Topor et Ungerer aux Cahiers Dessinés : le dessin comme liberté

27 novembre 2016 14 commentaires
  • Les Cahiers Dessinés publient en cette fin d’année deux ouvrages consacrés à des graphistes et dessinateurs de génie. Roland Topor et Tomi Ungerer ont certes des styles fort différents, mais se rejoignent sur l’essentiel : dessiner sans faire de concession, en toute liberté.

Les Cahiers Dessinés ont choisi depuis quelques années de mettre en valeur le dessin. Ils éditent ainsi des livres d’artistes ou d’études sur cet art, lui offrant des écrins de qualités. Chaval, Gébé, Kamagurka, Siné ou Tetsu font partie de leur catalogue. Mais ce sont les dessinateurs français Roland Topor et Tomi Ungerer qu’ils éditent cet automne, leur consacrant à chacun un ouvrage.

Voyageur du livre est le second volume uniquement dédié aux dessins d’illustration de Topor. Après une préface de Jean-Baptiste Harang, les notices d’Alexandre Devaux, qui a également élaboré l’iconographie, replacent ces dessins dans le contexte de leur publication originelle. Il s’agit pour l’essentiel de couvertures ou d’illustrations de livres, souvent à petits tirages et produits par des amis du dessinateur. Couvrant la période 1980-1997, cet ouvrage s’adresse en priorité aux passionnés de l’œuvre de Roland Topor. La qualité des reproductions et la diversité des illustrations permettra cependant d’en faire une porte d’entrée sur l’œuvre de l’artiste.

Un illustrateur du sensible

Plus de trois cents dessins émaillent ce livre. En noir et blanc ou en couleurs, illustrant des polars, des contes, de la science-fiction, de la poésie ou du théâtre, ils rappellent la puissance de l’imaginaire de Roland Topor. Dévoilant son amour de la littérature et des livres, ils choquent, effraient, émeuvent, étonnent ou font sourire. Souvent surréalistes, ils renvoient parfois à une sombre réalité. Ils touchent à chaque fois celui que les regardent.

Topor s’adresse à notre intelligence et notre sensibilité. Il était capable de mêler dans un même dessin une lueur d’ironie consciente à la représentation d’une insondable pulsion. Assimilant culture savante et populaire, il dessinait sans contrainte. Un trait libre, sans affectation, s’associait à un ton tout aussi libre, iconoclaste, loin du "politiquement correct" dirait-on aujourd’hui – mais cette notion n’est sans doute pas la plus appropriée pour évoquer l’œuvre de Topor.

Peu importait le sujet, l’ami avec qui il travaillait et l’écho de son dessin : Topor était libre, et c’est ce que ses dessins rappellent sans cesse. Non pas d’une liberté politique certes indispensable mais qui ne l’intéressait guère. Mais d’une liberté profonde, presque existentielle. Il dessinait ce qu’il voulait, comme il le souhaitait, sans se soucier des modes, sans délivrer de message, sans chercher à plaire. C’est ce que nous retenons, dans ce foisonnement, en refermant Voyageur du livre.

Topor et Ungerer aux Cahiers Dessinés : le dessin comme liberté
© Roland Topor - Les Cahiers dessinés 2016

Et c’est ce que nous pouvons également conclure après avoir tourné la dernière page des Pensées secrètes de Tomi Ungerer. Le dessinateur alsacien, à la longue carrière internationalement connue et à qui un musée est consacré à Strasbourg, se caractérise lui aussi par sa liberté de trait et de ton. Si Ungerer a d’abord été célébré en France pour ses œuvres de littérature enfantine, il est dorénavant loué pour l’ensemble de son travail – et ce n’est que justice.

Les années 1960 l’ont vu produire ces œuvres pour enfants parmi les plus célèbres : Les Trois Brigands (1961), Jean de la Lune (1966), Le Géant de Zéralda (1967). Mais il a aussi pendant cette décennie commis nombre d’illustrations, d’affiches et de dessins de presse. Cette période new-yorkaise – le dessinateur s’est installé dans la Grosse Pomme en 1957 – est aussi le moment où il développe sa verve satiriste. Son humour souvent décalé, dérangeant, lapidaire se retrouve particulièrement dans ses Pensées secrètes.

