Le cinéma d’Edgar P. Jacobs au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris

23 mars 2004 0 commentaire
  • L'idée est brillante et inédite : Organiser pour quelques jours un festival des films qui ont inspiré E-P. Jacobs. C'est, avant Bruxelles, le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, face à Beaubourg, qui prend cette initiative, avec la complicité du Festival d'Angoulême.

On vous en avait déjà parlé, ce festival aura lieu à Paris, comme à Bruxelles. A l’occasion de son centenaire, dans les deux capitales, Jacobs fait son cinéma.

Labélisée manifestation du Festival d’Angoulême (Benoît Mouchart précise que le Festival est coproducteur financier de ce cycle), « De l’écran à la bulle, l’imaginaire d’Edgar P. Jacobs » doit beaucoup à Louis Héliot, le « Monsieur Cinéma » du Centre Wallonie-Bruxelles, cette formidable vitrine de la Belgique francophone à Paris. Elle a raison de se pencher sur les sources cinématographiques du maître de l’Ecole de Bruxelles. Gérard Lenne (L’Affaire Jacobs, Ed. Megawave), parmi les premiers, avait fait un inventaire des nombreux indices qui montrent la culture cinématographique étendue de l’auteur de Blake & Mortimer.

Dès ses débuts dans Bravo, dans Le Rayon U (1943), une BD démarquant le Flash Gordon d’Alex Raymond, dont Jacobs a du dessiner précipitamment la fin d’un épisode à cause de l’occupation allemande, deux influences constantes sont visibles : le roman populaire, notamment anglo-saxon, d’une part et le cinéma, en particulier les premiers muets d’Hollywood et le courant expressionniste allemand, d’autre part.

Le cinéma d'Edgar P. Jacobs au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris
Le Rayon U (1943)
directement inspiré du "Monde Perdu de Harry D. Hoydt (1925). (c) Ediitons Blake & Mortimer/Dargaud-Lombard/Fondation Jacobs.

Une œuvre de cinéphile

Gérard Lenne et après lui Benoît Mouchart et François Rivière (La Damnation d’Edgar P. Jacobs, Le Seuil/Archimbaud) notent un air de famille de ce premier album avec Le Monde Perdu (The Lost World) de Harry D. Hoydt (1925). Mais il provient peut-être d’une inspiration qui puise aux mêmes sources. L’allusion à King Kong de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper, en revanche, est indubitablement inspirée par le film.

Le Monde perdu de Harry D. Hoydt (1925).
Ce film sera visible lors du Festival (c) Collection Lobsters Films

Une fois commencé l’inventaire, les rimes d’images entre les albums de Blake et Mortimer et les chefs-d’œuvre du cinéma ne font plus aucun doute : Dans Le Secret de l’Espadon (1946), la Tour Eiffel terrassée renvoie immanquablement à La Cité foudroyée de Luitz-Mora (1923) ; l’évacuation des usines Scawfell que l’on peut lire dans la première version de cet épisode publié dans le Journal de Tintin paie son tribut à Metropolis de Fritz Lang (1929), de même que l’attachant Nasir, le loyal indien attaché à nos deux britanniques, semble sorti tout droit du film de Henry Hataway, Les trois Lanciers du Bengale (The Lives of a Bengal Lancer, 1935).

Incontestablement aussi, Le Mystère de la Grande pyramide (1950) a été impressionné par La Momie (The Mummy) de Karl Freund (1932), un album aussi dans lequel le personnage de Jack semble un hommage à l’acteur Jack Moss dans Voyage au Pays de la Peur (Journey Into Fear) de Norman Foster, produit par Orson Welles (1942).

"La Rue sans Joie" de G. W. Pabst
Le cinéma expressioniste allemand a profondément influencé Jacobs. (c) Connaissance du Cinéma

C’est dans le chef d’œuvre de Jacobs, La Marque jaune (1953), que le cinéphile montre ses goûts les plus profonds, mettant à profit toute la ressource visuelle du lien impalpable entre le roman gothique et l’expressionnisme du cinéma allemand d’avant-guerre. D’abord avec le personnage de Guinea Pig, un Olrik transformé en une sorte de Golem, instrumentalisé par le maléfique professeur Septimus. Gérard Lenne montre combien il ressemble thématiquement au somnambule Cesare incarné par Conrad Veidt dans Le Cabinet du Docteur Caligari (Das Kabinett des Dr. Caligari) de Robert Wiene (1919). François Rivière a mis en évidence la ressemblance de son costume avec le Peter Lore du film de Karl Freund, Les Mains d’Orlac (Mad Love, 1935) et surtout combien la séquence où, dans M le Maudit (M) de Fritz Lang (1931), un inconnu marquant le fugitif incarné par Peter Lorre d’un « M » dénonciateur devient, dans l’album de Jacobs, un Mu , symbole de l’être maléfique qui terrorise Londres. Quant aux haletantes courses-poursuites dans les égouts, elles doivent beaucoup à la séquence semblable du Troisième Homme (The Third Man) de Carol Reed (1949).

Il faudrait une thèse pour collecter toutes les références qui truffent les albums du dessinateur bruxellois. Mentionnons encore dans Le Piège diabolique (1960), celles au Monde Perdu (The Lost World) de Harry D. Hoydt (1925) ou à La Planète interdite (Forbidden Planet) de Fred McLeod Wilcox (1956), ou enfin la séquence finale de L’Affaire du Collier (1965) déjà évoquée qui rend hommage à L’Inconnu du Nord-Express (Strangers On A Train) d’Alfred Hitchcock (1951).

Ce sont quelques-uns de ces films, parmi d’autres que l’on pourra voir dans ce Festival qui aura lieu du 30 mars au 6 avril 2004 (voir le programme détaillé dans mon précédent article). Les Belges ont la chance de connaître une initiative parallèle dans la foulée de la première.
De quoi faire cargaison pour longtemps d’images remarquables.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Merci à Marc Kohen, Louis Héliot et Michel Delon pour leur aide, ainsi qu’à Benoit Mouchart pour ses précisions.

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