Les éditions Ego comme X rendent les armes

10 avril 2017 7 commentaires
  • Loïc Néhou l'annonçait dès le 24 octobre 2016 et vient de le confirmer : Ego comme X, maison d'édition emblématique de l'autobiographie dessinée et de la bande dessinée indépendante, doit arrêter son activité, faute de financement. Après plus de vingt ans de publications, c'est un éditeur à qui l'on doit une partie du renouvellement des thèmes et des formes de la bande dessinée qui est contraint de mettre la clé sous la porte.

Les éditions Ego comme X furent créées en 1994, l’année suivant la première parution de leur revue éponyme. Sous l’impulsion de Xavier Mussat, Fabrice Neaud et Loïc Néhou, Ego comme X a publié plus de soixante ouvrages d’auteurs français et étrangers, qui ont reçu plusieurs récompenses, à Angoulême notamment.

Les éditions Ego comme X rendent les armes
"Le Val des Ânes" de Matthieu Blanchin

Le Journal de Fabrice Neaud, dont le tirage cumulé approche les 50 000 exemplaires, a ainsi obtenu l’Alph-Art Coup de Cœur lors du festival d’Angoulême en 1997 et Le Val des Ânes de Matthieu Blanchin a été récompensé du Prix du meilleur premier album en 2002. Ayant construit sa ligne éditoriale autour de l’autobiographie dessinée, Ego comme X s’est ouvert également, au début des années 2000, à la la littérature, tout en diversifiant ses approches.

"L’Epinard de Yukiko" de Frédéric Boilet

Mais Ego comme X connaissait des difficultés depuis plusieurs années déjà. Loïc Néhou, directeur de la maison d’édition, ne se salariait plus depuis cinq ans. Pour faciliter les rééditions ou les éditions spéciales, une collection de livres imprimés à la demande a été créée en 2011. Cette initiative a permis de maintenir l’impression en France et de doubler les droits d’auteur. Tout cela, et malgré la présence au catalogue d’auteurs importants aussi bien en bande dessinée (Frédéric Boilet, Kazuichi Hanawa, Simon Hureau, Olivier Josso, Benoît Peeters, Joe G. Pinelli, Frédéric Poincelet, Yoshiharu Tsuge, Vincent Vanoli...) qu’en littérature (Vincent Ravalec, Lionel Tran), n’a pas suffi pour maintenir en vie Ego comme X.

Loïc Néhou l’a annoncé dès le 24 octobre 2016 sur le site de l’éditeur : " Bon... il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le CENTRE DU LIVRE ET DE LA LECTURE en POITOU-CHARENTES) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie plus MAGELIS - POLE IMAGE d’Angoulême), je déclare donc que les ÉDITIONS EGO COMME X cessent désormais leurs activités." Une cessation d’activité pleine d’amertume, et ce d’autant plus que le stock de livres encore existant s’est retrouvé menacé à la suite d’une demande officielle pour récupérer les locaux occupés par Ego comme X.

"Dans la prison" de Kazuichi Hanawa

Loïc Néhou déclarait en 2014 sur ActuaBD : "Il y a 20 ans, il fallait exister, maintenant, il faut résister." Cette résistance se termine donc cette année. Il concluait ainsi : "je crois que nous avons commencé à bien amorcer le virage, d’autant que la situation financière est toujours restée des plus saines." Toute la bonne volonté du monde n’a pourtant pas permis la réalisation de ce vœu ! Il faut dire que le marché est devenu de plus en plus compliqué pour les petits éditeurs, que la concurrence est rude et que bien d’autres ont repris, avec plus ou moins de bonheur, l’idée de mettre en avant l’autobiographie.

"Gens de France et d’ailleurs" de Jean Teulé

Cette fin de vie a cependant fait un peu parler d’elle. Signant comme un dernier baroud d’honneur, Loïc Néhou mettait en cause, en octobre dernier, le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charente (CLL), ainsi que Magelis. Déplorant le manque de soutien, il regrettait la baisse des subventions, qui l’avait contraint à cesser de se salarier, puis de publier. Le message lapidaire de l’éditeur a même suscité des réactions des institutions évoquées.

