Folie des enchères de la bande dessinée : près de 6 millions d’euros pour Christie’s

16 mars 2015 17 commentaires
  • Entre Sotheby's le 7 mars et Christie's le 14 mars, ce sont près de 10 millions d'euros d'originaux de BD qui se sont arrachés en vente publique. Un record mondial qui, au passage, consacre une nouvelle étape dans la reconnaissance du 9e Art.

Samedi 14 mars chez Christie’s, la salle est fébrile. Comment allaient se comporter les collectionneurs d’originaux de BD alors que la semaine d’avant, ils s’étaient déjà étripés à coup de millions chez Sotheby’s, arrachant au passage quelques records du monde ? Le marché pouvait-il tenir le choc de deux ventes d’une telle importance à une semaine d’intervalle, un choc des titans ayant valeur de "crash test" pour un marché balbutiant ?

Folie des enchères de la bande dessinée : près de 6 millions d'euros pour Christie's
Un salle bondée
Une douzaine d’assistants prenaient les enchères par téléphone, 23% des enchères arrivant par Internet.

"C’est ahurissant, nous confirme Michel Coste qui anime un groupe de 27 collectionneurs de planches originales, lesquels sont bien entendus présents à cette vente : l’année dernière, il y a eu plus d’une trentaine de ventes publiques d’originaux dans l’année. Cette année, à la fin mars, nous avons déjà atteint ce même chiffre."

Bulle spéculative ? "Non, nous répond une journaliste écrivant pour une revue d’art. Il y a là un phénomène de génération. Ces acheteurs sont trop peu connaisseurs des grands maîtres anciens pour s’intéresser aux dessins du XVIe ou du XIXe dont la valeur est quelquefois inférieures à ces enchères de bande dessinée, et trop peu intéressés par les enjeux de l’art contemporain pour y adhérer pleinement. Il y avait donc un espace à prendre. La dimension affective et universelle de la bande dessinée rassure ces collectionneurs, mais aussi les investisseurs."

De son côté, le galeriste Daniel Maghen, expert de la vente Christie’s, martèle : "Les montants ne sont pas ceux de l’art contemporain. On aura encore des surprises  !"

Bilal passe le cap des €100 000 avec une planche de "La Foire aux immortels" (celle avec la pyramide). Un nouveau record pour le chouchou des ventes.

Et effectivement, elle n’ont pas manqué. Mais dressons d’abord la scène qui s’offre à nous : une salle comble -Christie’s a dû ramener des chaises au fond de la salle- où l’on retrouve des figures connues, des habitués de salles de vente et quelques curieux venus en famille. Devant, le commissaire-priseur avec son marteau, assisté de deux personnes qui scrutent la salle et l’écran de Christie’s Live qui recueille les enchères faites sur le Net. À gauche, une dizaine d’assistants recueillent les offres faites par téléphone.

Hergé déçoit un peu

La séance commence au pas de charge (il y a 446 lots !) avec un accroc : le clou de la vente Hergé, le dessin original d’une affiche publicitaire de Tintin datant de 1944 où l’on voit Tintin, Milou et les principaux albums de la série : Le Lotus bleu, Tintin au Congo, le Trésor de Rackham le rouge..., estimé entre 650 00 et 700 000€, est ravalé, faute d’enchères : "Avec 30% de frais en sus, ça fait un million pour un dessin. Ça calme !" nous dit-on parmi les collectionneurs. L’échec de la mise en vente de cette grosse pièce déçoit, même si quelques instants plus tard le second lot, la dernière couverture réalisée par Hergé pour le Journal Tintin, daté du 10 octobre 1978, et qui reproduit les principaux personnages de l’album Le Lotus bleu, estimé entre 350 000 à 400 000 euros, s’envole pour un montant de 577 500€ (tous les montants adjugés sont frais inclus d’env. 30% ; les estimations sont mentionnées hors frais.)

Cette entrée en matière contrastée trouble quelque peu l’audience qui se ressaisit cependant avec une planche d’Astérix - Lauriers de César vendue par Albert Uderzo au profit des victimes de l’attentat de Charlie Hebdo qui part à 181 500€, un montant moins élevé cependant que la planche de La Grande Traversée partie la semaine dernière chez Sotheby’s à 243 500€.

€130 000 (€ 157 000 avec les frais) pour cette rare couverture d’Uderzo.

Nouveau record mondial pour Bilal

L’exceptionnel ensemble de Bilal de la collection Barbier redonne un peu de vent dans les voiles en alignant quelques records et notamment cette planche 7 de La Foire aux immortels, estimée à de 30 à 40 000€, et qui s’envole à... €115 500, record mondial pour cet artiste qui figure parmi les plus côtés du marché.

