Est-Ouest - Par Pierre Christin et Philippe Aymond - Dupuis

12 avril 2018 3 commentaires
  • Nouvel album dans la collection Air Libre chez Dupuis, "Est-Ouest" est le récit de vie d’un des plus importants scénaristes de la bande-dessinée franco-belge de notre temps : Pierre Christin, le créateur, avec Mézières de "Valérian et Laureline" parmi une centaine d'autres œuvres majeures.

Est-Ouest - Par Pierre Christin et Philippe Aymond - DupuisOn ne présente plus Pierre Christin, scénariste majeur de la bande dessinée. Ses récits ont marqué la mémoire d’une génération entière de lecteurs de Pilote avec Valérian et Laureline. Mais que sait-on de sa vie ? C’est la question que s’est posée il y a plus de quatre ans José Louis Bocquet, directeur éditorial adjoint de Dupuis.

Après en avoir parlé avec l’intéressé, celui-ci, séduit par le projet, décide alors de se pencher sur le sujet. Le scénariste nous a avoué avoir pensé de suite à la technique cinématographique des frères Dardenne avec leur façon de filmer qui accompagne les personnages au plus près.

L’approche est là, Pierre Christin narrera des choses vues lors de sa vie. Mais que raconter ? Né en 1938, il est un témoin majeur de la deuxième partie du XXe siècle puisqu’il a arpenté l’Amérique dans ce qu’elle nourrit de plus fantasmée mais aussi des pays du bloc de l’Est, vaste zone qui interroge, attriste et fascine. Sans oublier la France, en perpétuelle mutation. Il ne reste donc plus qu’à trouver un dessinateur. Ce sera Philippe Aymond, dessinateur actuel de Lady S, qui a déjà travaillé et collaboré avec Pierre Christin et… Jean-Claude Mézières.

Est-Ouest se découpe en divers chapitres où trois couches d’histoires s’entrecroisent pour former un récit total : l’Histoire, l’histoire de Pierre Christin, l’homme, et l’histoire de Pierre Christin, le scénariste. En arrière-plan nous avons les événements qui ont fait le monde et que nous apprenons sur les bancs de l’école : la Guerre froide avec les deux grands blocs qui s’affrontent, la France occupée, celle d’après-Guerre et celle des années 1960.

Chaque chapitre est un reportage qui nous invite à découvrir un pays par le prisme de Pierre Christin et permet d’asseoir sur un tapis doré les magnifiques planches de Philippe Aymond. Le dessinateur adopte un style différent pour chacun des chapitres et nous livre une composition reluisante : le grand Ouest américain n’étonnera pas grand monde tant il est connoté et déjà merveilleusement dessiné par des auteurs comme Jijé ou Giraud, mais force est de constater que le trait et la composition des planches nous ont séduit. Pour la France occupée, un noir et blanc de circonstance appuie le propos et tout le talent de Philippe Aymond éclate avec la partie URSS où une certaine chaleur ressort de cette froideur à laquelle on pouvait s’attendre, bien loin des clichés habituels.

Ce travail de reconstruction a amené Philippe Aymond à effectuer de nombreuses recherches. Pour l’auteur, le passage à Moscou a certainement été le plus difficile à dessiner : en effet, il est très difficile de trouver de la documentation sur les banlieues de Moscou des années 1970. Même sans documentation pointilleuse, le dessinateur peut construire une séquence. Cela permet, entre autres, de raconter plus facilement une histoire. Ce qui aurait pu s’apparenter à une gageure n’en est pas une : le dessinateur étant par exemple extrêmement heureux de disposer des mauvaises photos prises par Pierre Christin lors de ses voyages : « c’est très bien ! Elles ne contraignent pas le dessinateur à coller à la photo […]. On peut recréer quelque chose  »

