Hervé Loiselet (« Le Bruit de la machine à écrire ») « Christa Winsloe, un parcours admirable et un meurtre abominable »

14 mai 2018 0 commentaire
  • L’ancien directeur de « BoDoï », « Bandes dessinées Magazine », « Suprême dimension »,… est aujourd’hui un scénariste féru d’Histoire. Résidant à Cluny, il explore un fait divers choquant survenu en juin 1944 dans cette ville : l’assassinat de deux femmes homosexuelles resté impuni dans le tumulte de la Libération. Le drame hante encore la région.

Printemps 44, chaque nuit à l’Hôtel de Bourgogne on entend le bruit d’une machine à écrire. Que fabriquent donc ces deux femmes parlant allemand qui ont élu domicile, ici, à Cluny ? On les imagine en espionnes, rédigeant des rapports pour l’occupant. La rumeur enfle, enlevées, elles sont exécutées sans jugement par de pseudo-résistants. On découvre alors que la plus âgée des deux est Christa Winsloe, sculptrice et écrivaine antifasciste, dont la pièce de théâtre Jeune fille en uniforme avait irrité le régime hitlérien et même connu un succès mondial après son adaptation au cinéma.

Hervé Loiselet (« Le Bruit de la machine à écrire ») « Christa Winsloe, un parcours admirable et un meurtre abominable »
© Blary-Loiselet / Steinkis

Comment avez-vous eu connaissance des faits relatés dans le Bruit de la machine à écrire, l’assassinat de Christa Winsloe et Simone Gentet en juin 1944 ?

J’habite Cluny depuis une dizaine d’années. Un policier à la retraite qui connaissait mon intérêt pour l’Histoire et notamment celle de la Résistance m’a fait visiter des hauts lieux de la lutte contre l’occupant autour de la ville.

Il m’a relaté des faits troublants, des anecdotes sur lesquelles j’ai cherché de la documentation. Mais souvent, il n’existait pas de sources historiques fiables, uniquement des témoignages oraux. Il m’a également parlé de de l’affaire « des deux Allemandes exécutées »… Une simple recherche sur Internet m’a immédiatement amené au nom de Christa Winsloe.

Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Christa Winsloe au point d’en faire le sujet d’un roman graphique ?

J’ai été frappé par le gouffre qui sépare son parcours admirable et son meurtre abominable. C’était une artiste intègre, une bisexuelle, une allemande divorcée d’un baron hongrois. Elle avait côtoyé un nombre surprenant de personnalités culturelles occidentales pour finir horriblement dans un bois à quelques kilomètres de chez moi.

Qui plus est, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche. Elle et Simone Gentet ont été salies doublement, d’abord par la rumeur et la méchanceté qui ont mené à leur exécution, ensuite, par le procès de 1948 qui a acquitté leurs meurtriers en faisant croire qu’elles étaient des espionnes de la Gestapo.

© Blary-Loiselet / Steinkis

Vous vous en ouvrez au cours du récit : il y a eu probablement d’autres Christa et Simone, éliminées sans preuve et sommairement. Dans ce cas, Christa Winsloe était intellectuelle et homosexuelle. Ce sont probablement les raisons qui ont conduit à son assassinat, mais aussi celles de sa mémoire aujourd’hui, non ?

Certainement. Christa Winsloe était connue à l’époque, mais pas par ceux qui l’ont tuée. On peut lire son histoire dans un certain nombre de sites sur la mémoire des homosexuels disparus tragiquement au cours du 20e siècle. C’est ainsi que son cas reste connu et documenté.

Comment avez-vous commencé vos recherches ?

Il existe une biographie de Christa Winsloe par Doris Hermanns, éditée en Allemagne. Puis, dans celles de Dorothy Thompson, son ex-compagne américaine et figure du journalisme des années 1930 et 1940, on ne manque pas d’évoquer Christa et sa fin. Mais j’ai pu vraiment commencer mon travail grâce à un arrêté présidentiel de François Hollande du 24 décembre 2015.

Celui-ci a anticipé l’ouverture des archives relatives à la Seconde Guerre mondiale et notamment les documents des procès pénaux. Dès janvier 2016, je suis allé aux archives de Saône-et-Loire, où j’ai lu et photographié tout ce qui concernait l’affaire. J’ai également retrouvé les articles de la presse locale sur le procès que nous avons publiés à la fin du Bruit de la machine à écrire pour que les lecteurs se fassent une idée de l’ambiance du moment.

Dans le Bruit de la machine à écrire, vous faites dire au commissaire chargé de l’enquête : « Le contexte, c’est la guerre. Pire, la libération ! » N’est-ce pas un peu outré ?

Si bien sûr. Mais un officier de police n’avait pas besoin d’être vichyste pour tenir de tels propos. La Libération a sonné le temps des règlements de compte, de l’épuration, des exécutions sommaires... L’été 1944 en est rempli. Une période de non-droit, un temps de chaos où les lois vacillent et sont parfois abolies. Et dans la plupart des cas, la justice n’a pas pu être rendue. Je suis persuadé que les officiers de la Résistance, notamment ceux qui ont été parachutés, ont tout mis en œuvre pour tenir leurs troupes et éviter les débordements, mais ils n’ont pas pu agir partout.

