Il y a 60 ans, Auschwitz...

16 janvier 2005 5 commentaires
  • 27 janvier 1945, l'Armée Rouge entre dans Auschwitz. A l'occasion du soixantième anniversaire de la libération du camp de concentration, nous vous proposons un petit tour d'horizon du traitement de la Shoah dans la bande dessinée.

Il y a 60 ans, Auschwitz...Des deux côtés de l’Atlantique, la bande dessinée fut longtemps considérée comme réservée à la jeunesse. Aussi, pendant longtemps, un thème aussi sérieux que le nazisme et ses exactions n’était pas particulièrement le bienvenu.

Évidemment, dès les années 40, des personnages de comics comme Captain America combattaient des soldats à l’accent de pacotille et mettaient une dérouillée aux nazis d’opérette qui peuplaient ces fascicules destinés aux adolescents et aux soldats américains. Mais les vraies horreurs, celles que subissaient les Juifs et les autres catégories de personnes visées par le régime fasciste allemand n’étaient pas abordées.

La bande dessinée française n’était pas mieux lotie. Dans un album aussi important que La Bête est morte (1944, actuellement disponible chez Futuroplis/Gallimard), Edmond-François Calvo, Victor Dancette et Jacques Zimmermann, qui brossent un portrait des événements de la Deuxième Guerre mondiale à travers leurs animaux anthropomorphisés, passent à côté de la spécificité de l’extermination des Juifs, en assimilant les victimes de leur version du nazisme (les Allemands sont figurés par des loups) à des adversaires politiques du régime. La prise de conscience de ce que fut la Shoah n’a pas encore eu lieu.

Les précurseurs.

Aux États-Unis, une singulière exception au peu d’enthousiasme des Américains d’alors pour l’évocation de la Shoah est publiée dans Impact n°1 (1955), l’un des éphémères magazines lancés par EC Comics dans sa tentative pour survivre à la mise en place en 1954 d’une auto-censure au sein de la bande dessinée américaine qui fit disparaître ses célèbres titres d’horreur. En 8 pages, Bernie Krigstein, un des grands des comics quasi-inconnu par chez nous (deux volumes d’étude reprenant nombre de ses travaux viennent pourtant de lui être consacrés chez Fantagraphics), raconte d’après une histoire d’Al Feldstein la rencontre fortuite d’un ancien détenu des camps et de l’un de ses bourreaux. « Master Race » (titre que l’on peut traduire par "La Race supérieure" mais aussi par "La Course principale") est à la fois une leçon de bande dessinée par sa maîtrise narrative, et un magnifique hommage aux victimes juives, mais pas seulement, des camps nazis. Il est regrettable que la seule traduction française de ce petit chef-d’oeuvre se trouve dans le volume Les Meilleures histoires d’horreur de la collection Xanadu, paru en 1984 aux Humanoïdes Associés.

Les années 80 allaient se montrer plus prolifiques pour la représentation de la Shoah dans la bande dessinée. Toujours de l’autre côté de l’Atlantique, Art Spiegelman, un jeune auteur issu de l’Underground, commença en 1980 à travailler sur Maus, une oeuvre qui allait obtenir un succès mondial (disponible en un volume chez Flammarion). Traitant à la fois de l’histoire de sa famille à travers ses rapports avec son père, un survivant des camps, et de la grande histoire grâce aux souvenirs de son père, Spiegelman allait mettre plus de dix ans à compléter son grand oeuvre, tout à la fois témoignage à valeur universelle et réglement de compte avec un père difficile. L’auteur n’épargnera rien à ses lecteurs, ni la vie dans les camps, ni le comportement des populations civiles... ni ce que durent faire les fugitifs pour survivre. Son choix de représentation des Juifs par des souris, alors que les Allemands sont figurés par des chats, participait de la longue tradition de BD animalière, de la fable sociale, dont fait partie La Bête est morte.

Paru en 1971 et déjà adapté au cinéma en 1983, Au Nom de tous les miens, le célèbre ouvrage de Martin Gray où celui-ci raconte son expérience de la guerre, du Ghetto de Varsovie, et des camps de concentration, est mis en images par Patrick Cothias et Paul Gillon à partir de 1986 (deux albums parus chez Glénat). Il ne s’agit donc plus là d’une fiction comme pour l’oeuvre de Tezuka, ni d’une re-création à partir de souvenirs comme peut l’être Maus, mais d’une autobiographie. La différence n’est pas rien, et l’ouvrage connaîtra un grand retentissement.

Du côté des Mangas.

Entre 1983 et 1985, un grand auteur japonais allait lui aussi s’intéresser aux grands et petits drames de la Deuxième Guerre mondiale. Dans L’Histoire des 3 Adolf (4 volumes en cours de réédition chez Tonkam), Osamu Tezuka, alors déjà reconnu dans son pays comme une des figures tutélaires de la bande dessinée, fait se croiser plusieurs personnages éponymes, dont Hitler lui-même, à travers la recherche d’un jeune Japonais par son frère journaliste, et la rencontre de ce dernier avec deux autres Adolf, l’un juif habitant au Japon et l’autre, dont la mère est japonaise et mariée à un dignitaire nazi. Comme toujours chez Tezuka, rythme trépidant et message pacifiste se marient naturellement, grâce à un développement psychologique des personnages poussé, mais aussi à une recherche documentaire qui ferait pâlir de jalousie plus d’un auteur français. Il faut dire que les Japonais connaissent mal cette période de l’histoire européenne, et Tezuka fait là oeuvre de pédagogue, non sans quelques approximations parfois, tout en mettant en scène une grande aventure traversée par le souffle brûlant et destructeur de l’Histoire.

