Décès de Michel Plessix, le poète bucolique

22 août 2017 7 commentaires
  • Nous apprenons avec tristesse le décès de Michel Plessix, survenu hier le 21 août. Mésestimé par les médias traditionnels, Plessix était pourtant l’artisan d’une bande dessinée aussi novatrice que populaire, pleine de sensibilité et poésie… Avec entre autres « Julien Boisvert », et « Le Vent dans les Saules » suivi du « Vent dans les Sables ».

Profondément Breton, Michel Plessix avait eu à cœur de faire connaître sa région dans ses premiers travaux. Rapidement, il fit la connaissance du scénariste Dieter [avec qui il réalise La Déesse aux yeux de Jade en 1988 (Milan).

Déjà, le graphisme rond de Plessix séduit, ainsi que les thématiques abordées avec Dieter. Même si avec le recul et les concessions cédées à Milan, ni l’un ni l’autre ne sont fiers de cet album.

Bien entendu, c’est surtout avec leur série Julien Boisvert (Delcourt) que ce tandem s’est rapidement fait connaître du grand public, avec la sortie du premier tome dès 1989 ! Notre confrère Thierry Lemaire a parlé avec passion d’« une série qui a marqué le tournant des années 1990 » :

« Les aventures de ce jeune fonctionnaire célibataire, a priori bien loin d’être un baroudeur mais porté par les circonstances à parcourir le monde, sont en effet représentatives d’une bande dessinée qui veut donner corps à ses personnages. Julien Boisvert vieillit, évolue psychologiquement, est marqué par ses expériences, s’accommode de ses failles. Julien Boisvert est vivant, tout simplement. »

Décès de Michel Plessix, le poète bucolique
Une planche de Neêkibo, le premier tome de Julien Boisvert

« De l’Afrique sahélienne, des îles anglo-normandes, du Mexique et des États-Unis, Julien rapporte quelques déceptions sentimentales, une certaine idée de la spiritualité, mais aussi le ferment d’une maturité qui le pousse à partir à la recherche de son père dans le dernier album. Les intrigues, qui prennent place dans les années 1960, ne sont pas exemptes d’un fort arrière-plan politique. Le déplacement des Peuls, l’IRA, le climat social mexicain et l’extrême droite américaine sont évoqués et donnent un peu plus d’épaisseur à l’ensemble. Mais ce que le lecteur retient surtout, c’est l’épatante sensibilité de la série. De l’humour et de l’émotion à chaque page, et un chien, Inoubliable. »

Une planche du tome 4 plus épurée, et des cadrages très cinématographiques

Et dans la foulée, Michel Plessix étonnait à nouveau, en décidant d’adapter seul le roman de Kenneth Grahame, Le Vent dans les Saules, publié en 1908. Comme nous l’expliquait précédemment Nicolas Anspach :

« Ce livre est un classique de la littérature pour enfant en Angleterre. L’auteur nous plongeait dans un monde chaleureux, bucolique, poétique et contemplatif, au cœur de la campagne où l’on suivait le parcours de Taupe, Rat, Blaireau et Crapaud, quatre personnages attachants, bien qu’ayant pour certains une personnalité bien affirmée. Michel Plessix abordait dans ce récit les joies simples de la vie à la campagne et s’attardait sur le temps présent. Le succès éditorial de cette adaptation fut rapide. Le graphisme soigné de l’auteur et une narration dense, littéraire, non dénuée d’humour, faisaient mouche ! Enfants et adultes étaient conquis par le « Bois sauvage », le monde où vivent les quatre personnages du Vent dans les Saules. »

Extrait de "Le Vent dans les Sables" T4
(c) M. Plessix, Delcourt.

« L’auteur s’était approprié les personnages et désirait continuer à les animer après les quatre volumes qui épuisaient l’œuvre originale. Il décida de les envoyer au Maroc. Michel Plessix avait l’habitude de s’y rendre pour travailler sur le découpage de l’adaptation du roman. Il dessina, un jour, Crapaud juché sur un dromadaire en plein désert, se protégeant du soleil avec une ombrelle. Cette image était tellement incongrue par rapport à l’univers du « Bois Sauvage » qu’il décida d’écrire une histoire autour de ces ambiances. Dans l’adaptation du Vent dans les Saules, Michel Plessix avait mis de côté un chapitre du roman qui n’apportait pas grand-chose au récit. Kenneth Grahame racontait la rencontre de Rat et d’un Rat-Marin. Il se servit de cette idée de base pour la mélanger avec les siennes. »

« Avec cette adaptation du roman de Kenneth Grahame, et de la suite qu’il a totalement inventée, Michel Plessix a bâti une œuvre fine, subtile, poétique et savoureuse dans laquelle il est agréable de se plonger et de se perdre. »

La course à l’échalotte, euh... non, au saucisson.
Le Vent dans les Sables, T5 (Delcourt)

"La bande dessinée est un art de la relecture", se plaisait à nous répéter Michel Plessix. Voici ce qu’il nous répondait lorsqu’on évoquait une exagération dans ses détails et ses décors :

