BD comme Big Data : le numérique décrypté en bande dessinée

14 avril 2017 0 commentaire
  • Les nouvelles technologies prennent une place de plus en plus importante dans nos vies. Ce qui ne va pas sans susciter quelques interrogations et débats. Deux bandes dessinées parues récemment soulèvent quelques-unes de ces questions, l'une sous la forme d'une enquête documentaire, "Dans l'ombre de la peur" (de Michael Keller et Josh Neufeld aux Editions çà & là), l'autre dans le cadre d'un récit de fiction, "Le Profil de Jean Melville" (de Robin Cousin aux Editions Flblb).

Nous vivons dans un monde connecté. Cette assertion est aujourd’hui devenue un lieu commun certes, mais qui correspond à une évolution réelle. Ainsi, même les moins adeptes du virtuel laissent des traces numériques et créent de l’information en mode binaire. De façon exponentielle depuis le développement d’Internet et des connections mobiles, chacun contribue à la création d’une masse incommensurable de données : le "Big Data".

BD comme Big Data : le numérique décrypté en bande dessinée
© Robin Cousin / Editions Flblb 2017

L’expression, née semble-t-il il y a vingt ans, désigne l’ensemble des informations numériques créées chaque seconde à travers le monde. La moindre de nos actions dans le monde virtuel laisse sa marque, même infime. Et c’est bien sûr votre cas si vous lisez ces lignes ! Impossible de parvenir jusqu’à cette page sans laisser une empreinte - peut-être invisible et pourtant bien réelle.

Ce Big Data est pain béni pour nombre d’entreprises. Les Etats s’y intéressent également. Il est vrai que l’analyse de ces données, si complexe soit-elle, ouvre d’immenses champs de recherche, en médecine, en économie ou en sociologie par exemple. Mais il est aussi source de légitimes inquiétudes. Certaines entreprises ne s’enrichissent-elles pas à nos dépens ? Sans pouvoir maîtriser les informations nous concernant, ne perdons-nous pas une part du contrôle sur nos propres vies ? Allons-nous devenir dépendants de firmes moins philanthropiques qu’elles ne veulent bien le laisser croire ?

Toutes ces questions sont soulevées ou au moins suggérées par deux bandes dessinées parues récemment. L’une, Dans l’ombre de la peur (Editions çà & là), met en dessins une véritable investigation journalistique. L’autre, Le Profil de Jean Melville (Editions Flblb), passe par la fiction pour nous sensibiliser. Leurs auteurs ont pour point commun de ne pas proposer de solutions définitives. Ils ne tranchent pas non plus de façon péremptoire. Ils souhaitent plutôt nous donner quelques clés pour comprendre ce phénomène auquel nous participons de façon plus ou moins consciente - plus ou moins contrainte dirons certains.

Dans l’ombre de la peur. Le Big Data et nous © Michael Keller / Josh Neufeld / Editions çà & là 2017

Le journaliste Michael Keller et le dessinateur Josh Neufield se sont associés pour réaliser une enquête approfondie sur le Big Data et ses usages. Spécialisé dans les nouvelles technologies, Michael Keller a travaillé pour le Washington Post, Newsweek et The Daily Beast, avant de rejoindre Al Jazeera America. C’est justement ce média qui a prépublié son enquête dès 2014, sous le titre Terms of Service - understanding our role in the world of Big Data : un titre sensiblement moins alarmiste que celui choisi pour l’édition française qui, lui, reprend des propos d’Al Gore défendant les entreprises de la Silicon Valley. Son livre est donc le résultat d’un travail de fond, le fruit d’une expérience de plusieurs années, tant comme journaliste que comme citoyen engagé puisqu’il a participé à la fondation d’un collectif de "hackers civiques" basé à New York.

Quant à Josh Neufeld, c’est un habitué de la bande dessinée documentaire. Après avoir travaillé notamment avec Harvey Pekar sur American Splendor, il a dessiné deux livres bien ancrés dans l’actualité. Nous lui devons ainsi La Machine à influencer, une histoire des médias, avec la journaliste Brooke Gladstone (2014), qui a suivi A.D. - La Nouvelle Orléans après le déluge (2011). Son trait relativement simple et réaliste et ses aplats de couleurs permettent de se concentrer sur le propos, c’est à dire le cheminement de l’enquête.

Dans leur livre court mais dense, Michael Keller et Josh Neufeld nous conduisent sur leur pas, à la rencontre de chercheurs et d’acteurs du monde numérique. La plupart des informations nous sont transcrites à travers les échanges entre le journaliste et le dessinateur. Nous apprenons ainsi ce qu’est le Big Data, comment nous créons des données, quels usages - commerciaux en particulier - en sont faits par les entreprises. Dans le rôle de l’utilisateur naïf, Josh Neufeld interroge Michael Keller, qui se fait pédagogue ou donne à l’occasion la parole à plus qualifié que lui.

