Lucky Luke dans « On n’est pas couché » : splendeurs et platitudes de la TV

26 novembre 2016 19 commentaires
  • C’était la semaine dernière dans l’émission « On n’est pas couché ». Jul y venait pour faire la promo de Lucky Luke. Habituellement « bon client », il a été mis sur la sellette. Aucun problème : l’auteur de « Silex on the City » a l’habitude des médias. Mais là, on a vu déferler un tel ramassis de clichés, de contrevérités et de bêtises, notamment sur la bande dessinée, plus rarement que jamais sur une chaîne nationale.
Lucky Luke dans « On n'est pas couché » : splendeurs et platitudes de la TV
Lucky Luke : La Terre Promise - Par Jul et Achdé - Lucky Comics

Disons-le d’entrée : nous avons plutôt bien aimé le dernier Lucky Luke de Jul et Achdé, La Terre Promise (Ed. Lucky Comics / Dargaud). L’auteur de Silex in the city imagine une hypothèse crédible : Lucky Luke serait amené à faire escorte à des immigrants juifs dans le nouveau monde. Jusqu’ici, c’est un sujet que l’on avait soigneusement laissé de côté.

Un Lucky Luke de bonne facture

Du temps de René Goscinny, on évitait de parler de religion dans une bande dessinée grand public au-delà des clichés les plus usuels. Pour éviter les sujets clivants d’une part et surtout parce que la censure veillait.

Depuis Charlie Hebdo, Reiser, Desproges et Vuillemin sont heureusement passés par là et aborder ce sujet est devenu possible sans ambiguïté aucune. Même Astérix, dans un hommage d’Albert Uderzo à son complice, était allé dans la Palestine romaine rendre hommage à sa judéité. [1]

Lucky Luke et les Juifs
© Lucky Comics

Voilà donc notre famille juive pérégrinant avec le cow-boy à travers les États-Unis avec tous les clichés afférents : le père dans la confection, la mère juive envahissante tentant de marier sa fille, la nourriture cachère, la hora à la Rabbi Jacob (une scène fait nettement allusion au film de Gérard Oury), la scène de Bar-Mitsva, etc. Il y a même un passage où nos immigrés ashkénazes sympathisent avec des indiens… Pieds-Noirs qui chantent « Ah, ce qu’elles sont jolies les squaws de mon pays ! »

L’album est plutôt réussi et respectueux de l’univers même si Jul aurait pu mettre moins de références et tenter de mieux mettre ses trouvailles au service de la caractérisation de ses personnages.

Lucky Luke : La Terre Promise par Jul & Achdé
© Lucky Comics

Platitudes humoristiques du PAF

Disons-le d’entrée encore : nous ne sommes pas les plus grands fans de l’émission de deuxième partie de soirée de France 2, « On n’est pas couché ». Déjà, on est accueillis par une longue et pénible introduction où Laurent Ruquier distribue bons et mauvais points avec ce qu’il imagine être de l’esprit. Et puis, l’émission est longue comme un jour sans pain, inutilement et lourdement. Enfin, il y a la confrontation avec les deux affreux Vanessa Burgraff et Yann Moix.

Cela ne s’arrange pas. L’émission qui a rendu populaire Éric Zemmour passe en revue toutes sortes de produits culturels et les soumet à ces « testeurs » qui ne sont pas les meilleurs que cette émission ait connus. L’exercice consiste à jouer l’expert en tout, c’est-à-dire en rien : en musique, en livres de cuisine, en politique, en théâtre, en peinture, en littérature et, dans chacune de ces disciplines, à avoir une opinion sur tout. Ce numéro d’illusionniste est fait avec plus ou moins de talent. Yann Moix, si l’on passe son effronterie surjouée, arrive parfois à articuler l’une ou l’autre idée pertinente. Quant à Vanessa Burgraff, elle ne brille pas, à notre sens, par son intelligence. Elle n’arrive pas à la cheville d’une Natacha Polony ou d’une Léa Salamé.

Jul au tribunal d’On n’est pas couché le 12 novembre dernier.
France 2 - Capture d’écran

Il n’y a vraiment que les invités qui sauvent ce programme, sauf quand ce sont des abrutis complets qui tiennent l’affiche, et il y en a souvent, et les dessins d’humour piqués dans la presse qui y mettent un peu d’esprit. On espère que les dessinateurs sont payés...