L’autre moment attendu était cette planche de La Marque Jaune de Jacobs, estimée entre 100 et 120 000€, qui part à €205 500, nouveau record mondial pour Jacobs !

L’autre surprise est cette couverture de L’Incal : Ce qui est en haut de Moebius qui part à €151 500, soit près du double de l’estimation, établissant un nouveau record mondial pour l’artiste. Jean Giraud aussi se met à grimper avec €109 500 pour la couverture de Blueberry - Le Cheval de fer. La première couverture de Blueberry - Fort Navajo signée Jijé double elle aussi l’estimation avec €38 000.

Surprise pour cette couverture de "L’Incal : Ce qui est en haut" de Moebius & Jodorowsky qui part à €151 500, soit près du double de l’estimation.

Hermann entre dans la cour des grands

Il y a quelques jours, le spécialiste Michel Coste prévoyait un décollage de la cote de Hermann, selon lui sous-coté. C’est désormais chose faite : la couverture de Comanche - Le Corps d’Algernon Brown double quasiment l’estimation avec un coup de marteau à €32 000 !

La qualité de la galerie Maghen est d’avoir réussi à bâtir la cote d’auteurs contemporains et elle y réussit une fois encore : Jean-Pierre Gibrat consolide sa cote avec des enchères de €42 000 et €50 000 pour des œuvres créées spécialement pour la vente, tandis qu’une planche du Vol du corbeau est partie à €16 000, en ligne avec les estimations. Mathieu Lauffray établit un record du monde avec une couverture de Long John Silver qui part à €43 500. Benjamin Lacombe bat son propre record avec une illustration à €45 900. La grosse surprise vient de Luc Jacamon qui établit, avec la première couverture du Tueur, un record à €20 000, soit quatre fois l’estimation initiale !

D’autres auteurs battent leur propre record : Dany (€13 750), Jean-Louis Mourier pour Troll de Troy (€ 13 700), Delaby (€27 500), et une grosse surprise : une planche de Ric Hochet de Tibet, estimée entre €3000 et €3500 qui part à... €13 750 ! Les classiques tiennent encore bien la rampe, semble-t-il.

La vacation atteint un total de €5.897.700 (frais inclus, hors TVA), trois commissaires-priseurs ayant dû se relayer pour adjuger des lots acquis par des collectionneurs provenant de 16 pays différents (la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, les USA, l’Angleterre et Singapour. ont été très actifs). Plus de 23% des lots ont été adjugés sur internet via Christie’s Live qui a enregistré 93 nouveaux clients.

La cote d’Hermann s’envole...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- Les résultats de la vente "Bandes dessinées et illustrations" du 14 mars 2015 sur le Site de Christie’s

- Les résultats de la vente "Tintin" du 14 mars 2015 sur le Site de Christie’s

Photos D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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17 Messages :
  • Cher Didier, que voulez-vous dire exactement par "reconnaissance" ?

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  • Avec cette surenchère, le fisc va finir par croire que les auteurs de BD sont tous riches.

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    • Répondu par Oreste le 16 mars 2015 à  22:42 :

      La plupart des ventes de planches originales ne se font pas en galerie ou aux enchères, mais de la main à la main, au black.

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      • Répondu le 17 mars 2015 à  08:19 :

        De la main à la main, ce n’est pas forcément au black. Un auteur a le droit de vendre ses "originaux" directement et de facturer la TVA à son acheteur. La différence : une TVA moins élevée puisqu’elle n’est que de 10% au lieu de 20%. J’encourage les auteurs à vendre leurs originaux directement par leurs sites ou blogs et les acheteurs à se mettre directement en contact avec les artistes. À quoi bon enrichir des marchands qui se prennent souvent jusqu’à 50% sur des originaux tirés de livres à succès dont ils ne sont en rien responsables ?
        Il y a quelque chose de pas encadré mais abusif dans le marché de vente d’originaux qui est en train de s’imposer. Que je sache, les galeries n’ont pas construit le succès des œuvres et des artistes qu’ils exploitent. Les éditeurs ont préparé le terrain, ils ont financé les œuvres avant. Rien à voir avec le marché de l’Art classique.

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        • Répondu par jcg le 17 mars 2015 à  15:46 :

          « une TVA moins élevée puisqu’elle n’est que de 10% au lieu de 20 »
          Non : c’est retourné à 5,5% sur les ventes d’œuvres, depuis janvier 2015.
          Et puis, lors d’une vente aux enchères, la TVA ne s’applique que sur les frais.

