Tintin au Pays des Soviets, le « laboratoire » d’Hergé analysé par Philippe Goddin

16 décembre 2016 0 commentaire
  • En prélude de la prochaine sortie de "Tintin au Pays des Soviets" en couleurs le 11 janvier prochain, Moulinsart publie une monographie assez complète sur le contexte de cette œuvre de jeunesse, qui profite de l'expertise de son auteur, le tintinologue Philippe Goddin.

On peut légitimement imaginer que la prochaine sortie de Tintin au pays des Soviets en couleurs soit la bonne occasion pour publier cette monographie que vous consacrez au contexte de création et de publication de cette œuvre de jeunesse. Vous qui avez déjà largement lu et écrit au sujet d’Hergé, avez-vous néanmoins appris de nouvelles choses lors de vos recherches ?

Tintin au Pays des Soviets, le « laboratoire » d'Hergé analysé par Philippe GoddinEn effet, le moment de faire paraître mon ouvrage Hergé, Tintin et les Soviets n’a pas été choisi par hasard par Moulinsart, puisque cette maison co-édite avec Casterman le « Tintin au pays des Soviets » colorisé qui sera publié le 11 janvier. Pour ma part, c’est en 1995, in tempore non suspecto déjà, que j’avais élaboré cette monographie, que j’ai dû laisser en suspens pour son dernier tiers, faute de temps.

Quand on scrute comme moi les travaux d’Hergé, que l’on a la chance de pouvoir consulter ses archives, et que l’on prolonge inlassablement les recherches, on découvre fatalement des éléments nouveaux. Ils sont dans le livre, à commencer par cet authentique Palle Huld, adolescent envoyé autour du monde par un quotidien danois dont on connaissait le relatif parallélisme avec Tintin mais dont, au fil du temps, je me suis aperçu qu’il lui avait vraiment servi de modèle… jusqu’à un certain point.

Dans la première partie de votre ouvrage, intitulée « La Naissance d’un héros », vous analysez entre autres aspects les sources qu’Hergé aurait utilisées pour baser le récit de son héros dans ce contexte commandé par l’abbé Wallez, notamment Moscou sans voiles, un réquisitoire à l’encontre des Communistes et présenté par son journal comme un simple témoignage. Peut-on donc excuser les mensonges qu’Hergé a colportés dans ce premier album, au seul titre qu’il était jeune et immergé dans un milieu antibolchevique ?

C’est surtout la manière dont, en quelques années, il aura évolué qui est de nature à l’absoudre. Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de mensonges pour ce qu’Hergé a puisé chez Douillet : d’autres que l’auteur de « Moscou sans voiles » ont fait état d’élections truquées, d’activités industrielles factices et d’autres faux-semblants. D’une manière générale, si l’on peut imaginer que l’abbé Wallez, le directeur du journal « Le XXe Siècle », voyait dans le « reportage » de Tintin en URSS une vraie croisade et un réquisitoire, Hergé a mené son récit dans une presque totale liberté. C’est ce qui explique que le côté burlesque et improvisé prenne généralement le pas sur la dénonciation. La plupart des péripéties alignées dans Tintin au pays des Soviets auraient pu se dérouler dans un tout autre contexte, avec d’autres protagonistes en face de Tintin.

Cette orientation politique appuyée n’est-elle tout de même pas au centre de la volonté d’Hergé de ne tout d’abord pas retravailler et ré-éditer cet album, comme il avait pu le faire avec ses collaborateurs pour Tintin au Congo, en Amérique, etc. ?

C’est beaucoup plus complexe que cela, et c’est le sujet de la troisième et dernière partie de mon ouvrage. Il n’y a pas eu de réédition après 1930 parce que le dessin d’Hergé s’était considérablement transformé durant les mois qui ont suivi. Il aurait dû le redessiner et n’en avait pas le temps, pris par les épisodes suivants. En 1942, lorsqu’il s’est vu contraint de mettre tous les épisodes parus jusque-là au nouveau format (62 pages en couleurs), il comptait toujours les « Soviets » au nombre de ceux dont il programmait le remaniement. « Les Cigares » aura été le dernier de ces titres à réapparaître sous sa forme remaniée… en 1955 !

À ce moment-là, y ajouter un « Soviets » remanié paraissait de plus en plus utopique. Le temps passant, Hergé a commencé à songer à re-publier l’épisode « dans son jus », sous forme d’archives. Je montre dans mon livre à quel point il a dû batailler ferme avec son éditeur pour l’obtenir, après des années ! Et c’est là qu’on a vu l’aspect politique revenir sur le tapis : c’est Casterman qui, pour des raisons commerciales, craignait une polémique lorsqu’il re-publierait cet épisode.

