit original avait été amputé de 14 planches qui se situaient en plein milieu de la page 52 de l’album. Cette partie de l’histoire avait finalement été publiée à la fin d’un autre album de L’Épervier bleu, Les Pirates de la stratosphère, la suite de L’Île aux perles, que Walthéry aimerait également dessiner afin de réaliser une trilogie maritime.

« Auparavant, on ne construisait pas son récit au nombre de pages, explique Walthéry. Mais il fallait que chaque planche pour Le Journal de Spirou soit suffisamment travaillée pour apporter le souffle de l’aventure. Au final, cela produisait des albums très denses, et il me faudra au moins deux albums pour raconter cette aventure si particulière. Choisir la césure a été complexe car les enchaînements sont quasiment ininterrompus pendant la totalité de l’album : en tant que feuilletoniste, Sirius aimait se placer dans des situations inextricables ! Comme Tillieux ! Et j’apprécie beaucoup cette façon d’écrire au jour le jour, car on devine moins la trame d’un scénario contemporain, parfois trop bien ficelé et plus linéaire qui devait passer dans les mains d’un comité de lecture. »


Au fil de l’album, on ressent tout le plaisir que l’auteur a pu concevoir en réalisant cet album. Certes, à l’image du récit originel, il est dense, et certaines planches sont chargées. Mais chaque case a été minutieusement travaillée, et le mélange d’humour et d’action fonctionne particulièrement bien, surtout avec le trait de Walthéry qui permet de tempérer l’impression de violence du récit original. Enfin, le papa de Natacha a glissé ça et là de petites touches personnelles, en hommage à Tillieux, ou « pour le plaisir de foutre une baffe à Natacha », comme il le dit lui-même.

Ce récit peut donc se lire au premier degré, mais les amateurs chevronnés le reliront avec autant de passion que la comparaison avec l’œuvre originale s’avère délicieuse.


Une aviatrice pleine de charme

Autre nouveauté de saison : le premier tome de L’Aviatrice publié par Paquet, qui emmène le lecteur dans les nuages, entre meetings et raids aériens dans les années 1930. C’est une véritable équipe d’auteurs qui s’est constituée pour nous faire vivre des aventures pleines de suspense, en hommages aux récits de l’âge d’or de la bande dessinée. Rebondissements, personnages bien caractérisés, dialogues ciselés, la recette fonctionne parfaitement.

« Nicolas Anspach, qui travaillait aux éditions Paquet, avait rencontré Bruno Di Sano à Saint-Malo, nous raconte Walthéry, Alors que Le Lombard avait interrompu Rubine (mais des intégrales sont néanmoins prévues fin 2014 - début 2015). Ils se sont mis d’accord pour créer une aviatrice des années 1930 et m’ont demandé d’aider à la création des personnages. J’ai demandé à mon ami et complice Étienne Borgers de nous écrire un scénario aux petits oignons, en tant qu’érudit de la période d’avant-guerre. Comme il est aussi ingénieur, il a adoré se plonger dans toute cette technique, même si Romain Hugault a supervisé tous les détails aéronautiques. Mais comme Borgers écrit de manière romancée, Bruno a demandé que je découpe l’album pour réaliser la rythmique du récit, et j’ai fait le story-board. Puis, Bruno Di Sano dessine et je repasse sur certains détails afin de donner une homogénéité à l’ensemble. »

Ce diptyque qui lorgne vers Le Grand Pari promet des péripéties en pagaille. Afin de mieux saisir les coulisses de la série, Paquet publie un tirage limité qui propose en vis-à-vis les crayonnés et les planches encrées de ce premier tome. Les amateurs de belles mécaniques, ainsi que les passionnés d’aventures en tous genres trouveront leur compte avec ce premier tome dont la suite devrait nous parvenir en 2015.

Lorsqu’on évoque à Walthéry la crainte qu’ont certains lecteurs de le voir passer la main sur Natacha, comme il le fait sur d’autres séries, sa réponse est sans équivoque : « Ah non, Natacha, c’est moi, à 100 %, et personne d’autres n’a mis la main sur les planches, par exemple, du dernier tome ! »

Natacha sous toutes les coutures

La cinquième intégrale de Natacha est également disponible ces jours-ci, reprenant Cauchemirage, La Ceinture du Cherche-Midi et L’Ange lond. Le dossier est signé par feu Thierri Martens, alias M Archive. Le ton du dossier est prenant, plein de verve et d’anecdotes. Côté illustration, on profite d’esquisses de Natacha, de photos d’époque, de couvertures rares et de superbes crayonnés. Une fois de plus, les dossiers de Dupuis font merveille.

Quant au futur de Natacha, outre les albums évoqués ci-dessus, tirés des aventures de Sirius, Walthéry ne cache pas qu’ils ne manque pas de projets dans ses tiroirs : « J’ai toujours des histoires que je veux absolument dessiner, dont un album écrit par Étienne Borgers, et encore un autre de Tillieux. Mais c’est le dernier ! » conclut-il avec un mélange de malice et nostalgie.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- L’Île aux perles sur le site du Coffre-à-BD

[1Un tirage été réalisé en 2005 en co-édition entre Le Coffre-à-BD et le Taupinambour. Des exemplaires de la nouvelle édition sont toujours disponibles sur le site du Coffre-à-BD NDLR.

[2Par exemple, Le Treizième Apôtre, Un Trône pour Natacha et L’Ange blond sont à chaque fois inspiré de deux récits de Félix.

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