Tard dans la nuit - T2 : Ménage de Printemps - par Djian et Voro - Vents d’Ouest

16 mars 2005 3 commentaires
  • Dans le cercle fermé d'un village nommé Nid-de-Roche, prisonnier d'une vallée enclavée, se dessine un conflit entre des personnages qui ont des secrets inavouables. Cette histoire est inspirée par les « Orphelins de
    Duplessis ». Ces derniers ont été victimes de l'Eglise et du gouvernement du Québec en 1945. Pour corser l'intrigue, les auteurs on raconte les amours d'un shérif tourmenté...

Un récit très difficile à suivre et dont le thème dominant semble être la confusion entre les protagonistes et leur lourd passé. Les personnages sont mal définis par une intrigue décousue se déroulant dans un décor inachevé. Un passé obsédant (qui se retrouve dans un procès embrouillé), une politique embarrassante et des situations individuelles indéterminées. Dans les premières pages de l’album, l’extrait du début de la lettre d’une des victimes qui essaie d’expliquer son cas, résume bien le scénario obscur : « Je viens de me souvenir que j’avais une chose à faire. Une chose que j’avais dû faire... » La carence lexicale du mot « chose » ne crée pas un intérêt croissant et rend la lecture embarrassante.

Dire que le scénario laisse à désirer serait un euphémisme. Le titre un peu vide de la série Tard dans la nuit, donne le ton pour une lecture qui nous plonge dans un univers d’une grande noirceur sans fin. L’abus de têtes parlantes avec de longs dialogues pour étirer le temps dérange. Ces répliques ressemblent trop au texte d’une pièce de théâtre écrite dans un bon français, complètement dépassée. Le scénariste français, Djian, a complètement escamoté le parler québécois qui aurait été de mise ici, ne serait-ce que pour donner une couleur locale totalement absente dans ce récit. Celui-ci semble pourtant se dérouler au Québec.

Mais le plus incompréhensible, c’est de ne plus retrouver le talent du dessinateur québécois, VoRo, diplômé en graphisme du collège de Rivière-du-Loup. Même si ce dernier abandonna ses études à l’École de BD de Saint-Luc en Belgique, à cause des « méchants » professeurs trop exigeants, il se débrouilla très bien pour nous offrir en 2001 une libre adaptation du roman La Mare Au Diable de George Sand, publiée aux éditions Mille-Îles. Cet album, mûri durant plus de deux ans de travail, nous offre une forte vision poétique emplie de décors envoûtants et de créatures étranges. Le dessinateur, en plein épanouissement graphique, aurait dû étoffer son graphisme particulier dans le genre fantastique.

Le dessin réaliste de Tard Dans la Nuit dévoile un travail incomplet par rapport aux œuvres précédentes : décor dépouillé non par économie visuelle mais visiblement par manque de documentation solide sur l’époque, les costumes et autres bâtiments. Les expressions de visages figées, avec des yeux fixes ou vides, démontrent les lacunes en anatomie. Les architectures de maisons similaires souffrent d’un manque de notions élémentaires en perspective et en composition. Le manque d’assurance dans le dessin réaliste se trahit par l’abus de plans rapprochés et de gros plans de visages. Les séquences s’enchaînent dans les mêmes tons monotones de gris et de brun, sans alternance chromatique. Une seule séquence de violence à la fin se distingue par le soin apporté au ciel devenu rouge, en parfaite harmonie avec la narration.

Les sorties en dehors du village dénotent un effort pour tenter de suggérer la nature québécoise avec ses animaux typiques tels un renard, un tamia, des corbeaux, des chevreuils... Ces scènes animalières semblent tirées de manuels scolaires, d’où leur aspect un peu « cartes postales », pour ainsi dire « empaillé » et figé. Un récit qui ressemble anachroniquement aux premiers feuilletons de la télévision québécoise, où le manque de budget et d’expérience offrait toujours les mêmes huis clos, les mêmes costumes pour tous les personnages et les mêmes meubles d’une pièce à l’autre. L’artiste prometteur qu’était VoRo en 2001 n’a pas tenu ses promesses et au lieu d’évoluer, il a régressé.