© Tomi Ungerer - Les Cahiers dessinés 2016

The Underground Sketchbook

Ce livre d’humour noir et assez désespéré n’est pas totalement inédit. Publié à l’origine aux États-Unis en 1964 par The Viking Press, sous le titre The Underground Sketchbook, il a également été édité en Suisse en 1968 et en France par Denoël dans une version un peu remaniée. Comme l’explique la conservatrice du musée strasbourgeois, Thérèse Willer, dans son avant-propos, les dessins de ce livre ont été directement sélectionnés dans les carnets de Tomi Ungerer.

Sans canevas narratif ni trame précise, le dessinateur y développe une vision du monde désenchantée. Se faisant antimilitariste, il s’intègre parfaitement aux années 1960. Mais il prend aussi le contre-pied de cette époque avec ses dessins sur le couple, l’amour et les rapports entre femmes et hommes. Ses dessins font donc sourire, mais le grincement de dents n’est jamais loin.

© Tomi Ungerer - Les Cahiers dessinés 2016

Pour Tomi Ungerer, The Underground Sketchbook – Pensées secrètes est "un livre sur la guerre : entre hommes et femmes, les hommes entre eux, et la guerre des machines". Tomi Ungerer torture et découpe les corps, martyrise ses personnages, pour mieux mettre à nu nos travers psychologiques et sociaux. Son regard est acéré, voire acide. Les titres des cinq chapitres qui structurent son livre révèlent ce fil conducteur que les dessins suffisent déjà à comprendre : « L’amour ? Une illusion, avant qu’elle ne soit perdue », « Nous sommes tous des mort-nés ! », « Vivre, c’est apprendre à mourir »…

La technique utilisée est sommaire. Une plume et de l’encre de Chine. Parfois un peu de rouge pour enfoncer le clou. Le trait paraît fragile, faussement malhabile, un peu tremblé. Il est en fait d’une efficacité radicale. Foin de réalisme ou de faux-semblants : le dessin est épuré et agit comme une flèche, touchant sa cible sans hésiter. Certains en seront blessés, sans doute. Mais là aussi peu importe car là encore, Ungerer dessine en toute liberté.

© Tomi Ungerer - Les Cahiers dessinés 2016

Les Cahiers Dessinés nous permettent donc de découvrir ou redécouvrir le travail de deux artistes majeurs du XXe siècle. En éditant de belle manière une partie de leurs dessins les moins connus, ils leur rendent un hommage plus que mérité.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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A propos de Roland Topor sur ActuaBD :
- Topo(r)-guide
- Pour leur rentrée 2014, les Cahiers Dessinés rappellent la vieille garde
- Strips panique - Par Topor - Éditions Wombat

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A propos de Tomi Ungerer sur ActuaBD : Tomi Ungerer : « Je dis toujours que je suis un existentialiste. ».

 
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14 Messages :
  • Aujourd’hui, les dessinateurs pour qui l’essentiel est de dessiner sans faire de concession, en toute liberté ne sont pas publiés du tout.

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    • Répondu le 28 novembre 2016 à  14:02 :

      les dessinateurs qui dessinent sans faire de concession sont publiés aussi. On publie vraiment tout et n’importe quoi alors pourquoi pas vous ?

