Loki - Par Robert Rodi & Esad Ribic - Marvel France

17 mars 2005 0
  • L'un des plus gros défauts des comics de super-héros est la répétition sans fin des affrontements entre le héros et son grand ennemi, Batman et le Joker, Superman et Luthor, Thor et Loki. Le scénariste Robert Rodi a pourtant réussi le tour de force de faire de cette faiblesse la force de son nouvel album.


Loki - Par Robert Rodi & Esad Ribic - Marvel FranceQuand commence l’histoire, Loki a enfin vaincu Thor, Odin, et tous les dieux du Panthéon nordique revu par Marvel. Depuis la création de cette version de Thor en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby, Loki a tenté d’innombrables fois de prendre le pouvoir à Asgard, la demeure des dieux. Bien sûr en vain. Cette fois-ci, il a réussi, sans que le lecteur sache comment. Car là n’est pas le propos de cet album à part dans la production Marvel. Il s’agit en effet d’une étude de caractère, qui voit Loki, dieu mal-aimé de par ses origines (son père était un ennemi d’Odin que le dieu borgne a tué au combat, adoptant ensuite le fils), se remettre petit à petit en question, à travers divers dialogues avec ses ennemis vaincus, ses alliés qui réclament leur dû, et même Hela, déesse de la mort qui demande la tête de Thor, emprisonné dans un sombre cachot.


Loki contemple le destin que lui promet la mythologie nordique.Il fallait donc à cette déconstruction psychologique d’un personnage jusque-là en grande partie réduit à sa seule dimension d’opposition au noble et blond héros le soutien d’un dessin capable de rendre les états d’âme de personnages à la fois dotés d’attributs clairement surhumains et terriblement humains par leurs travers et leurs obsessions (rendant par là une certaine vérité à des dieux historiquement très semblables au peuple qui les vénérait). Esad Ribic, dessinateur croate que Marvel a utilisé comme bouche-trou sur une mini-série X-Men, pour ensuite reconnaître tout de même son talent et lui confier des projets plus prestigieux, montre ici aux lecteurs abreuvés des maniérismes d’Alex Ross que les comics peints n’ont pas à être figés et académiques : contrairement au fan de super-héros qu’est Ross, il ne joue jamais d’effets de cadrage faciles et le réalisme de ses planches participe du portrait au vitriol de ces personnages pris dans les rets d’un destin qui les dépasse. Il faut voir le visage qu’il donne à un Loki, à la fois cruel et pathétique, fils de grossiers géants méprisés par les Ases. Son sens de la couleur le place aussi à cent coudées au-dessus de la plupart des artistes de comics, malheureusement souvent habitués à devoir fournir des travaux aussi tape-à-l’oeil que possible.
Robert Rodi, qui jusque-là n’avait pas vraiment fait montre d’un talent exceptionnel, que ce soit dans ses séries Marvel et Vertigo ou dans ses romans un peu trop légers, utilise finement le concept du temps du mythe, cet éternel recommencement où les dieux rejouent sans cesse leurs grands drames et où même les Nornes, équivalent nordique des Parques grecques, ne sont que des rôles faits chair. Et quand Loki prend conscience de tout cela, il ne lui reste plus qu’à essayer de convaincre son ennemi de toujours, le blond dieu au marteau. Mais Mjolnir n’est pas un instrument de paix ou de philosophie... Le sens du tragique qui se dégage de ce Loki en fait une oeuvre qui laissera au lecteur un goût de sang et de désespoir, bien plus puissant et durable que tout ce que peut dégager la production habituelle de Marvel ou DC, aussi violente et choquante qu’elle se veuille.

(par François Peneaud)

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On peut seulement regretter une chose : le format de la version française. Aussi haut que celui de l’originale, mais plus large, il a obligé Marvel France à recouper les planches, et dans la plupart des cas, le lecteur perd entre un et trois centimètres, souvent en hauteur, ce qui déstabilise certaines planches.

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