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          • Répondu le 17 mars 2015 à  16:19 :

            Merci pour ces infos. Je l’ignorais. Comme quoi, il va bientôt falloir se renseigner tous les mois pour savoir comment facturer.
            Et la TVA sur les frais d’une vente aux enchères s’élève à combien ?

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            • Répondu par jcg le 17 mars 2015 à  20:17 :

              20% (sauf pour les livres ou c’est moins, mais j’ai pas le courage de chercher).

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        • Répondu par Oreste le 18 mars 2015 à  12:47 :

          Lol, vous en connaissez beaucoup des auteurs qui facturent une TVA quand ils vendent de la main à la main ? Je n’en connais même pas qui le déclarent aux impôts en temps que revenu, on le considère plus comme quand on vend une chaise ou une poussette sur le Bon Coin.

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          • Répondu par jcg le 18 mars 2015 à  18:24 :

            Quand une de vos œuvres se retrouve dans une vente aux enchères, vous avez peut-être intérêt à pouvoir expliquer comment elle est arrivée là.

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            • Répondu par Patrick le 19 mars 2015 à  16:24 :

              La plupart des œuvres qui se retrouvent dans une vente aux enchères, sont des cadeaux fait par les auteurs, il suffit de voir les dédicaces qui y figurent, comme sur la couv de Tintin de 78.

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              • Répondu par jcg le 23 mars 2015 à  01:01 :

                une dédicace ne signifie pas que c’est un cadeau. Un acheteur peut très bien vous demander de dédicacer son achat. D’ailleurs au passage, un cadeau d’une de vos œuvres peut être considéré comme un abus de bien social -ce n’est peut-être pas le terme exact- par le fisc. C’est idiot, mais c’est comme ça.

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  • Si cette vente est une relative déception pour Christie’s, notamment pour les pieces d’Hergé, il leur faut s’interroger sans doute sur les 2 points suivants :
    - le nombre trop élevé de lots ;
    - les faiblesses des 3 commissaires-priseurs affectés à cette vente, incapables d’argumenter sur la qualité/spécifité/intérêt de telle ou telle oeuvre, incapables d’animer des enchères faute de connaissances suffisantes et de charisme, et enfin s’exprimant fort maladroitement dans la langue de Shakespeare.
    En revanche, nous devons saluer la qualité de preparation de cette vente, et en particulier la sélection des lots, la realisation de catalogues superbes, ainsi que les efforts de com.
    My 2 cents :)
    Typpex

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  • Il est toujours plaisant de voir cette accumulation de chiffres qui ne veulent pas dire grand chose à l’aune des perspectives du commun des mortels.Le spectacle hautement relayé de spéculateurs qui font joujou avec des originaux de bande dessinée dans l’espoir de s’en mettre plein les fouilles ultérieurement est charmant.On espère qu’ils savent ce qu’ils achètent,en tout cas que ça leur plaise un minimum ;il n’empêche-roulement de tambour !-c’est désormais officiel la BD est grande,c’est le marché de l’art qui le martèle.Grande mais pas vraiment adulte si on en croit les propos habilement teintés de fiel du taquin journaliste qui écrit dans une revue d’art,je crois que pour la reconnaissance on va attendre encore un petit peu.

    Pour être juste toutes ces bonnes nouvelles sont à mettre en parallèle avec les déclarations récentes du dessinateur Yves Rodier,réjouissant héritier de cette école belge de l’age d’or qui a particulièrement les faveurs des spéculateurs judicieusement conseillés.On se rapproche là plus certainement des perspectives du commun des mortels.https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10153092770576071&set=a.10150139764651071.338049.748841070

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    • Répondu le 17 mars 2015 à  20:19 :

      ... et allez, la fuite des talents continue. Déprimant.

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  • Reconnaissance ou placements qui apparaissent un peu plus sûrs que d’autres en période de crise.

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    • Répondu le 18 mars 2015 à  09:24 :

      Placements. La reconnaissance, c’est l’album imprimé, lu, réimprimé, lu, lu, lu, réimprimé, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, réimprimé, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu, lu… La reconnaissance en bande dessinée, c’est la démultiplication des copies de l’original, pas l’original. Sans des millions d’exemplaires de Tintin, un original d’Hergé ne vaudrait rein aux yeux de ces spéculateurs.

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  • Bonjour.
    Je ne savais pas que mon voisin de gauche lors de cette vente serait l’auteur de cet excellent compte-rendu !
    Cordialement.

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