Nous parlons aujourd’hui de la présence de Jul, dans l’émission du 12 novembre 2016 que l’on peut visionner ICI

Les promos se déroulent comme d’habitude jusqu’à ce que Jul arrive dans le fauteuil et où, après quelques échanges d’usage, Ruquier interroge : «  - Vous êtes juif, vous ? » Jul ne répond pas : il s’amuse au contraire de ce cliché que Ruquier explique : « Souvent, il n’y a que les juifs qui peuvent faire de l’humour juif ». Le dessinateur tient au contraire à souligner le caractère universel de l’humour juif qui a influencé bon nombre d’humoristes grâce à Hollywood. Julien Jean-Baptiste intervient avec beaucoup d’esprit en disant qu’en ce qui le concerne, il est influencé par l’humour noir (eu égard à la couleur de sa peau). Ils ont raison d’ironiser : aucune ethnie, ni aucune religion ne produit un humour spécifique. Penser le contraire serait du racisme.

« Êtes-vous juif, oui ou non ? »

Pourtant, la comédienne et humoriste Amelle Chahbi présente sur le plateau insiste et relance : « - Êtes-vous juif, oui ou non ? », et Laurent Baffie d’ajouter « -Mais réponds ! ». Jul répond : « - C’est une question qui n’a pas lieu d’être... » Laurent Baffie ne le laisse pas développer et décoche un : « - Fais voir ta bite ! » face un Jul navré. En face, nos deux affreux professionnels ne mouftent pas…

Quand on en arrive à leur tribunal, Vanessa Burgraff, grande lectrice avouée de Martine -qu’elle compare à Lucky Luke, on voit le niveau- trouve l’album décevant comparé à Silex in the City. Soit, mais on s’adresse, avec le cow-boy solitaire, à un public bien plus large et à quelque chose qui n’est pas, comme dans Silex, l’œuvre d’un auteur : il s’agit d’une licence dont il faut respecter les canons, et d’une collaboration avec le dessinateur Achdé. Nous nous arrêtons pas pour si peu.

Elle reproche l’usage de clichés « ras les pâquerettes ». Or, ce sont précisément les clichés de cette littérature de genre par excellence qu’est le western avec lesquels Morris et ses scénaristes ont toujours joué. Burgraff a beau prétendre qu’elle a déjà lu un Lucky Luke, elle n’en donne pas vraiment la preuve. Elle est d’ailleurs très vite confrontée à cette contradiction : alors que Jul lui explique dans le détail l’une des finesses de l’album, et le jeu des différents niveaux de lecture habituels de cette série, selon que l’on soit un enfant de dix ans ou un adulte, elle se réclame du «  lecteur lambda  » qu’elle est pourtant loin de représenter…

Yann Moix n’en est pas moins hasardeux dans son analyse. D’abord il attribue la série à Goscinny, alors que le célèbre scénariste n’en est pas le créateur : Morris avait écrit seul neuf albums avant qu’il n’arrive au pupitre et si le créateur d’Astérix en a été certes le scénariste le plus brillant, il est malheureusement décédé prématurément en 1977. Lucky Luke a donc continué pendant plusieurs décennies avec d’autres scénaristes, plus ou moins talentueux il est vrai.

Parmi les meilleurs, on citera Fauche & Léturgie, Lo Hertog van Banda ou Bob de Groot qui n’avaient pas démérité non plus. La « pipeulisation » du casting, avec l’arrivée des Laurent Gerra et autres Benacquista avaient à notre sens un peu affadi l’univers depuis. Avec Jul, au contraire, nous avons un véritable auteur de BD, un «  pure player » aux commandes qui connaît bien les dessous de l’univers du personnage.

Laurent Ruquier traite la bande dessinée comme son album : avec désinvolture.
France 2 - Capture d’écran.

Photocopie

Autre erreur d’appréciation : c’est l’accusation à l’encontre d’Achdé de reproduire le même dessin d’une case à l’autre : « Jamais Morris ne se serait permis de photocopier un dessin » dit Yann Moix. Or, là encore on voit bien que l’on a affaire à des non-connaisseurs : c’est précisément Morris qui a inventé dans Lucky Luke ce procédé à la Don Martin de Mad qui ironise sur le côté répétitif d’une case à l’autre dans la bande dessinée et qui fige le temps (souvenez-vous du ralenti de Lucky Luke). Un système récemment porté jusqu’à l’absurde par Bastien Vivès qui est pourtant loin d’être un paresseux. De même, ses comparaisons du dessin d’Achdé avec celui d’Uderzo et de Gotlib sont à côté de la plaque. Moix aurait peut-être pu se contenter de dire que le dessin d’Achdé ne vaut pas celui de Morris, ce qui est une évidence.