Ce dernier album pose la question de savoir si ce genre de récit conserve un intérêt lors d’une seconde lecture, et plus encore, lors d’une lecture suivie dans une série. Le dessinateur semble prisonnier d’un scénario imposé et qui manque de conviction personnelle, d’originalité et de crédibilité. Tout ce que l’on peut espérer et souhaiter, c’est que cette situation demeure passagère et que VoRo nous réserve encore un album savoureux, intrigant et merveilleux, à la mesure de son talent graphique indéniable. Il a fait beaucoup mieux seul, comme scénariste et dessinateur.

(par Richard Langlois)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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3 Messages :
  • Bonjour,

    En janvier dernier, Univers BD présentait une critique élogieuse de cet album. Comment deux mois plus tard on peut en faire une nouvelle critique, totalement à l’opposée de l’autre ? Cela me questionne sur les articles que présente Univers BD. Si on peut se permettre en deux mois de vanter les mérites d’un album pour le détruire totalement par la suite, je n’accorderai certainement plus la même valeur aux articles que je lis sur votre site…

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    • Répondu par La rédaction le 18 mars 2005 à  09:56 :

      Pourquoi deux critiques d’un même livre sur ActuaBD ? C’est simple : nous sommes une douzaine de chroniqueurs bénévoles. Chacun a ses coups de coeur ou ses détestations. Nous évitons de doublonner mais rien n’empêche chacun de nous de chroniquer un album qui lui tient à coeur.

      Nous vous remercions d’accepter que nous avons la liberté d’exprimer nos opinions. ActuaBD n’est pas une entité unique mais un faisceau d’opinions et il arrive souvent que les membres de la rédaction aient des vues divergentes sur un même sujet.

      En ce qui concerne cet album, il nous a semblé pertinent de publier ces deux critiques -même si elles sont diamétralement opposées- car elles émanent, pour l’une, d’un bon connaisseur de la bande dessinée (JLM, qui a aimé votre album) ; pour l’autre, d’un Québécois, Richard Langlois, également spécialiste de la BD, qui connaît très bien votre travail et qui a été déçu. Un Belge et un Canadien : deux sensibilités, deux opinions, à chaque fois argumentées et justes... de leur point de vue.

      Au sujet de votre message, nous sommes étonnés que vous puissiez mettre en cause notre "professionnalisme". D’abord parce que nous ne serions pas permis d’employer à votre endroit ce genre de reproche. Ensuite parce que, franchement, si on vous lit, la bonne critique est celle qui vous est favorable. Enfin, est-il utile de le rappeller, notre site est constitué de bénévoles qui ne sont pas rémunérés pour leur travail. Cela devrait, à notre sens, un peu tempérer une exigence exagérée, d’autant qu’elle s’accomode très bien de la gratuité de l’accès à nos services.

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  • J’ai été informé dernièrement que votre site consacrait deux critiques à mon dernier livre, le tome 2 de Tard dans la nuit. Je vous remercie de vous préoccuper à un tel point de mon livre… deux critiques pour un seul et même livre sur le même site Internet ! Si je prends ces quelques minutes pour vous écrire, ce n’est pas pour juger vos opinions. Vous êtes libre d’aimer ou non mon travail, mais je trouve curieux qu’un même site Internet émette deux critiques complètement opposées sur le même livre. Votre première critique dit de mon livre : « Un vrai régal, la lecture mérite vraiment d’être conseillée… », et votre deuxième « Un travail incomplet, très difficile à suivre, décousue… » Ça ne fait pas très professionnel pour les lecteurs qui viennent chercher de l’information sur votre site. D’un autre côté il est difficile de se tromper quand on donne toutes les opinions, vous aurez sûrement raison dans un article ou l’autre !

    J’arrête ici mes commentaires, car le but de mon message n’est pas de vous choquer, mais de vous informer de cette situation plutôt bizarre. Mes livres se vendent très bien et j’ai toujours eu de très bons commentaires sur mon travail. Je vous remercie pour la très belle première critique. J’essaie toujours de faire de mon mieux, je mets tout mon cœur dans mon boulot mais il est bien certain que tout le monde ne peux apprécier mon travail. Cependant, les commentaires destructeurs et sans fondement blessent toujours beaucoup… Surtout s’ils viennent d’un compatriote du Québec qui devrait selon moi se consacrer à promouvoir les trop rares auteurs québécois qui publient en Europe plutôt que de les détruire publiquement . Alors, je vais tout de même essayer de faire mieux dans l’avenir… histoire d’avoir deux critiques semblables pour le tome trois !

    VoRo

    Voir en ligne : Critique 1 Tard dans la nuit tome 2.

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