Festival de Chambéry : Quand la BD a une mémoire d’éléphant

12 octobre 2005 0 Actualité par
  • Entre remise des prix et séances de dédicaces, une quarantaine d'auteurs étaient venus en Savoie du 7 au 9 octobre. La fréquentation du Festival se tasse, nous dit-on, mais déjà la trentième édition se prépare. Un de nos lecteurs, Pierre Caille, a mené l'enquête et partage avec nous ses impressions sur ce festival qui mérite le détour.

« Quand j’étais ado, j’avais 15-16 ans, j’étais déjà venu. C’était la première fois que je voyais des auteurs en “vrai”. L’affiche, c’était les éléphants de Franquin [1]. Aujourd’hui, ça m’a fait drôle de dessiner celle de cette année » avouait, intimidé, Laurent Verron face à une salle du Manège comble pour la remise des Eléphants d’or. Invité d’honneur, le dessinateur d’Odilon Verjus et du Maltais a repris en 2004 la série Boule et Bill créée par Roba.

Festival de Chambéry : Quand la BD a une mémoire d'éléphant
Laurent Verron
Photo (c) Pierre Caille

« Chambéry est après Angoulême le plus vieux festival de BD. Il est aussi grand public, très familial », affirme Gilles Ratier, secrétaire général de l’Association des Critiques de BD, qui était intervenu devant une soixantaine de bibliothécaires lors de la journée professionnelle de vendredi. « Si on compte les salons du livre où il y a des auteurs de BD, si on rajoute les festivals de Belgique et de Suisse, il y a 700 festivals chaque année. » Chambéry est le deuxième plus ancien et le troisième en fréquentation derrière « la Mecque Angoulême » et Saint-Malo.

« C’est vrai que Chambéry est souvent citée pour sa politique de la lecture publique », rappelait Bernadette Laclais, première adjointe de la ville et vice-présidente du conseil régional Rhône-Alpes en charge de la Culture. « Il y a surtout une équipe très soudée, qui depuis 29 ans fait vivre ce festival. »

L’association ChambéryBD est née en 1975. Le premier festival avec Franquin en invité d’honneur a eu lieu en 1978. Depuis, la capitale de la Savoie est devenue un carrefour reconnu des bédéphiles chaque mois d’octobre.
Cette année quelque 17.400 spectateurs sont passés sous les chapiteaux et au centre des congrès du Manège : « En terme de fréquentation, on a eu une perte de près de 1.000 personnes[par rapport à l’année dernière] », reconnaît franchement Serge Ripoll, le président de ChambéryBD, pestant contre « le magnifique soleil. On sort de plusieurs semaines de pluie. Les gens sont allés se promener. » D’ailleurs, le record de fréquentation du festival date des inondations de la Maurienne... Mais la baisse est aussi nationale. « J’étais avec des amis de Saint-Malo, leur festival est dans trois semaines, ils s’inquiètent », poursuit-il.

Quatre expositions

« Les expositions sont d’abord une vitrine, et puis c’est également un média très varié. On peut atteindre plein de publics différents », explique Jean-Michel Vernet, responsable des expositions à ChambéryBD depuis cinq ans. « Le rôle des expositions est peut-être d’essayer de sortir du cercle infernal de la dédicace, dit-il. Les gens peuvent repartir sans rien. Alors on essaye de proposer autre chose. » L’exposition sur Boule et Bill sera prêtée à plusieurs festivals de la région. « Le but était de parler de Laurent Verron et en même temps de rendre hommage à Jean Roba, le créateur de la série ». La maison de Boule et Bill était reproduite grandeur nature dans la galerie du centre commercial Chamnord, sans oublier la deux-chevaux rouge. Un collectif savoyard d’artistes, Les Actualistes, avait adapté le travail d’Hugo Pratt [2] à l’occasion des dix ans de son décès. Enfin, un espace était réservé aux fanzines et un autre aux rencontres entre les jeunes talents et les auteurs.

Un dessin de Henri Roumat, présenté à l’expo qui lui était consacrée

À proximité, des panneaux retraçaient la carrière du dessinateur chambérien Henri Roumat [3], mort à 47 ans en janvier dernier. Une centaine de ses planches était exposée. « Une dernière promenade avec un ami disparu », selon Jean-Michel Vernet. Vendredi, la soirée des Éléphants d’or a été marquée par la remise du prix Henri Roumat de l’humour à Coyote et Eric Cartier pour Diego de la SPA. « Je crois que l’humour était ce qui caractérisait Henri. Il était capable de faire un trait d’humour, donc un dessin, à partir de tout », se souvenait son épouse Françoise.

ChambéryBD voit grand pour son trentième anniversaire

« Nous, par rapport aux écrivains, on sait dessiner. Le temps de faire la dédicace, on discute avec nos lecteurs » certifie Roger Brunel, dont c’est la 23ème participation au festival : « il y a un petit côté promo : quelqu’un qui a un album dédicacé le fait voir à au moins une dizaine de personnes » sourit-il. « C’est pour la promotion des albums, fidéliser le public. Aussi pour rencontrer le public, avoir un retour », indique Muriel Sevestre, scénariste d’Arthur, qui a reçu le prix du meilleur album jeunesse. « La dédicace : un petit cadeau qui promeut des livres que le public n’aurait pas forcément eu envie de découvrir en librairie », glisse Fred Coconut. « Évidemment, il y a des gens qui préfèrent faire la queue pendant cinq heures, qui ne profitent pas du salon pour découvrir d’autres BD », s’emporte-t-il. Des BD, il y en a tout de même eu 11.000 de vendues, sans compter les occasions sur les 27 stands présents dans le festival.

« L’année prochaine pour les 30 ans, je suis persuadé qu’on va avoir un festival exceptionnel », assure Serge Ripoll, le président de ChambéryBD. « On veut inviter de nouveau tous les invités d’honneur [4]. Ensuite, il nous faut un invité d’honneur à la hauteur. » Pour cela, l’association approche l’homme qui vend le plus d’albums dans la nouvelle génération, le Suisse Zep. Jacques Glénat (son éditeur) « se promenait discrètement dans le festival », confie Serge Ripoll. « Les choses ne se présentent pas mal. »

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Lire également la rencontre avec Emmanuel Lepage, prix de la Ville de Chambéry du meilleur album de l’année.

Le site du festival

Texte et Photos (c) Pierre Caille

[1Les éléphants sont le symbole de Chambéry, depuis la construction en 1838 de la Fontaine des Eléphants par le sculpteur grenoblois Sappey, à la gloire du Général de Boigne (1751-1830) qui fit fortune aux Indes. NDLR

[2Notamment une sculpture d’un scorpion du désert et une peinture de Corto Maltese, parmi une cinquantaine d’œuvres exposées.

[3Henri Roumat a beaucoup travaillé dans des magazines de moto. Il s’était également occupé de l’ouvrage collectif « 100 Crayons contre la marée noire », lors du naufrage de l’Erika en Bretagne.

[4Walthéry, Tabary, Jacques Martin, Hermann, Bilal, Moebius, Dany, Tarquin, Druillet...