Quant au fait que Goscinny cachait ses origines juives, une grande exposition prévue au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme prévue en septembre 2017, montrera l’absurdité de cette affirmation. Comme on peut le voir, la bande dessinée reste encore une culture entachée de malentendus et de mépris de la part des grands médias. Il reste encore du chemin à faire… C’est pourquoi ce soir, en ce qui me concerne, je serai couché…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1L’Odyssée d’Astérix par Albert Uderzo, Albert-René, 1981.

 
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19 Messages :
  • Bien dit : j’ai vu le passage et j’ai tout de suite considéré les deux chroniqueurs à côté de la plaque (sans être un spécialiste de l’univers, j’ai dû lire bien plus de Lucky Luke qu’eux). Ce soir aussi, je ne m’attarderai pas devant l’émission.

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    • Répondu le 26 novembre 2016 à  18:51 :

      Et la palme revient à Ruquier, à la fin c’est tout juste si il dit pas "Ta gueule !" à Jul.

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      • Répondu par Zot ! le 26 novembre 2016 à  20:13 :

        Pour moi, le pire, c’est de voir comment Ruquier traite les livres, en cassant leur reliure. Il a plutôt pris la défense de Jul (et c’est vrai que cet album est meilleur que les précèdents !), les deux chroniqueurs Moix et Burgrave n’ont vraiment pas apprécié. Mais Moix a du en rester à l’âge d’or (Goscinny) et Natacha n’a pas l’air de vraiment connaitre la BD. Oui, ce n’est pas un tome raté de Silex, c’est un Lucky Luke, bordel de m...., donc les contraintes et les objectifs sont différents. Et l’accueil du public enthousiaste !

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  • Bien d’accord, les chroniqueurs n’ont pas été à la hauteur de la bande dessinée et ont montré leur limites dans le domaine.
    C’est peut toujours le cas dans ces chroniques où on parle de tout sans savoir grand chose. Un peu de modestie ne ferai pas de mal.
    Je vous recommande tout autant cette modestie pour éviter de critiquer la télévision sans bien la connaître. Vous vous permettez au passage de critiquer Ruquier et ses introductions, que je trouve bien plus drôles que ce Lucky Luke sympathique mais sans goût.

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  • Depuis quand une production de TV paierait un dessinateur de presse ? à la limite faudrait demander à ceux qui sévissent dans l’émission "La Revue de Presse" sur Paris Première. Ruquier ne fait que "Citer" les dessins, parfois le nom du dessinateur quand il arrive à déchiffrer la signature. Il n’a pas l’audace de demander à la rédaction du journal.

    J’ai fait le tour de 2 émissions, avec "commande", sans être payé du tout ! Pour l’émission "ça balance à Paris" , j’ai tout juste eut droit à avoir mon nom inscrit, mon email ... enfin quand la prod’ pensait à le mettre au montage (émission enregistrée hein ) . En gros j’ai été moins bien traité que Nabilla.
    Il y a peu c’est pour l’émission Zemmour et Naulleau. La rédactrice en chef et présentatrice de l’émission me demande la permission de "picorer" un de mes dessins ( que je m’amuse à faire en "live" à la diffusion de l’émission , une habitude que j’ai via un Tumblr ) . Et puis elle en voudrait d’autres ... et puis je lui propose un tarif "uber" ... Ha la prod n’a pas de sous ! Dingue ! Cette même Prod qui produit un tas d’émissions, de téléfilms même ... !
    Je crois qu’il y a un organisme d’aide : le dessinateur peut toucher des droits sur le dessin diffusé dans une émission, et chaque rediffusion etc ... mais pas le replay ?!

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  • Moi ce qui m’a horrifié c’est le fait qu’on a laissé, dans cette même émission, Thierry Ardisson déblatérer tous les clichés idiots sur la Commune de Paris devant Jul qui a une solide formation d’historien. Les talk-shows c’est vraiment la mort de la pensée.

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  • Est-ce si grave ? L’essentiel est qu’un album de bande dessinée soit chroniqué dans une émission TV à grosse audience et très prescriptive .Le reste.
    Un ramassis de clichés, de contrevérités et de bêtises sur la BD on en voit aussi plein , et pas rarement, dans tout un tas de publications imprimées généralistes, voire, parfois , spécialisées.
    Est-ce mieux ? En tout cas c’est moins utile, et nettement plus problématique. Surtout quand il s’ agit là de jouer la carte du clivage.A son profit .On a ainsi vu ces deux dernières décennies pas mal de contrevérités énoncées de manière calculée pour faire entrer la BD dans le cadre et les normes reconnues comme acceptables par ceux qui achètent régulièrement des livres.Des livres, des vrais bien sûr, pas ce truc ordinairement pour débiles ou attardés.