« [J’ai toujours travaillé ainsi !] Même dans les planches que je réalisais avant de devenir professionnel. Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par les dessins d’Albert Dubout. Il accordait une grande importance, dans ses dessins, aux foules et à la multitude. Je me souviens avoir été subjugué par des dessins d’Erik dans le journal Record. Il illustrait un récit qui se déroulait durant la préhistoire. Je me souviens de plusieurs grandes cases où il dessinait un village. Il détaillait ces cases à l’extrême en montrant des scènes de vie et les habitudes des personnages. J’ai toujours adoré me promener dans un dessin, que cela soit comme lecteur… ou comme auteur ! Il en va de même pour le cinéma. Je suis un amoureux de Jacques Tati, qui faisait un cinéma de détail. »

Extrait du "Vent dans les sables" T4
(c) Plessix & Delcourt.

« Je réalise les bandes dessinées que j’aimerais lire ! , continuait-il. Après, si elles intéressent les lecteurs, tant mieux ! Mais je dois vous avouer que je ne pense pas à mon public lorsque j’invente une histoire. Je songe aux lecteurs seulement lorsque je découpe une page. Je veille à ce que la lecture de l’histoire reste fluide. L’œil du lecteur doit passer aisément d’une case à une autre. »

« La bande dessinée est un art de la relecture poursuivait-il. Beaucoup de bandes dessinées se relisent deux ou trois fois, voire plus ! C’est pour cela que je travaille les détails dans mon écriture et dans mon dessin. Cela permet aux gens, lors d’une seconde lecture, d’avoir un plaisir nouveau en découvrant des choses. Quand j’étais enfant, j’ai dû lire les albums d’"Astérix" et de "Bernard Prince" une bonne vingtaine de fois ! Dans "Astérix", je découvrais sans cesse de nouveaux aspects, des éléments que je n’avais pas compris quelques mois auparavant. Il y a dans ces albums un plaisir différent selon les âges du lecteur ! »

La terrasse d’Essaouira ?
Le Vent dans les Sables (Tome 2) - Delcourt

Puis, outre ses nombreuses participations à différents collectifs (La Fontaine aux Fables, etc.), n’oublions pas que Michel Plessix œuvrait également comme scénariste, un métier qui avait lancé sa carrière d’auteur ; deux albums de La Famille Passiflore, ainsi que la série des Forell avec Bruno Bazile au dessin (Dargaud). Enfin, citons encore le dernier album paru, Là où vont les fourmis, scénarisé par Frank Le Gall (Casterman).

Là où vont les fourmis - Par Plessix & Le Gall - Casterman
© Casterman 2016

Plessix était l’un de ces géants invisibles de la bande dessinée. Absent des médias traditionnels, sa contribution a pourtant profondément marque le neuvième art, qui le regrette déjà.

Photo : Nicolas Anspach

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

A propos de Michel Plessix, lire également quelques-uns des articles qu’ActuaBD lui avait consacrés :

-  Le souffle bucolique de Michel Plessix
-  Le Vent dans les sables termine son voyage
-  la chronique sur la série Du Vent dans les sables (Delcourt)
-  la chronique de l’Intégrale Julien Boisvert
-  la chronique de Là où vont les fourmis - Par Plessix & Le Gall – Casterman

Ainsi que les interviews qu’il nous avait accordées :
-  À Nicolas Anspach en février 2011 : "La bande dessinée est un art de la relecture"
-  la première partie de l’interview accordée en juillet 2013 à Thierry Lemaire : "On avait envie de parler du vivant et de le rendre le plus crédible possible."
-  la seconde partie de l’interview accordée en juillet 2013 à Thierry Lemaire : "Un conte traditionnel s’adresse à chaque âge en même temps."

Photo de Michel Plessix : © Nicolas Anspach

 
Participez à la discussion
7 Messages :
  • Bien triste nouvelle en effet. J’ai profondément aimé Julien Boisvert. Un grand auteur en effet. Pas assez reconnu...de son vivant

    Répondre à ce message

    • Répondu par Tranchand le 22 août à  13:35 :

      J’ai connu Michel lors d’un stage de BD à Angoulême que nous animions avec Cothias et Corteggiani dans les années 80, il était là en tant qu’élève....
      On connait la suite et son formidable talent !
      La dernière fois que je l’ai rencontré c’était à Solliès en 2015.
      Il m’a fait part de son amertume et sa tristesse que son nouveau projet ait été refusé par Delcourt !!!
      Pas beaucoup de reconnaissance pour sa fidélité envers cet éditeur, mais les affaires sont les affaires !
      Heureusement il a trouvé refuge chez Casterman par la suite !
      Salut Michel, tu avais un sacré talent et tu étais un chic type !
      Pierre Tranchand -Pica

      Répondre à ce message

  • Décès de Michel Plessix, le poète bucolique
    22 août 21:33, par Philippe Wurm

    Quelle triste nouvelle...
    Un auteur si attachant à l’univers si prenant et voluptueux.
    On aime habiter ces histoires et se perdre dans ses dessins somptueux qui nous poussent à la contemplation. Un de ces immenses auteurs humanistes comme ils deviennent si rares. Maître du récit du dessin et de la couleur, le tout fait à la main. Il est l’un des fleurons de sa génération et le symbole d’un savoir faire qui se perd. L’époque change, les technologies font changer la manière de travailler et de percevoir le monde, lui il nous remettait au temps de l’artisan complet et du meilleur de ce que le siècle dernier nous avait apporté et son œuvre restera pour ça aussi.
    Toutes mes pensées vont à sa famille.

