"Chroniques cliniques" : malaise et mal-être de John Porcellino

23 juin 2017 2 commentaires
  • L'employé du Moi édite un second volume des travaux de John Porcellino, un des auteurs les plus importants de la bande dessinée "underground" des Etats-Unis. D'un trait minimaliste et dans un langage qui l'est moins, il raconte ses souffrances physiques et psychologiques avec franchise et pudeur. Ses "Chroniques cliniques" se révèlent saisissantes et poignantes : impossible de ne pas ressentir la moindre empathie à leur lecture !

John Porcellino est loin d’être le dessinateur américain le plus connu en Europe, même parmi ceux qui suivent les parutions de la scène indépendante. Il est pourtant l’un des auteurs les plus constants et son style a probablement influencé d’autres dessinateurs des deux côtés de l’Atlantique. Son fanzine King-Cat est d’une longévité étonnante. Sans doute un record : édité depuis 1989 à un rythme plus ou moins régulier, ce minicomic - selon l’appellation américaine - en est à son numéro 77, la parution la plus récente datant seulement de mai dernier !

Que ce soit dans son fanzine ou dans les rares volumes édités en Europe chez Ego comme x et plus récemment à L’employé du Moi, l’autobiographie parfois légèrement mâtinée de fiction domine. Nous y retrouvons à chaque fois - mais le trait a évolué depuis le début des années 1990 - un style simple et éloquent. La ligne comme le lettrage sont épurés, le trait se faisant de moins en moins tremblant au fur et à mesure des années. Le dessin excluant toute ombre et n’accordant qu’une place rarissime aux hachures conduit à créer un langage propre à l’artiste, à la fois personnel et accessible à tous.

L’autobiographie, donc, l’emporte aussi bien dans King-Cat que dans Tueur de moustiques (L’employé du Moi, 2015) et Chroniques cliniques (L’employé du Moi, 2017). Il s’agit d’un genre maintenant fort répandu en bande dessinée, mais John Porcellino s’y est attaqué dès la fin des années 1980, à la fois par goût et par nécessité. Le goût du dessin et la nécessité - presque vitale dans son cas - de s’exprimer, sans doute pour extérioriser ce trop-plein émotionnel qui l’envahit si souvent, ainsi qu’il le montre dans Chroniques cliniques. L’envie conjuguée au nécessaire font sans doute que cette autobiographie est si touchante, jamais exhibitionniste, jamais larmoyante non plus malgré les épreuves traversées par son auteur.

"Chroniques cliniques" : malaise et mal-être de John Porcellino
Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017
Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017
Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017

Chroniques cliniques est articulé en trois parties : la première se nomme également "Chroniques cliniques", la deuxième "1998" et la troisième "Anxiété". Dans la première partie, la souffrance physique domine. Dans la troisième, c’est le malaise psychologique qui affirme sa prééminence. Mais il faut lire l’ensemble, y compris la partie médiane, qui fait office de longue transition plus apaisée - mais tout est relatif - pour se rendre compte à quel point le métabolisme et le psychisme interagissent.

Nous ne savons d’ailleurs jamais - est-ce possible ? - dans quelle mesure tel ou tel facteur est déterminant. Nous connaissons bien certaines situations déclenchant les "crises", que celles-ci soient physiologiques ou morales. Un stress intense, une situation déstabilisante, un traumatisme même infime peuvent provoquer des conséquences en chaîne chez John Porcellino, fragilisé par une dépression chronique, une hypersensibilité auditive et un corps mis à rue épreuve par des années de mise en contact avec des pesticides. Cet usage des produits chimiques, que l’auteur a raconté dans Tueur de moustiques, est certainement une cause fondamentale aux multiples allergies subies par le dessinateur. Il n’en fait par pour autant une cause essentielle, qui serait à l’origine de tous ses maux.