    Par ailleurs beaucoup d’observateurs, de lecteurs, parfois de créateurs ne savent pas vraiment par quel bout prendre la BD, l’art séquentiel.Pourtant la plus grande force de la BD est , paradoxalement, son évidence.

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  • On ne peut pas demander grand-chose à quelqu’un qui n’a aucun respect pour l’objet livre.

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  • Et quoi penser des centaines d’albums meilleurs que ce produit et d’auteurs plus brillants que ce Jul-roi-du-calembour-facile qui ne sont jamais invités dans des émissions TV ?
    Quel intérêt de parler de ce Lucky Luke n°lambda ? Peu ou pas. Parce qu’il y a le mot juif, ça fait vendre ? C’est lamentable d’exploiter le judaïsme pour ne faire que du placement de produit et le produit là, c’est Lucky Luke.
    Goscinny était juif. Son art était imprégné de sa culture mais il ne l’utilisait que pour mettre en avant un seul produit : son génie.

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    • Répondu par Astrobale le 28 novembre 2016 à  19:31 :

      Contrairement à ce que vous dîtes, il y a peu, très peu, d’auteurs de BD plus brillants que Jul, et contrairement à ce que vous dîtes, il n’y a pas le mot juif dans le titre de ce livre, et quand bien même, ce n’est ni un gros mot ni une insulte.

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      • Répondu le 29 novembre 2016 à  19:05 :

        1/ La Terre Promise, que je sache, ce n’est ni taoiste, ni hindouiste, ni même chrétien ou musulman.
        2/ Je n’ai jamais dit que c’était un gros mot puisque je ne le pense pas.

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        • Répondu par Astrobale le 29 novembre 2016 à  23:47 :

          Vous dites "Parce qu’il y a le mot juif, ça fait vendre ?", hors dans le titre "La Terre promise", il n’y a pas le mot "juif", basta.

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          • Répondu le 30 novembre 2016 à  23:45 :

            Aucun élément signifiant de la couverture ne dit juif… ben voyons. Bien vu l’aveugle !
            Le mot autour duquel tout tourne, c’est juif. On utilise un thème devenu pseudo-tabou à force de répétition pour faire parler dans le vide. Et le mot clé ici, ce n’est pas "Coca-Cola" mais "juif". Utiliser le thème de la judaïté pour le vendre comme du Coca-Cola.

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            • Répondu le 1er décembre 2016 à  14:22 :

              Astrobal a raison, il n’y a pas le mot juif.

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  • Lucky Luke dans « On n’est pas couché » : splendeurs et platitudes de la TV
    28 novembre 2016 18:22, par Michel Grant de Montréal

    À 16:51, dans la 2e case, le subtil regard de Lucky Luke immobile - mais non figé puisque redessiné - vers son interlocuteur donne toute sa force d’expression aux deux vignettes.

    L’une ne va pas sans l’autre, bel effet « d’acteur » tout en nuance de la part de Lucky Luke, à savoir Achdé.

    Pour ce qui est des accusations de photocopiage : la culture, c’est comme la confiture…

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    • Répondu par Astrobale le 28 novembre 2016 à  19:27 :

      la culture, c’est comme la confiture…

      Il n’y a que Mr Ruquier pour penser que Yann Moix est cultivé, ce n’est pas non-plus un intellectuel. On sait depuis Cinéman qu’il est un mauvais réalisateur, mais il n’est ni cultivé ni intelligent.

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      • Répondu le 1er décembre 2016 à  12:14 :

        Votre commentaire a au moins le mérite d’être définitif. Mais.que faites-vous de si intelligent dans la vie dans le domaine de la Culture pour pouvoir l’affirmer ?
        Je n’ai aucune sympathie pour Yann Moix et je ne partage pas ses opinions, mais je ne crois pas qu’ils soit écervelé pour autant.

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      • Répondu par Zébra le 1er décembre 2016 à  15:18 :

        La BD de Jul comme "On n’est pas couché" sont des produits de grande consommation. Il n’y avait peut-être pas besoin d’un article aussi long pour le faire remarquer.

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        • Répondu par Franck Geiz le 1er décembre 2016 à  21:28 :

          Au contraire, c’est signifiant de la manière dont la bande dessinée est traitée à la télévision, alors qu’elle représente les plus grosses ventes dans le domaine du livre.

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