Tintin au Pays des Soviets fut donc une pomme de discorde entre Casterman et Hergé ? Car ce dernier demanda cette publication dès 1965, ce que l’éditeur ne concéda qu’en 1973, avec le premier volume d’Archives Hergé, pour finalement publier en 1981 le premier fac-similé.

Mon ouvrage décrit les deux pommes de discorde qui ont surgi à ce moment-là. Car la « mise au rencart » de Tintin au Congo entre 1960 (date de l’indépendance de la colonie belge) et 1970 a profondément indigné Hergé. Et son indignation, tant pour la mise à l’écart des « Soviets » que pour celle du « Congo », atteste que la persistance de la Guerre froide ne lui donnait pas spécialement froid aux yeux ! En revanche, alors que, semble-t-il, Hergé n’avait pas peur, son éditeur prenait, à travers ses commerciaux, le pouls d’une prétendue opinion publique gauchisante.

Vous revenez en détails sur les documents d’époque et les photos qu’Hergé avaient rassemblés pour ce péché de jeunesse…

Oui, je voulais tordre le cou à cette idée reçue qu’Hergé n’avait commencé à se soucier de véracité que dans « Le Lotus bleu » : c’est dès la première aventure de Tintin qu’il se documente, qu’il s’appuie sur des documents photographiques. Décrire un uniforme ou un avion de façon crédible est au moins aussi important pour lui, en 1929, que transposer les dires d’un Joseph Douillet.

Ce qui permet de se rendre compte que malgré quelques mensonges colportés, une bonne part du récit reste pertinente ?

Tout ce qui, dans cet épisode, n’est que burlesque reste pertinent, même si on est encore à cent lieues du Tintin chevaleresque, ouvert, pétri de bons sentiments, qu’on découvrira par la suite. Pour le reste, ce qu’on a découvert plus tard au sujet des exactions d’un Staline, sur le Goulag, etc. remet en cause bien des « mensonges" que vous prêtez à Tintin (donc à Hergé).

Dès lors, est-ce cette pertinence qui a finalement motivé Hergé en 1965 à finalement vouloir rééditer ce récit dans sa version originelle ?

Sans doute, en partie.

Ou était-ce simplement pour tordre le cou aux faussaires qui vendaient des copies sous le manteau ?

Non. C’est bien avant que les pirates n’apparaissent qu’Hergé souhaitait une réédition sans retouches, mais assortie d’une préface restituant le contexte. Mais il a bien évidemment tiré un argument supplémentaire (décisif peut-être) de la prolifération de ces albums pirates pour obtenir de haute lutte que Casterman consente à re-publier ce récit.

Dans le même esprit, est-ce que Moulinsart et Casterman vont placer une introduction dans la nouvelle édition qui paraîtra dans quelques semaines, afin de contextualiser l’esprit dans lequel cette œuvre a été réalisée ?

Pour autant que je sache, non. Ce serait prendre nos contemporains pour des débiles, me semble-t-il. Mais cette réflexion n’engage que moi.

Il ne faut pourtant pas limiter cet album à l’angle de vue politique. On peut admirer les choix narratifs et graphiques pour lesquels Hergé a opté, et qui vont non seulement diriger sa carrière, mais également imposer des balises fortes dans le paysage franco-belge.Voilà ce que vous vouliez également prouver dans la solide analyse que vous livrez au sein de cette monographie ?

Absolument. Cela me paraît un élément essentiel. La deuxième partie de mon ouvrage est intitulée « Les promesses d’un auteur ». Je déplore que certains considèrent cet épisode fondateur comme un « brouillon », avec le côté réducteur que suppose ce mot. Je voulais montrer, à force d’exemples très simples, que tout ce qui fera, au fil des années, la qualité du travail d’Hergé (vocabulaire et grammaire de la BD, clarté à tous niveaux, expression des cinq sens, expression des sentiments et des sensations, dynamique, etc.) se trouve déjà en germe dans Tintin au pays des Soviets. Il fallait qu’Hergé passe par là pour aboutir à tout ce qui a su nous séduire chez lui.