C’est d’abord le CLL qui s’est fendu d’un communiqué, sa directrice Hélène Glaizes répondant à Loïc Néhou dès le 27 octobre. Si le CLL "déplore" la cessation d’activité d’une maison d’édition "incontournable", il prend surtout le temps de détailler l’aide fournie à Ego comme X au fur et à mesure des années. Cette aide a en effet été conséquente. Mais le CLL rappelle assez sèchement que son rôle n’est pas d’ "assurer un salaire aux éditeurs indépendants". Et de conclure : "A l’heure du redécoupage territorial et des contraintes budgétaires annoncées, la mise en cause injustifiée du Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes est inadmissible parce qu’elle fragilise l’ensemble des acteurs du livre du territoire, au moment où chacun se doit d’être particulièrement vigilant." Un appel à la responsabilité qui tend quelque peu à inverser les rôles, et qui sonne comme une fin de non-recevoir pour Ego comme X.

"L’Homme sans talent" d’Yoshiharu Tsuge

Magelis - Pôle Image d’Angoulême a également réagi. Son directeur Frédéric Cros a ainsi déclaré que les mots de Loïc Néhou n’étaient "pas très fair-play". Il signale également que la baisse de la subvention de 2015 était due au choix d’éditer de la littérature - et non de la bande dessinée. Il affirme aussi qu’Ego comme X n’avait déposé aucune demande d’aide en 2016. Il souligne enfin que son souhait était d’orienter la maison d’édition vers l’auto-financement. Une contre-argumentation qui paraît solide, mais qui ne prend pas en compte la situation difficile d’un éditeur confronté à un marché en pleine évolution.

"Le Décaméron" de Vincent Vanoli

Loïc Néhou a finalement confirmé début avril la cessation d’activité. L’arrêt est présenté comme définitif. Il est cependant encore possible de se procurer certains ouvrages en s’adressant directement aux auteurs, à qui Ego comme X a donné les droits et les stocks.

Il est toujours un peu triste de voir s’arrêter une telle activité, qui en l’occurrence fut aussi une aventure éditoriale. Les conditions de cette cessation d’activité s’expliquent aisément par la déception de voir s’achever ainsi des efforts ayant duré plus de vingt ans. Souhaitons que l’équipe d’Ego comme X parviendra à retrouver un moyen d’expression digne de sa passion pour la bande dessinée et la littérature.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Deux entretiens avec Loïc Néhou, réalisés en 2014, à lire sur ActuaBD et sur du9.

 
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7 Messages :
  • 180 000 euros de subvention en dix ans, c’est mieux que le revenu universel de Hamon....

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 10 avril à  10:03 :

      La comparaison n’a vraiment pas de sens... Mais enfin, allons-y : cela fait 1 500 euros par mois pour faire fonctionner une maison d’édition. Un peu juste, non ?

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    • Répondu par kyle william le 10 avril à  11:42 :

      ce qui sous-entend ? que les pouvoirs publics en font trop pour la culture ? que vous trouvez que les actuels candidats à la Présidence en parlent trop ?

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      • Répondu par H2O le 12 avril à  19:43 :

        Il me semble que le petit commerçant au coin de ma rue ne bénéficie pas de telles largesses. Maintenant, s’il a du mal à payer les charges du RSI, c’est l’huissier qui débarque, notamment sur son compte bancaire. Pourtant il travaille dur (dix heures par jour, six jours sur sept, un commerçant n’a pas les avantages d’un salarié) et rend un vrai service de proximité en contribuant à la vie de quartier. Maintenant si l’on est d’accord pour la désertification des centres-villes, et la visite hebdomadaire à la grande surface de banlieue aux parkings gratuits pour la clientèle, c’est un autre débat !

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 12 avril à  20:37 :

          si l’on est d’accord pour la désertification des centres-villes...

          J’ai dû perdre le fil quelque part.

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          • Répondu par H2O le 12 avril à  22:21 :

            Frédéric HOJLO : c’est simple, je préfère que les aides étatiques bénéficient aux petits commerçants de proximité en difficulté. Les vidéos-clubs et magasins de disque ont disparu, comme les cyber-cafés et les agences de voyage, même les librairies-journaux sont en difficulté. Les magasins d’habillement, de chaussures, de meubles et d’électro-ménager souffrent, tout comme le commerce alimentaire de détail (boulangerie, boucherie, poissonnerie, etc).

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      • Répondu par H2O le 12 avril à  19:52 :

        Kyle Williams : êtes vous pour une culture étatisée ? Pour moi c’est un projet créatif qui séduit son public ! Une belle rencontre, le succès de Laurel en est le signe : pas d’éditeur, pas de diffuseur, pas de subventions, juste un rapport direct avec le public, par le biais d’ulule... Je veux bien que l’Etat ou les Conseils régionaux, le ministère de la Culture ou d’autres organismes épaulent des structures privées en difficulté, mais sur une certaine durée seulement (de un à cinq ans, pour passer les caps difficiles). Au-delà, c’est de l’assistanat déguisé !

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