Après le témoignage, l’Histoire.

Plus près de nous, Auschwitz de Croci (paru en 1999 et disponible chez Emmanuel Proust) est un album noir et blanc qui a pour ambition de raconter une histoire se passant dans le camp d’extermination exemplaire de la Solution Finale : Auschwitz-Birkenau. Malgré les bonnes intentions de l’auteur, son travail fut critiqué, y compris par les témoins qu’il a interrogés.

Enfin, ce début d’année 2005 devrait être marqué par la parution en français le 19 janvier du Yossel de Joe Kubert, publié aux États-Unis fin 2003 et traduit en France par Delcourt. Nous vous avions déjà parlé de cet ouvrage exceptionnel, dans lequel l’auteur américain imagine ce qu’aurait pu être sa vie si ses parents n’avaient pas émigré aux États-Unis en 1926, juste après sa naissance. Une fiction nourrie d’histoire, où le jeune Yossel se retrouve prisonnier du Ghetto de Varsovie, et où, devenu orphelin, il survit grâce aux dessins qui amusent les nazis. Kubert met en scène des Juifs luttant jusqu’au bout pour leur survie, et son souci du détail et de la vraisemblance font de l’album un grand moment de bande dessinée où la fiction prend valeur de témoignage.

Comme les autres arts, la bande dessinée a donc produit quelques grandes oeuvres sur un thème difficile sur lequel les nouvelles générations doivent encore et toujours être informées, et le Neuvième Art dispose de nombre d’atouts pour participer à ce devoir de mémoire.

(par François Peneaud)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Cet article doit beaucoup aux informations fournies par Didier Pasamonik et Joël Kotek, coauteurs d’un ouvrage sur la BD et la judéité, La Diaspora des Bulles (dir/ D. Pasamonik et A. Baron-Carvais) à paraître chez Denoël Graphic.

 
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5 Messages :
  • > Il y a 60 ans, Auschwitz...
    18 janvier 2005 00:23, par Daniel (Strasbourg)

    Difficile de trouver des ouvrages en BD relatant de la Shoah, en effet ! Et même si votre article peut sembler court (je n’ai malheureusement pas d’autres références à rajouter..., je cherche...), je trouve qu’il vient fort à propos (c’est une des spécificités du site d’Actua BD, et c’est tant mieux) pour l’anniversaire de la libération des camps... Je n’ai pas encore lu la BD de Kubert dont j’ai particulièrement apprécié l’album "Fax à Sarajevo", mais je suis sûr qu’il donne un éclairage intéressant sur cette sombre période de l’histoire...
    Alors vraiment bravo pour cette petite initiative...

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  • Vous avez oublié un album .
    18 janvier 2005 14:09

    Pourquoi faire l’impasse sur Hitler = ss.
    Album d’humour noir sur le sujet. Peut étre considérer vous qu’on ne dois pas rire de ces choses là.
    En tout cas votre rigueur de journaliste ne dois pas vous empêcher de parler ce cette bd choc, même si elle ne plaît pas a tout le monde.
    Pour ma part je trouve que cette album pousse dans ces derniers retranchement l’art de l’humour noir.
    Un must du mauvais goût et de la provoc’

    Hitler = ss de gourio et Vuillemin (1988)
    Censurée dans sa version Journal avec une maquette ressemblant à "signal"
    il est parru en album aprés chez Magic strip je crois avec une préface roman- photo ou on voyait choron déguisé en officier SS.

    Yassine

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    • Répondu le 18 janvier 2005 à  16:34 :

      Vous avez raison. Bien sûr que nous connaissons l’album de Gourio et Vuillemin. Mais deux raisons font que cet album n’est pas dans la liste :

      - Hitler=SS n’est pas exactement ce que l’on peut appeller un album qui constitue un "travail de mémoire". Au contraire, et il y aurait beaucoup de choses à dire à son sujet.

      - Deuxièmement, c’est un album qui a fait l’objet d’un jugement (pas pour antisémitisme, il faut le préciser) et d’une interdiction par un tribunal français à la suite de la plainte de plusieurs associations de déportés. C’est un cas d’humour bien milite et Gourio, Vuillemin et Choron se sont pris un plaisir à transgresser ce qu’il faut bien qualifier un "tabou absolu".

      Vous comprendrez que ce n’est pas exactement l’ouvrage qu’il fallait mentionner pour évoquer les 60 ans d’Auschwitz et le génocide perpétré par les nazis sur les Juifs, alors même que les intentions de l’article de François Peneaud étaient pédagogiques, et non encyclopédiques.

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  • > Il y a 60 ans, Auschwitz...
    6 février 2005 10:01, par Daniel - Jerusalem

    Bel article,
    mon premier reflexe a ete de penser a Hitler = SS que j’ai decouvert dans les pages d’Hara Kiri, qui m’a toujours fait rire malgre mes sensibilites personnelles a la question.
    Il manque entre autre l’album "Brune" d’Emmanuel Guibert qui, s’il n’evoque pas directement l’application de la Solution Finale, n’en est pas moins une bd poignante sur la montee du nazisme.
    La shoa limitee aux seuls camps ou recadree jusque dans les faubourgs de Berlin, Paris, Varsovie et les autres villes europeenes ?

    Voir en ligne : N’oublions pas Guibert

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