L’Art de Saint-Ogan

30 octobre 2007 0 commentaire
  • Un ouvrage consacré au créateur de Zig & Puce sort en librairie ces jours-ci. Il révèle surtout sa face méconnue : celle de l’illustrateur et du dessinateur de presse.

Ancien directeur du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, Thierry Groensteen connaît les ressources du Centre national de la bande dessinée et de l’image, et notamment ses collections dont on ne soupçonne pas l’incroyable richesse tant en originaux qu’en imprimés de toutes sortes. C’est donc dans le fonds du musée que Groensteen a puisé les documents qui lui ont permis de réaliser le premier ouvrage de référence sur le plus important dessinateur de bande dessinée français de l’Entre-deux-guerres : Alain Saint-Ogan (1895-1974), le créateur de Zig & Puce.

L’ouvrage, abondamment illustré, se divise en trois parties : un texte de Thierry Groensteen intitulé Saint-Ogan l’enchanteur…, une chronologie : « Vie et œuvre d’Alain Saint-Ogan ». Enfin, deux textes additionnels de Harry Morgan : « Saint-Ogan et le strip » et « L’allégorie scientifique et le merveilleux chez Saint-Ogan ».

S’il vaut surtout par son iconographie exceptionnelle, le travail de Groensteen a le mérite d’apporter toutes une série de faits biographiques sur l’auteur de Zig & Puce. Il décrit l’incroyable succès de ses personnages avant la Seconde Guerre mondiale et son impact sur des créateurs contemporains comme Hergé. Il met en avant le phénomène médiatique inédit qui accompagna Zig, Puce et Alfred grâce à la proximité de son auteur avec les milieux parisiens chics. Il ouvre enfin sur ses autres créations, comme ce Monsieur Poche qui préfigure l’Achille Talon de Greg.

L'Art de Saint-Ogan
L’Art de Saint-Ogan par Th. Groensteen et H. Morgan
Editions de l’An 2

Une esquisse de biographie

Cet ouvrage n’est ni une vraie biographie, ni même une monographie. C’est au mieux une esquisse des deux qui, en dehors du choix abondant et de qualité des dessins reproduits (ce qui n’est déjà pas si mal), répond peu à la promesse du titre : « L’art d’Alain Saint-Ogan ». On aurait aimé en effet mieux comprendre le contexte de la création de Saint-Ogan, ses influences (Gus Bofa et Paul Iribe sont à peine évoqués), l’incroyable effervescence de la presse de son époque, et enfin la partie de la guerre où l’on vit le futur sympathisant de la Résistance Saint-Ogan servir avec talent la propagande de Vichy. On aurait mieux voulu cerner, si cela était possible, ce créateur conservateur et bourgeois qui n’avait pas, comme Hergé, l’ouverture empathique vers le monde qui fit du dessinateur belge un auteur mondialement apprécié dont l’œuvre a une portée universelle. On aurait aimé en savoir plus sur les activités syndicales de Saint-Ogan et son rôle dans la défense du « dessin français ». Mais bon, comme annoncé, nous en sommes au stade de l’esquisse. On ne va pas se plaindre, vu le peu de références sur ces questions, à l’exception des très intelligentes introductions de Dominique Petitfaux aux ouvrages de Saint-Ogan publiés chez Glénat.

L’inluence de Saint-Ogan sur Hergé

On n’en apprendra pas davantage en fin de volume, Harry Morgan s’employant à souligner, avec la glose absconse, l’attitude puérile [1] et les éternels règlements de compte vis-à-vis de ses collègues qu’on lui connaît [2], le tribut que doit Saint-Ogan aux Daily Strips américains. Mais une fois encore, il attribue à Saint-Ogan des intentions stylistiques sans les contextualiser. Comme si les « manipulations » des bandeaux titres qu’il attribue au dessinateur de Zig & Puce étaient de son seul fait ! Rien ne prouve en effet qu’il ait été davantage décideur que les éditeurs du quotidien qui l’employait et qui avaient certainement en ligne de mire les suppléments illustrés des quotidiens américains qui remettent en question la première rénovation la presse jeunesse par les frères Offenstadt avant la Guerre de 14, ceci avant que Paul Winkler et Opera Mundi n’importent la bande dessinée américaine en coulée continue à partir de 1928. Quand on connaît les relations de l’omnipotent abbé Wallez avec le jeune Hergé au Vingtième Siècle, il nous semble difficile d’imaginer le gentil Saint-Ogan, aussi populaire soit-il, imposer sans en discuter ses vues à son rédacteur-en-chef. Toute cette démonstration pour conclure à la non-exclusivité du tribut d’Hergé à Saint-Ogan, alors que chacun sait que le maître de Bruxelles a regardé de très près aussi bien J-P. Pinchon, le dessinateur de Bécassine, que le Benjamin Rabier de Gédéon, ou encore Géo McManus, le créateur d’Illico. Tout dessinateur bien né connaissait ces travaux !

L’Art de Saint-Ogan par Th. Groensteen et H. Morgan
Editions de l’An 2

Vaine érudition

Sa deuxième étude n’est pas davantage originale et sent le travail de commande. Égrenant les truismes (Saint-Ogan s’est inspiré de la littérature fantastique et de voyage de son époque…), il multiplie les références savantes (du Roman de la rose de Guillaume de Loris et Jean de Meung à H.G. Wells, sources qui n’ont jamais été revendiquées par l’auteur et qu’il n’a peut-être jamais lues) pour établir des catégorisations contestables qui concluent au génie de Saint-Ogan « qui sut faire la synthèse de l’imaginaire enfantin français de la première moitié du XXème siècle ». Cette vaine érudition passe à côté de références évidentes quand on évoque l’allégorie scientifique et le merveilleux dans le dessin. On s’étonne ainsi que le travail d’Albert Robida (1848-1926) qui fige l’imaginaire scientifique graphique dès 1880 ne soit même pas évoqué.

Il reste que cet ouvrage est essentiel dans la connaissance du grand dessinateur français. Il a surtout le mérite de montrer que si sa place dans l’histoire de la bande dessinée est conséquente, son activité d’illustrateur et d’affichiste n’en est pas moins considérable.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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L’Art de Saint-Ogan par Thierry Groensteen et Harry Morgan, aux éditions de L’An 2.

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[1Ainsi invite-t-il le lecteur à assimiler le terme « Sunday Page » (pages du dimanche dans les quotidiens américains, le plus souvent publiées en belles pages couleurs) sous la forme d’un acronyme « SP » dont on ne voit pas l’utilité ; ou alors il l’assomme de références invérifiables connues de quelques hyper-spécialistes, mais en prenant soin de bien en dissimuler les sources.

[2Il parle de « la paresse des vulgarisateurs » qui recopient les informations des dictionnaires et des encyclopédies alors qu’on ne trouve dans son article, en ce qui concerne la bande dessinée américaine, aucune recherche de première main.

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