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      • Répondu le 28 novembre 2016 à  19:33 :

        Ah oui ? Lesquels ? Moi je ne suis pas dessinateur, je n’ai pas cette prétention.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 28 novembre 2016 à  21:08 :

          Chers lecteurs,
          J’évoquais ici un dessin "sans concession", en "toute liberté". Il aurait fallu ajouter "artistique" à chaque fois - mais c’est sous-entendu dans mon propos.
          Rien de politique dans tout cela. La prise de risque est avant tout artistique chez ces deux dessinateurs (Topor surtout). Il n’y a pas matière à s’écharper, sauf à estimer que les carrières de Topor et Ungerer sont surestimées (ce que, à titre personnel, je ne pense pas).
          Cordialement,

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      • Répondu par Pirlouit le 28 novembre 2016 à  20:07 :

        Je ne sais pas dessiner, je dois l’avouer. Quand j’essaie le réalisme, c’est moche, bourré de fautes de perspectives, et de problèmes d’anatomie. Dessiner des humains est difficile, mais puisque je suis doué pour la laideur, je pourrai essayer avec des extraterrestres hideux polymorphes (cela rêgle les problèmes de ressemblance d’une case à l’autre). Ou alors inventer un mauvais trip qui permettrait de justifier la laideur du dessin. Ne me parlez pas des animaux encore plus difficiles à dessiner : la représentation d’un simple cheval réaliste est une belle leçon d’humilité pour celui qui veut se consacrer à ce beau métier. Pas beaucoup d’offres chez pole emploi à ce niveau.
        Je me suis imaginé qu’il était plus facile de faire du dessin humoristique. Hélas, c’est difficile aussi. Un dessin dépouillé qui va à l’essentiel doit être aérien, sinon, il reste moche et ne fait pas rire.
        En plus, dessiner m’ennuie, ,il y a des choses plus intéressantes à faire quand on cherche à passer le temps (maquettes, puzzle, jeux vidéos, musique, cuisine, bricolage, etc). Bon je crois que je vais continuer à lire des BD, et à m’y émerveiller !°)

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 28 novembre 2016 à  21:01 :

          J’aime beaucoup votre dernière phrase, je suis arrivé à la même conclusion !
          Au passage, j’acquiesce également à votre façon d’aborder le dessin. Nous pouvons émettre un avis et l’argumenter, mais il ne faut pas oublier le travail et / ou le talent qu’il y a derrière.
          Cordialement,

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          • Répondu par Pirlouit le 29 novembre 2016 à  22:06 :

            Le talent doit être inné, il me semble qu’il y avait dans ma classe d’école et d’âge de bien meilleurs dessinateurs que moi ! Sans cours particuliers, sans apprentissage spécial, sans éducation parentale. Donc oui, il doit y avoir des prédispositions particulières pour bien dessiner, que ce soit en général ou en BD ! Et aussi pour bien raconter, car je reste admiratif devant les talents de Goscinny, Van Hamme, Greg ou Charlier, et bien d’autres.
            A leur époque, ils se sont lancés dans cette profession, sans diplôme spécialisé, uniquement avec une énorme envie de partager leur passion. Et cela a a fonctionné, et laisse encore des traces dans les publications actuelles....où l’on réédite ou tente de prolonger leurs magnifiques oeuvres.

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            • Répondu le 30 novembre 2016 à  08:29 :

              La sottise doit être innée aussi. C’est même le don le plus répandu sur la planète. Il y a des gens qui sortent une ânerie monumentale à chaque fois qu’ils s’expriment et cela, depuis la maternelle. Un don à rendre misanthrope celui qui ne le possède pas.
              La disposition particulière pour bien dessiner est simple : observer ce qu’il y a autour de soi depuis son plus jeune âge et tenter de le reproduire en utilisant sa cervelle. Et travailler cela tous les jours ou presque. C’est une question d’intelligence, de logique, de réflexion, de sensibilité pas un don magique qui vient de Jésus le copain de Fillon. D’autres développent des qualités différentes (mathématiques, langues…) et beaucoup se contentent de ne pas développer grand chose et de se contenter de nommer "facilités" ce qui n’est rien d’autre qu’une énorme masse de "travail".
              On ne naît pas dessinateur, on le devient. Le papier et le crayon ne poussent pas dans la nature. Ce sont des inventions culturelles, pas des dons. Par contre si vous avez des yeux marrons, vous n’avez aucune chance qu’ils deviennent bleus un jour. Même en faisant de la gymnastique oculaire tous les jours. Parce que là, c’est inné. Juste une question génétique. Mais parfois, je me plais à rêver que la sottise soit purement génétique et qu’en modifiant certains gènes, on parvienne enfin à la faire disparaître.