Je considère donc plus cet épisode comme un terrain d’expérimentation, comme un laboratoire, que comme un brouillon. N’oublions pas qu’au moment de créer Tintin, Hergé opte aussi pour l’utilisation systématique des phylactères. En plus, j’ai découvert qu’il opte à ce moment-là pour un autre instrument de dessin : c’est peut-être la plume Rédis qui lui a ouvert la voie de la « ligne claire », ce qu’une plume dite « sergent major » en France (plume ballon en Belgique) ou un pinceau n’auraient pu faire. Trois changements significatifs opérés simultanément, c’est à souligner !

Extrait de La monographie de Philippe Goddin "Hergé : Tintin et les Soviets : Naissance d'une Oeuvre", parue chez Moulinsart : disponible en librairie

Vous retracez également avec beaucoup de minutie la préparation et le déroulement de la fausse arrivée de Tintin en gare de Bruxelles, comme s’il revenait d’URSS. Cet événement populaire marque-t-il à vos yeux la réelle preuve de la force du récit d’Hergé ? Ce qui lui permet de progressivement s’émanciper dans les années qui suivent, notamment aux yeux de Germaine, sa future épouse ?

Quand on voit la foule rassemblée pour cet événement, et qu’on se rappelle que Tintin n’était connu à ce moment-là qu’à travers ses apparitions hebdomadaires dans Le Petit Vingtième, on comprend qu’Hergé (et avec lui l’abbé Wallez) a dû se rendre compte que ce premier succès populaire pouvait en annoncer d’autres. En plus, ce reportage photographique est d’une grande qualité, et n’avait jamais été exploité comme il le méritait.

Et comme je disposais, par témoignages et recoupements variés, d’une information détaillée sur le déroulement de cette journée, je me suis laissé aller à la décrire en long et en large. Je crois que c’est éclairant à divers points de vue. Y compris, même si cela me paraît anecdotique dans ce contexte-ci, pour ce qui concerne l’évolution de la relation entre Hergé et celle dont il était épris. En effet, j’en dis bien plus à ce sujet-là dans mon ouvrage « Hergé - Lignes de Vie ».

Vous clôturez votre ouvrage en abordant assez rapidement la mise en couleurs de cet album de jeunesse, expliquant que Fanny Rodwell a préféré des couleurs qui confèrent une atmosphère plus nuancée et historique, à l’utilisation des couleurs traditionnelles des albums de Tintin.

Je n’aborde cet aspect (la publication du « Soviets » colorisé) que parce qu’il complète ce que j’ai décrit dans la troisième partie de mon livre, que j’ai intitulée le « Destin d’une Œuvre ». Qu’on n’y voie aucun opportunisme. Comme beaucoup de tintinophiles, j’ai été plutôt circonspect quand j’ai entendu parler de ce projet. Mais ce qu’on m’en a montré ensuite m’a convaincu qu’il tenait parfaitement la route.

Avec un trait tout de même fort éloigné du style graphique que le grand public connaît, ne craignez-vous pas personnellement que ces couleurs qui tranchent avec les autres albums, ne restreignent le public visé à ceux qui possèdent déjà une version noire et blanche (en petit ou grand format) ?

Je n’ai pas cette crainte, mais l’avenir nous dira si elle était fondée. Pour ma part, je crois que les tintinophiles se délecteront de cette colorisation, car c’est à la fois élégant, valorisant et respectueux du travail d’Hergé. Et j’espère qu’une partie de ceux qui se sentaient incapables d’ « entrer » dans cet album considéré comme « primitif » (en noir et blanc de surcroît) y trouveront une meilleure lisibilité et un engagement à le lire.

Comme le studio Hergé l’avait réalisé en son temps pour les autres albums, pourrait-on imaginer que Moulinsart demande à des auteurs de retravailler ce Tintin au Pays des Soviets pour en livrer une version future qui s’intégrerait au sein des autres albums ?

Remanier l’épisode ? Certainement pas ! Quant à permettre à l’un ou l’autre auteur de s’exprimer en marge de l’univers d’Hergé, c’est un tout autre problème, qu’il ne m’appartient pas de trancher. On peut tout imaginer, bien sûr.

Après cette belle monographie, quels sont vos futurs projets concernant la bande dessinée ? Un autre prochain livre sur Tintin et Hergé ?

En effet : une autre monographie est en préparation sur un autre titre des aventures de Tintin. Je tiens à démentir ceux qui prétendent qu’il n’y a plus rien à découvrir, et plus rien d’intéressant à partager sur cette œuvre marquante.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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La monographie de Philippe Goddin Hergé : Tintin et les Soviets : Naissance d’une Oeuvre, parue chez Moulinsart : disponible en librairie

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Tous les visuels sont © Moulinsart/Goddin.

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