    Répondre à ce message

  • j’ai connu Michel alors que j’étais animateur socio-culturel à Saint-Malo... je l’avais fait venir pour qu’il montre aux enfants comment on fait une bande dessinée. Il faisait alors des affiches pour les Fest-Noz et les Rigodailles... nous partagions cet amour de la culture bretonne et de la musique. Nous avons passé quelques soirées ensemble. Michel était un être fin, subtil et plein d’humour. Tristesse d’apprendre qu’il est mort si jeune. C’est un talent incontestable de la bande dessinée qui nous quitte...

    Répondre à ce message

  • Décès de Michel Plessix, le poète bucolique
    29 août 10:08, par jean marc paous

    J’ai connu Michel qui débutait dans la bande de JC Fournier, au début des années 80 , lorsqu’on a créé le festival de Lanester, ( le premier des festivals BD bretons ) auquel Michel a toujours été fidèle, soit en animant des stages ( veritable pédago il avait inauguré l’usage des premiers crayons optiques es ordis Amstrad avec des ados ) soit en étant membre des différents jurys qui promotionnaient des jeunes talents ... D’une gentillesse et d"une fidélité à toute épreuve, Michel refusait rarement une sollicitation .. Dans les années 2000 plus tard, il est revenu à Lorient, avec une notoriété presque inconnue des médias, mais pas de ses pairs ni du public qui faisait la queue toujours nombreux pour les dédicaces .. Toujours aussi modeste et sympa , son talent enfin reconnu, ne l’empêchait de venir serrer la main des gens qui l’avaient vu débuter 20 ans plus tôt avec les aventures de la Carte à puces de la ville de Rennes.. Paradoxalement alors qu’il en été un des créateurs, il ne verra pas son affiche sur les murs de Saint-Malo sa ville natale ( et dans toute la France) lors de la prochaine édition du Festival !

    Répondre à ce message

  • Décès de Michel Plessix, le poète bucolique
    9 septembre 15:01, par Olivier Wozniak

    Comme pour Stuff, lorsque nous avons appris le départ de Michel, j’en ai eu les jambes coupées et Magda a eu envie de pleurer. Chaque rencontres, et elles furent nombreuses au fil des années, furent un véritable plaisir, tant Michel était d’une gentillesse, d’une chaleur humaine et d’une délicatesse sans failles. Comme on dit, toutes nos pensées très très émues vont à ses proches.
    Quant à son talent, ceux qui ont la chance de ne pas être aveugles, pourront facilement se rendre compte par eux même. Qu’il soit mésestimé des médias, démontre bien un certain état d’esprit ambiant sur lequel je m’abstiendrai de tout commentaire.
    Tiens, pour une fois, réagissez, les poteaux, que vous soyez "estimés" ou "mésestimés", écrivez donc toute l’admiration que vous portiez au sublime travail de Michel. Faites leur donc un petit peu honte à ces pignoufs, ça ne peut pas leur faire de mal.

    Répondre à ce message

  • Décès de Michel Plessix, le poète bucolique
    10 septembre 09:56, par Philippe Gauckler

    Mon cher Michel,

    Tu as donc décidé de nous abandonner. On va essayer de se débrouiller avec ce que tu nous a laissé, avec ce que tu nous a confié. Tes histoires, tes personnages, tes paysages montrent avec quelle tendresse tu observais le monde… Pas une page sans un vol d’insecte, ou une feuille qui apparaisse, des personnages-humains délicats, des personnages-animaux touchants, des petits cailloux, tout un univers, notre univers, vu par un regard tendre et généreux.

    Tu t’effaces, tu t’esquives, tu nous laisse avec les brutes, les gros doigts moites qui tripotent les pages tartinées de super héros aux exploits sanglants et inutiles. Le monde n’a pas besoin de commentateurs de la force grotesque, il a besoin de passeurs, de transmetteurs, de ceux qui discrètement se préoccupent de légèreté et de fragilité.

    Ton absence est pesante, on se sent lourd, encombré de préoccupations artificielles et factices, de motivations qui ne font que nourrir l’agressivité. Les histoires que tu nous a racontées sont des petites notes qui auraient dû nous inciter à plus de vigilance ; tu étais la vigie d’un monde fragile, une bougie dans la tempête. La flamme s’est éteinte, mais la lueur brille encore, ne laissons pas l’obscurité et la résignation nous envahir. A bientôt, Michel.

    Répondre à ce message