Sur cette couche historique, Pierre Christin navigue de pays en pays et rencontre nombre de personnes dont… de nombreux auteurs de bande dessinée. C’est un des autres aspects qui fascine à la lecture de Est-Ouest : le scénariste est aussi un acteur important de l’histoire de la bande dessinée. Les auteurs et amis de Pierre Christin apparaissent au gré des pages pour notre plus grand plaisir. Bien entendu, la rencontre avec Jean-Claude Mézières dans les caves parisiennes lors des bombardements de la seconde Guerre Mondiale est un moment fort. Mais que dire de cette magnifique planche pleine page avec Jean Giraud sur les quais du métro ? Là où le processus aurait pu être pénible, Pierre Christin trouve le liant nécessaire pour écrire une histoire qui n’est pas une succession de rencontres d’auteurs. Comme nous l’a confié Philippe Aymond : « Raconter une histoire, c’est construire des ponts entre les différents éléments qu’on peut avoir. Après, tout le travail est de rendre ces ponts suffisamment solides.  ». Dont acte.

Fort des événements racontés, l’album joue la carte de la non-conformité en ne suivant pas la chronologie : l’album s’ouvre en 1965 en Amérique puis revient dans le passé durant la Deuxième Guerre mondiale. Un choix pleinement assumé par le scénariste : « J’ai toujours été réticent envers les biographies qui commencent au commencement. Cela tue la surprise du lecteur qui sait que l’on va avancer de façon besogneuse vers telle ou telle chose. J’ai longtemps dirigé une école de journalisme et je demandais beaucoup à mes élèves d’écrire des récits de voyage. [...] Avec l’accident de bus, le lecteur est dans un film d’action dès le départ. Or je pense qu’en bande dessinée, il n’y a rien de mieux qu’un accident de voiture pour démarrer une histoire...  »

Est-Ouest est une récit de vie qui comblera certainement les amoureux de bandes dessinées pour toute la charge historique que porte Pierre Christin mais aussi les non-initiés, qui découvriront là une histoire bien racontée, magnifiquement dessinée et mise en couleurs par Philippe Aymond.

Si l’album vous a conquis, vous serez certainement heureux de savoir que le Centre belge de la bande dessinée (CBBD) propose une exposition temporaire centrée sur Est-Ouest. L’exposition s’attarde sur diverses planches sélectionnées par Philippe Aymond , jalons de cette histoire.

(par Clément DUVAL)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Centre belge de la bande dessinée
20 rue des Sables
1000 Bruxelles.

Jusqu’au 29 avril 2018.

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3 Messages :
  • J’ai eu le plaisir de découvrir l’exposition lors du vernissage. Les planches sont magnifiques, on voit les dessins en noir et blanc et on sent l’alacrité virtuose d’Aymond qui est très impressionnante (car elle n’étouffe pas la sensibilité, au contraire !), puis les couleurs en aquarelles avec des demi-teintes subtiles et même, parfois, à côté la reproduction qui est d’une telle fidélité qu’on croirait voir un double de l’original (cela pour dire aussi que l’album a été très bien produit).
    Puis j’ai eu la chance de discuter avec Christin et j’ai pu lui dire à nouveau tout l’amour que j’ai pour son travail, en insistant sur la puissance formatrice de son oeuvre qui a grandement participé à ma construction de jeune homme découvrant le monde et qui essayait de le comprendre. On ne dira jamais assez l’importance de cet immense scénariste sur notre médium et dans la culture générale de la fin du siècle dernier. Ce livre est donc une excellente initiative.

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    • Répondu par Laurent Colonnier le 13 avril à  19:06 :

      Il faut aussi noter que les textes de Pierre Christin sont bien écrits, ils ont une qualité littéraire que l’on croise trop rarement en bande dessinée, ils ont une poésie, une profondeur et un formidable pouvoir d’évocation qui renforce celui des dessins.

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      • Répondu par Philippe Wurm le 14 avril à  00:01 :

        Qualité littéraire, pouvoir d’évocation, poésie ... Tout à fait d’accord.
        Rare !!

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