Cela est vrai en particulier autour de Cluny qui s’est autoproclamée libre. Les chefs de la Résistance étaient souvent jeunes, sans expérience administrative, sans police et leur priorité était évidemment le combat. Pendant deux mois la région a vécu d’incertitudes dans un climat insurrectionnel avec des tensions politiques exacerbées, des luttes entre les factions de maquisards… Pour un policier intègre, c’est une période affreuse, sans règle, qu’il traverse impuissant.

© Blary-Loiselet / Steinkis

Quand on évoque Cluny sous l’Occupation, on pense à François Mitterrand qui apparaît d’ailleurs dans le Bruit de la machine à écrire… Y-a-t-il un croisement avéré entre l’histoire de Christa Winsloe et celle du futur Président ?

Aucun. D’ailleurs Mitterrand n’a effectué que des passages dans la région qui l’ont certes marqué : en 1944, il venait voir sa future épouse. Le croisement pourrait concerner la très jeune Danielle Gouze qui deviendra Danielle Mitterrand et qui vivait à Cluny. Je n’ai trouvé aucune trace de lien entre elles. Cependant Danielle Gouze comme tous les Clunysois a forcément eu connaissance de la présence de deux femmes étranges résidant à l’Hôtel de Bourgogne, parce que les ragots allaient bon train.

Cet album est votre cinquième avec Benoît Blary, votre duo tient visiblement la route…

C’est vrai. Nous avons l’habitude de travailler ensemble. Il se trouve que nous avons beaucoup d’intérêts communs : les périodes troublées, les conflits et quand cela est possible, nous aimons les personnages féminins forts. Une exception lors de notre précédente collaboration, Legio Nostra sur la Légion étrangère : pas de femme …

En postface vous confiez avoir reçu des « mises en gardes » lors de vos recherches, quelles étaient-elles ?

On m’a glissé des propos comme : « Pourquoi remuer les vieilles histoires ? Il s’agissait d’espionnes de la Gestapo. La preuve : les accusés ont été acquittés. »

Cela m’a interrogé sur la manière dont on construit la mémoire et m’a conforté en pensant aux familles des victimes qui elles aussi peuvent se demander si Christa et Simone avaient travaillé pour la Gestapo. Or on sait qu’elles n’étaient pas des Mata Hari, mais c’est le souvenir qu’il en reste. Durant le procès, l’Avocat général a dit avec une maladresse datée « Qu’elles étaient immorales sans doute, mais criminelles au sens strict du mot cela est difficile à déterminer. » La vérité qu’on a installée veut que puisque ces femmes ont été exécutées par des vrais-faux résistants, elles sont forcément coupables...

© Blary-Loiselet / Steinkis

Dans ce contexte, la sortie du Bruit de la machine à écrire, a-t-elle provoqué des réactions dans la région ?

Le livre est paru il y a peu, la librairie de Cluny l’a mis en vitrine mais je n’ai pas fait beaucoup de publicité… Je suis sur la défensive. Or, un article-surprise et élogieux vient de paraître à Chalon-sur-Saône ! Hier, on m’a proposé d’examiner une machine à écrire mystérieusement réapparue dans un grenier… Un magistrat a envoyé une fiche de lecture à la librairie le Cadran Lunaire, à Mâcon, et après un instant de stress élevé j’en ai été grandement soulagé et conforté.

J’ai reçu quelques demandes de précisions de spécialistes locaux, qui peuvent exprimer des doutes sur des points très précis, mais il n’y pas d’agressivité. Je viens de recevoir également des précisions troublantes, mais sans preuve écrite, sur l’affaire d’avortement qui a mené le principal protagoniste en prison. L’arrière-petite fille (oui, une jeune femme qui vient tout juste de terminer ses études) de la faiseuse d’anges concernée a pris contact avec moi. Y aurait-il un lien direct avec l’affaire Winsloe ? Rien dans la procédure ne pouvait me permettre d’établir cette hypothèse et de présenter cette piste.

Les enfants ou petit-enfants des meurtriers vous ont-ils contacté ?

Le 22 juin, la librairie le Cadran Lunaire de Mâcon nous invite à une rencontre. Et nous serons en dédicace le lendemain à Cluny à la librairie Lamartine et le surlendemain à la librairie les Mille Pages à Paray-le-Monial. Peut-être que certains viendront. Lorsque je préparais le scénario, certains interlocuteurs se sont inquiétés d’un risque de procès qui pourrait m’être intenté. C’est bien sûr improbable. Les noms des quatre hommes acquittés en 1948 sont connus. Il n’y a même aucune raison que mon récit embarrasse leurs descendants puisque, Dieu merci, on n’est pas responsables des agissements de ses grand-parents ou parents.

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Rencontres autour du Bruit de la machine à écrire :
22 juin, librairie Cadran Lunaire à Mâcon
23 juin, librairie les Cahiers Lamartine à Cluny
24 juin, librairie les Mille Pages à Paray-le-Monial

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Photo en médaillon © Sebastien Melot

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