Luz, frère humain d’Albert Cohen au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

15 décembre 2016 2 commentaires
  • Deux ans après le massacre de Charlie Hebdo, l’un de ses rescapés, Luz, qui a entretemps tourné le dos au dessin politique, expose son album « Ô vous, frères humains » inspiré par l’œuvre d’Albert Cohen (Futuropolis), à Paris, au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.
Luz, frère humain d'Albert Cohen au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme
Editions Futuropolis

C’était il y a deux ans. Une déflagration majeure frappait la société française et la liberté d’expression dans son ensemble : pour la première fois dans l’histoire la rédaction entière d’un journal se faisait massacrer. Luz, arrivé en retard à la réunion de rédaction, en réchappa.

Il signa avec quelques autres le «  Charlie Hebdo des survivants » mais désormais, sa vie a changé. Menacé de mort, il ne sort plus sans gardes du corps. Ils étaient là encore mardi dernier à l’occasion de l’inauguration de son exposition au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. Volontairement, sa venue avait été tenue secrète et seules les personnes dûment habilitées étaient prévenues de sa présence.

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Luz tenant en main la version poche du livre qu’il avait lue à 16 ans.

Il y avait de bonnes raisons de venir : l’album de bande dessinée qu’il a tiré de l’ouvrage d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains (Futuropolis) y était exposé dans son intégralité, dans un formidable dispositif scénographique, simple et évident, qui déployait les pages en vis-à-vis donnant l’impression d’une volée de papillons déployés sur les cimaises, confrontés aux documents exposés dans les vitrines, tapuscrits d’Albert Cohen et autres éléments d’archive issus d’un fonds récemment attribué au musée parisien.

Contre la haine

Ce qui frappe au premier abord, c’est le magnifique dessin de Luz, un trait libre quelquefois rehaussé de lavis et dont le tempo et le procédé de mise en page où le récit se trouve imbriqué dans une illustration globale fait penser à l’Américain Will Eisner. « On m’en a fait plusieurs fois la remarque, nous dit Luz, mais si influence il doit y avoir, elle est souterraine. En réalité, dans Charlie Hebdo, je faisais souvent ce genre de grand dessin avec des histoires imbriquées dans la page. »

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Luz au MAHJ, interviewé par Vincent Brunner

L’homme est marqué, c’est évident. Il y a une espèce de gravité dans ses propos. Quand on lui demande quel effet cela lui fait d’être exposé dans un tel lieu, il répond : « Celui d’être mort. Dans toute exposition, il y a un côté rétrospective, quelque chose qui nous échappe, qui vous met dans le passé.  » Au moment où il me parle, derrière lui, un grand écran silhouette le portrait d’Albert Cohen. « C’est un livre que j’ai découvert quand j’avais seize ans, dans la version de poche dont la couverture était illustrée par André Verret. Je l’ai relu courant 2015. Tout d’un coup, ce que j’avais lu adolescent, je l’ai retrouvé. C’était un manifeste humaniste, politique, universel. Un message testamentaire qui vient non pas de la mort, mais de la vie et qui prend du sens dans ce XXIe siècle un peu tordu. J’y ai vu une forme de travail sur le fantastique qui m’interrogeait. On a là un enfant innocent dont l’imaginaire est bafoué, qui est perdu dans ce monde uniquement parce qu’un bateleur l’a utilisé pour déverser sa haine antisémite. Et là, j’ai mieux compris ce que le jeune Albert Cohen voulait expliquer à travers le vieil Albert Cohen. »

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Un dispositif scénographique original qui confronte les dessins de Luz à l’oeuvre de Cohen.
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Dans l’expo, le séquencier de l’album.

Tout l’ouvrage est centré sur le ressenti du petit Albert face à cet outrage, à ces mots de haine. Des mots éructés, tellement lourds, qu’ils produisent une BD aux scènes complètement visuelles, où les mots, si importants chez Albert Cohen, se font dessin. «  Je voulais être traversé par le texte de Cohen, ne pas l’utiliser, pour mieux envoyer mes lecteurs vers son texte » dit Luz.

Ce n’est donc pas une adaptation, plutôt un « companion book  », une invitation à la lecture. « Cohen se venge en devenant écrivain. Ce jour est fondateur dans sa vie d’écrivain mais aussi de juif. Il n’est pas vraiment concerné, mais il devient juif le jour où on le stigmatise. »

La conservatrice du Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, Anne-Hélène Hoog, est enthousiaste : « Quand j’ai vu ses dessins, je n’ai pas hésité une seule seconde !  »

Après « De Superman au Chat du Rabbin » en 2007, l’exposition Gotlib en 2014, et une expo Goscinny prévue en septembre 2017, la bande dessinée ne quitte plus le musée de Hôtel de Saint-Aignan. Ce n’est pas nous qui allons nous en plaindre…

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© Futuropolis
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« Ô vous, frères humains »
Quand Luz dessine Albert Cohen
6 décembre 2016 – 28 mai 2017

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple 75003 Paris
www.mahj.org

- La chronique de l’album par David Taugis sur ActuaBD

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Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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