Dans l’ombre de la peur, malgré son accroche quelque peu anxiogène, n’a rien du pamphlet anti-numérique ou du brûlot écrit contre les "GAFA" (Google - Apple - Facebook - Amazon). Il s’agit de décortiquer la manière dont nos informations personnelles sont utilisées. Offrant des clés de compréhension, les auteurs ne veulent pas nous inciter à jeter aux orties tous nos appareils numériques. Ils souhaitent provoquer une réflexion, sinon une prise de conscience, qui pourrait nous pousser à agir, individuellement mais surtout collectivement, afin de reprendre en main l’usage qui est fait de nos données personnelles.

Dans l’ombre de la peur. Le Big Data et nous © Michael Keller / Josh Neufeld / Editions çà & là 2017

L’approche de Robin Cousin dans Le Profil de Jean Melville n’est pas radicalement différente. S’il s’est consacré à la fiction, il laisse passer un message semblable au précédent. Ce n’est pas le numérique qui est dangereux en soi, mais l’usage qui en est parfois fait. Outils souvent formidables par les possibilités de communication qu’ils nous offrent, les nouveaux gadgets connectés - en l’occurrence des lunettes - peuvent cependant devenir envahissants et être employés à notre corps défendant.

Le Profil de Jean Melville © Robin Cousin / Editions Flblb 2017

Robin Cousin livre avec Le Profil de Jean Melville une histoire haletante, fort bien construite, pleine de rebondissements et de suspens. Dans un futur très proche et qui ne manque pas d’avenir - à tel point que ce sera déjà du passé d’ici quelques semaines - se déroule une affaire qui agite la sphère économico-médiatique. Les entreprises GoTel et Fibercom se disputent un appel d’offre qui ouvre l’accès à un chantier gigantesque. Le vainqueur devra relier l’Amérique et l’Europe par d’immenses câbles sous-marins, afin de décupler les échanges numériques mondiaux. Mais GoTel semble être victime de sabotage et craint de rater l’appel d’offre...

Le Profil de Jean Melville © Robin Cousin / Editions Flblb 2017

Une petite agence française de détectives privées est chargée par la multinationale Jimini, qui détient notamment GoTel, d’enquêter rapidement. Nos détectives se retrouvent alors affublés de lunettes connectées, elles-mêmes équipées de l’application Jimini Me. Coach personnel, base de donnée, guide GPS, mais aussi instrument d’espionnage, ces lunettes sont tout à la fois un piège et une clé pour dénouer le mystère qui entoure les sabotages. Polar rondement mené, histoire d’amitié et réflexion éthique sur les nouvelles technologies, l’ouvrage de Robin Cousin est aussi une mise en question des entreprises de la "net-économie", ces start-up devenues des poids lourds de l’économie mondiale.

Robin Cousin parvient à nous immerger dans son récit grâce à quelques trouvailles graphiques bien senties. Jouant avec les formes et les couleurs, il nous rend presque concrètes - paradoxe ! - les applications virtuelles qu’il invente dans son livre. Nous voyons comme en surimpression les messages transmis par ces applications. Variant les tons en fonction de la provenance du message, c’est au réseau "pirate" et "open source" qu’il donne le plus de couleurs, dessinant ainsi un monde plus imaginatif que celui proposé par les grandes entreprises.

Le Profil de Jean Melville © Robin Cousin / Editions Flblb 2017
Le Profil de Jean Melville © Robin Cousin / Editions Flblb 2017

Comme l’affirme Michael Keller, il voulait avec Josh Neufeld "faire un projet qui soit accessible, et qui permette à tout un chacun de remettre en question les conditions d’utilisation que nous signons tous sans les lire, et qui font partie de notre vie". Cet objectif est rempli. Leur ouvrage, didactique mais jamais ennuyeux, oblige le lecteur à questionner sa pratique des outils numériques, sa gestion des "traces" qu’il laisse un peu partout sur la toile mondiale. Robin Cousin, dans un style encore plus personnel mais où le divertissement n’empêche nullement la réflexion, parvient lui aussi à faire naître chez les lecteurs des interrogations légitimes. Ce qui ne gâche pas le plaisir de lire un polar surprenant, bien au contraire !

(par Frédéric HOJLO)

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Dans l’ombre de la peur. Le Big Data et nous - Par Michael Keller & Josh Neufeld - Editions çà & là - 18 x 25 cm - 56 pages couleurs - titre original : Terms of Service et Fare Game - traduit de l’anglais par Fanny Soubiran - parution le 14 mars 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Le Profil de Jean Melville - Par Robin Cousin - Editions Flblb - 20 x 28 cm - 216 pages couleurs - parution le 6 avril 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

A lire pour compléter : un entretien avec le journaliste américain Michael Keller pour le site lemonde.fr (par Damien Leloup, 30 mars 2017), site où l’on peut également lire les premières pages de la bande dessinée. L’essentiel est également accessible en anglais.

Le livre de Robin Cousin est également en lecture libre, en quatre épisodes, sur le site mediapart.fr - cette version au format pdf est d’ailleurs totalement ouverte (téléchargement, partage, reproduction, impression, mais pas commercialisation) puisque sous licence "Creative Commons BY-NC".

On peut enfin écouter un court entretien avec Robin Cousin sur France Culture dans "Les Carnets de la création", l’émission d’Aude Lavigne en date du 12 avril 2017.

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