La partie "Chroniques cliniques" est centrée sur les intenses douleurs au ventre ressenties par John Porcellino en 1997. Préludes à divers régimes et opérations chirurgicales, ces douleurs semblent intolérables. Et la manière dont l’auteur les raconte ne laisse que peu de place au doute. Sans jamais verser dans le pathos ni même employer un ton plaintif, il parvient à faire comprendre au lecteur à quel point ces douleurs ont pu être fortes, allant parfois jusqu’à pousser John Porcellino à se poser des questions d’ordre existentiel et spirituel.

Avec "Anxiété", le dessinateur fournit comme le contre-point psychologique à "Chroniques cliniques". Il y décrit les troubles obsessionnels compulsifs l’ayant envahi, le paralysant parfois, le contrariant souvent. John Porcellino montre avec une belle pudeur comment ses névroses ont pu le rendre malheureux, le coupant du monde, l’isolant de ses proches et même ralentissant considérablement son travail de dessinateur. Il évoque aussi bien ses pensées morbides que ses tentatives pour se soigner : thérapies diverses, médicaments, bouddhisme zen. La recherche d’un équilibre est une lutte constante, un ouvrage sans cesse remis sur le métier. Une des grandes victoire du dessinateur demeure sans doute l’acceptation de cette fragilité.

Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017
Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017
Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017

Nous pourrions comparer Chroniques cliniques à d’autres œuvres aux thématiques proches. Pozla, dans Carnet de santé foireuse (Delcourt, 2015), a bien raconté la douleur due à la maladie de Crohn, qui touche elle aussi l’abdomen. Ellen Forney, quant à elle, est revenue sur ses troubles dépressifs et bipolaires dans Une Case en moins (Delcourt, 2013). Mais John Porcellino, a su créer sa propre expression.

Trente ans de fanzinat l’y ont bien sûr aidé. Il a ainsi pu développer un style simple et direct, où un trait d’apparence sec se révèle en réalité d’une grande expressivité. L’absence d’aplats confère une dimension particulière aux blancs, qui sont alors bien plus que des vides. Ils permettent tout à la fois la respiration de la lecture et la réflexion du lecteur. Et renvoient à ce Sûtra du Cœur que le dessinateur affectionne tant et se récite parfois pour conjurer la souffrance : "Les formes ne sont pas différentes du vide, le vide n’est pas différent des formes, les formes sont le vide, le vide est les formes..." [1].

Aurons-nous un jour droit à une traduction complète des publications de John Porcellino, ou à tout le moins à une anthologie représentative de son travail pour King-Cat ? C’est souhaitable. Car si les livres édités par L’employé du Moi permettent de mieux connaître et comprendre l’homme, ils nous donnent aussi envie de mieux appréhender son œuvre, l’évolution de son trait et l’élaboration de ce langage si particulier, où l’apparente candeur de la ligne masque et révèle tout à la fois une personnalité complexe, avec laquelle nul lecteur ne saurait se trouver en empathie.

Chroniques cliniques © John Porcellino / L’employé du Moi 2017

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

Tueur de moustiques - 13,4 x 21 cm - 104 pages en noir & blanc - titre original : Diary of a Mosquito Abatement Man, La Mano, 2005 - traduit de l’américain par Max de Radiguès & Matthias Rozes - parution en janvier 2015 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Chroniques cliniques - 13,4 x 21 cm - 256 pages en noir & blanc - titre original : The Hospital Suite, Drawn & Quarterly, 2014 - traduit de l’américain par Max de Radiguès & Matthias Rozes aidés de Stéphane Noël & Philippe Vander Heyden - parution en mai 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le blog de l’auteur et le site de son fanzine King-Cat. John Porcellino gère également un site diffusant des fanzines qu’il envoie par courrier postal.

Lire un entretien avec John Porcellino réalisé en 2013 par Xavier Guilbert pour le site du9.org.

[1Cité à la page 21 de Chroniques cliniques, le Sûtra du Cœur nous vient de Prajna Paramita Hrdaya et est ici dans une traduction de Xuanzan.

 
Participez à la discussion
2 Messages :