Extases (de Jean-Louis Tripp) : l’autobiographie sexuelle a trouvé son maître

22 mai 2020 0 commentaire
  • Parution du deuxième volume d’Extases, l’autobiographie sexuelle de Jean-Louis Tripp : un récit aussi honnête que politique, imaginatif graphiquement, à la narration rythmée, plein d’humour et d’humanité.

Le 4 mars, dix jours avant le début du confinement, sortait un album au titre tout sauf prémonitoire… L’extase, voilà probablement ce qui a manqué à beaucoup durant ces deux mois, tandis que les lecteurs ont, eux, manqué à Jean-Louis Tripp, dont l’album aura, comme bien d’autres, souffert de la pandémie mondiale. Et pourtant, ce deuxième volume de son autobiographie sexuelle mérite d’être lu, et dans de bonnes conditions !

Extases (de Jean-Louis Tripp) : l'autobiographie sexuelle a trouvé son maître

Juste après avoir achevé l’aventure du Magasin général avec son compère Loisel, Jean-Louis Tripp s’était lancé dans une œuvre de longue haleine, aussi originale qu’ambitieuse. Quatre années furent nécessaires pour achever le premier volume, paru en septembre 2017, qui connut un franc succès et fut même adapté au théâtre et le deuxième, qui est donc désormais disponible. Comme nous l’expliquait l’auteur, ce projet est autant artistique que social, voire politique :

« Pour moi, le projet d’Extases est un projet politique. Le fond de l’Histoire est de parler du rapport que l’on entretient avec nos corps en tant qu’instrument de plaisir, dans nos sociétés occidentales, européennes ou nord-américaines. Il existe tout un tas de tabous religieux et politiques qui bornent nos esprits en nous livrant une idée sale de la sexualité, qu’il existerait des choses correctes et d’autres non. Nous sommes tous en train de naviguer à l’intérieur de ça, car comme les êtres humains sont des êtres éminemment sexués, sans sexualité nous ne serions pas là. La nature nous a donné le plaisir pour que nous ayons envie de nous reproduire, nous cherchons donc ce plaisir, je pense même que tout le monde le cherche plus ou moins. Deux solutions se présentent alors : la recherche de ce plaisir au sein même de ce cadre normé ou bien la frustration de l’enfermement et la censure de notre propre plaisir. Dans Extases, je raconte l’itinéraire d’un jeune homme à la recherche du chemin de son plaisir, depuis son enfance et surtout son adolescence. Il cherche sa propre vérité, c’est sa quête du plaisir, assumer les joies et plaisirs du corps. Extases parle du rapport qu’il y a entre des individus sexués désirants et toutes les bornes qui nous sont imposées, qui sont religieuses et politiques. La religion est politique, c’est une version politique de la spiritualité. Toutes les religions sont "contrôlantes", avec des interdits extrêmement nets. Elles sont également particulièrement ciblées sur les femmes. En ce sens-là, montrer des corps est très politique. Boris Vian disait qu’à partir du moment où l’on parle du corps, on parle de politique... J’en suis éminemment convaincu et ne pense pas être le seul, loin de là. »

Que retenir de ce récit ? L’honnêteté d’abord, avec un propos franc, débarrassé des tabous, ne cherchant ni la gloire ni la honte, montrant l’auteur dans sa vraie nudité, ses lâchetés et ses blessures. Dans le tome 1, Jean-Louis Tripp nous avait laissé sur ses explorations du sexe à plusieurs. Du temps a passé et la petite bande d’amis avec laquelle il aimait jouer a décidé d’arrêter. L’ennui s’est peu à peu installé dans le couple qu’il formait avec Caroline, et l’on découvre un jeune adulte perdu, devenant de manière caricaturale un « aventurier de la partouze perdue », cherchant à se comprendre, à comprendre les femmes, à comprendre les relations humaines et sexuelles dans ce qu’elles ont de plus instinctif et animal, dans leur connivence spontanée, avec tous les risques que cela comporte.

On suit l’auteur dans ses différents couples, entres joies nouvelles et tristesse répétitive, avec des schémas qui s’installent malgré eux : la déflagration des coups de foudre, l’apprentissage des corps, l’extase qui pointe le bout de son nez, les anges que l’on tutoie, puis la répétition conjugale et l’instinct que la monogamie ne lui conviendra plus jamais. Jean-Louis Tripp découvre également la paternité et multiplie les albums de bande dessinée, dans un monde pas si lointain, mais qui nous semble pourtant exotique : celui de la découverte du préservatif, celui du minitel et du téléphone rose. Le tout est traité avec, ce qui peut sembler paradoxal au vu de l’aspect cru des scènes décrites, une véritable pudeur.

Notons ensuite l’ingéniosité graphique, avec une multiplication des procédés de métaphore graphique, permettant d’éviter la redondance malgré la taille du volume et la répétition des scènes de sexe. Les femmes ne sont jamais représentées de manière stéréotypée et interchangeable, les pensées multiples, les peurs, les sentiments sont graphiquement traduits, avec humour et brio. Tripp joue sur la case, sur le trait, sur le noir et blanc, sur la pagination, sur la couleur des planches, avec 1/3 du volume imprimé sur un papier presqu’entièrement noir, à l’aide d’un dessin naviguant sans cesse entre caricature et ultra-réalisme. Le tout n’est ni excitant ni rebutant, juste intelligent et haletant. Haletant car, et c’est le point fort (et c’était l’écueil) de ce récit-fleuve, le rythme est soutenu, la narration fluide, le récit construit avec une grande maîtrise.

Cet album qui livre un propos sensible sur les relations homme-femme, sans tomber dans du féminisme moralisateur, qui propose un propos autobiographique assumé, sans se complaire dans l’auto-flagellation grâce à une distance constante, qui nous livre un dialogue intime et joyeux avec le lecteur, qui invente finalement un nouveau genre, méritait bien mieux que ce Covid 19 pour rencontrer son public. Mais il n’est pas trop tard. Pas trop tard pour en discuter avec passion avec votre conjoint ou conjointe, pour y apprendre beaucoup, au-delà des tabous et de la culpabilité, pour en rire un peu, pour le lire avec grand intérêt toujours. Et pour attendre avec impatience la sortie du troisième volume, qui, espérons-le, arrivera dans une période plus paisible !

(par Tristan MARTINE)

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