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              • Répondu par cordebois le 30 novembre 2016 à  18:16 :

                C’est brutalement exprimé, mais la partie concernant le travail quotidien,acharné, est tellement vraie. Après, comme chez les sportifs, il y a certainement quelques "prédispositions" qui font la différence entre un très bon et un génie : coordination oculo-motrice, mémoire, que sais-je...

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                • Répondu le 1er décembre 2016 à  08:07 :

                  Jean Giraud était archi-myope. Sont génie provenait probablement de cette "prédisposition" qui a force de travail lui a même coûté un œil.

                  Comme nous sommes entrés dans l’ère des sciences cognitives, on a tendance à vouloir tout expliquer en fonction. Auparavant, tout s’expliquait grâce à la psychanalyse. Soyons sérieux. Tous les enfants ne partent pas dans la vie du même point et nos expériences, nos parcours sont tous différents et nos familles aussi. Avant d’aller chercher des explications physiologiques, qui pour l’instant ne sont franchement qu’hypothétiques voire farfelues (la démonstration scientifique se confondant trop souvent avec la croyance ou les préjugés), contentons-nous d’observer les enfants et comment ils grandissent et essaient, chacun à leur manière, de comprendre et d’interpréter le monde qui les entoure. Nous ne développons pas tous les mêmes facultés parce que nous n’avons pas tous les mêmes centres d’intérêt. Et nos centres d’intérêt naissent de nos rencontres, de nos découvertes, des événements qui nous arrivent. Rien qu’avec cette base de travail, nous pouvons comprendre qu’untel a un sens de l’observation qu’il développe plus que les autres. Il est évident que le dessin est un outil qu’untel développe parce qu’il en a besoin pour s’exprimer et prendre ainsi sa place dans la société. Après, on peut toujours creuser, contredire, affiner, lire et relire les philosophes et penseurs pour essayer de comprendre les liens entre langage et outil. Mais avant de délirer sur des prédispositions physiques qui expliqueraient le pourquoi du comment, contentons-nous d’observer les comportements sociaux des enfants.

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              • Répondu par Riverside le 30 novembre 2016 à  18:57 :

                Par contre si vous avez des yeux marrons, vous n’avez aucune chance qu’ils deviennent bleus un jour. Même en faisant de la gymnastique oculaire tous les jours.

                Vous me faites penser à Yann Moix quand il affirme « Jamais Morris ne se serait permis de photocopier un dessin », c’est péremptoire et faux. On peut avec une opération laser changer des yeux marrons en yeux bleus, nul besoin de gymnastique oculaire pour ça. Regardez cet article de Marie-France http://www.marieclaire.fr/,changer-yeux-marrons-contre-yeux-bleus-avoir-des-yeux-bleus,700775.asp

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                • Répondu le 1er décembre 2016 à  07:51 :

                  Vous me lisez de travers.
                  Sans intervention technologique (extérieure), comment faites-vous, juste avec votre corps pour changer la couleur de vos yeux ?
                  De la même manière, votre smartphone n’est pas une partie de votre corps. J’espère que vous faites encore la différence entre humain et trans-humain, qu’il n’est pas trop tard.
                  Là où je vous admire : vous citez Marie-Claire comme argument d’autorité. Vous devriez proposé vos services à Ruquier !

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                  • Répondu par Maitre Capello le 1er décembre 2016 à  21:32 :

                    Marie-Claire est un bon journal fait par des journalistes, il vaut bien d’autres journaux qui vous sembleraient plus sérieux.
                    Vous devriez passer par un correcteur d’orthographe pour éviter les fautes, sinon vous ne bosserez jamais à Marie-Claire.

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                • Répondu le 1er décembre 2016 à  08:08 :

                  Et nul besoin de savoir dessiner si on invente une machine pour le faire à la place d’un humain.

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