Sociorama, les hauts et les bas de la société française

15 février 2016 0 commentaire
  • Du secteur du bâtiment à celui de l'industrie pornographique, la nouvelle collection documentaire de Casterman révèle certains aspects méconnus et parfois cachés de notre société.

C’est une tendance profonde et marquante depuis plusieurs années déjà, mais elle atteint son point culminant en ce printemps avec des collections dédiées : la bande dessinée se lance plus volontairement dans le documentaire et le pédagogique. En présence, deux nouvelles collections au Lombard et chez Casterman, tandis que Delcourt fourbit ses armes. Un lancement qui propose pour chacune des collections des deux premiers éditeurs une demi-douzaine de titres pour les mois à venir.

Comparée à La Petite Bédéthèque des Savoirs (Lombard), que nous développerons demain et qui s’intéresse à des thématiques précises, Sociorama, la nouvelle collection de Casterman, se focalise quant à elle, sur le décryptage de la société, entre bande dessinée et sociologie. Au générique, Marianne Blanchard, Julien Gros & Mathias Thura, de jeune sociologues amateurs de BD qui ont créé l’association Socio en cases ; de l’autre, de jeunes auteurs de BD curieux de sociologie. Ensemble, ils ont initié une démarche originale : ni adaptation littérale, ni illustration anecdotique, mais des fictions ancrées dans les réalités de terrain.

Sociorama, les hauts et les bas de la société française
A paraître au mois d’avril, en même temps que ’Turbulences’, l’analyse du quotidien des compagnies aériennes.

« On a cherché à s’adresser au plus grand nombre, mais nous n’avons pas voulu faire de la sociologie illustrée, expliquent Lisa Mandel et Yasmine Bouagga, les co-directrices de la collection Sociorama. La démarche, c’est vraiment de faire passer ces analyses sociologiques à travers un univers, des histoires, une fiction. »

Avec Hassan l’ouvrier, Isabelle la caissière, Marion la phobique de l’avion, Howard l’acteur porno amateur, Sacha le séducteur de rue, Jimmy le jeune reporter TV chargé de couvrir la banlieue, ces albums immergent le lecteur dans des univers sociaux familiers, mais souvent méconnus, parfois durs, souvent drôles.

« Les sociologues font des enquêtes au long cours sur des sujets de société, qui ne sont pas toujours lues par les personnes auxquelles on s’adresse, explique Yasmine Bouagga. Car on reste parfois dans notre jargon et nos théories. Et on s’est rendu compte que de nombreux auteurs de bande dessinée se plongeaient des univers sociaux, mais de manière plus accessible. Tout le monde s’intéresse à la sociologie, mais n’a pas le temps de se plonger dans des livres de trois cents pages. Le dessin permet d’être plus accessible ! ».

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Comme le Lombard, Casterman a décidé de se déployer dans un format de poche. Sociorama a ainsi adopté un gabarit carré doté d’une pagination dense de 160 pages. Le dessin en noir et blanc ne cherche pas à réaliser de véritables prouesses graphiques, mais à expliquer le plus efficacement possibles les approches sociologiques choisies.

« Ce qui nous distingue des autres essais sur la sociologie, continue Lisa Mandel, C’est que le lecteur se trouve vraiment dans la peau des personnages. On a fait le choix de faire passer les résultats de l’enquête sociologique par des récits fictionnels. »

La Fabrique pornographique : les secrets du X décodés par la génération Y

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Le fer de lance de cette nouvelle collection Sociorama est sans aucun doute cette Fabrique pornographique qui nous fait découvrir l’univers du porno en s’affranchissant des clichés, sans donner pour autant l’impression de lire les résultats d’une enquête : qu’est-ce qui motive les femmes à se lancer dans ce milieu et à en sortir ? Comment sont organisés les tournages ? Combien sont payés les acteurs et actrices ? Que pensent-ils de leur métier ? Sont-ils prêts à tout accepter ?

Pour analyser cette industrie du film pornographique sujette à une demande ciblée et fluctuante, Lisa Mandel s’est donc appuyée sur l’enquête de Mathieu Trachman, tout en choisissant de suivre Howard, un jeune vigile de centre commercial et fan de porno amateur. Lorsque ce personnage fictif rencontre la star montante du gonzo, il saisit l’occasion de se faire inviter sur un tournage pour réaliser ses premiers pas comme acteur. Puis, il fait la connaissance d’un producteur, Stéphane, qui accepte de l’engager sur un tournage en Espagne, à condition qu’il vienne avec une amie, une novice qui n’aurait pas encore tourné. Car c’est ce que recherche le marché et donc... les producteurs !

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

« Je voulais [initialement] plancher sur la question des femmes au travail, explique Lisa Mandel. J’ai donc fouillé plusieurs sujets jusqu’à tomber sur celui du porno. Et j’ai découvert que la question était très présente dans ce milieu. J’ai d’abord travaillé sur un synopsis qui a été validé par le comité scientifique. Ensuite, lorsqu’il me manquait des infos, des précisions, j’en parlais avec le sociologue. Mais j’avais déjà une mine d’informations dans sa thèse. »

« Mes personnages, je les ai créés à partir de ceux qui existent dans ses recherches, continue-t-elle. Par exemple, le héros noir spécialisé dans les femmes mures existe vraiment ! Car il y a un vrai souci de véracité, de cohérence. Il faut que nos dessins et notre scénario respectent la thèse de départ. On ne peut pas faire n’importe quoi ! Parfois, dans le récit, je voulais faire quelques détours narratifs au bénéfice de l’histoire, mais ce n’était pas possible ! »

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d'après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Cet élan de sincérité pourrait laisser croire que l’histoire de cette Fabrique pornographique est cousue de fil blanc. C’est pourtant tout le contraire. Forte de son expertise en bande dessinée, Lisa Mandel a parfaitement intégré les aspects sociologiques tout en apportant de l’épaisseur au scénario et à ses personnages ! Le récit commence mollement avant de gagner progressivement en vigueur, qui favorise une réelle identification avec les deux acteurs novices qui vont découvrir l’univers du porno. Lisa Mandel ponctue son récit de pleines pages pour imposer son rythme, insister sur un point fort, ou changer de séquence.

Quant à son dessin, il lui permet d’être précise sans jamais tomber dans le piège de la vulgarité. Lorsqu’elle doit aborder quelques scènes spécifiques, l’auteure se permet alors de pousser son dessin dans un style plus réaliste, sans que cela ne crée de rupture avec l’approche graphique générale de l’ouvrage. C’est surtout cette étonnante simplicité qui fait la réussite de l’album : la succession des plans, l’utilisation des fonds gris, le rythme des séquences, les brèves inclusions de notices plus techniques pour décliner l’histoire du porno sans tomber dans un style encyclopédique,... quelle maestria !

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d'après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Cet ouvrage énumère de nombreux détails sur ces métiers pornographiques, l’aspect sociologique et documentaire prime toujours, sans pour autant effacer l’empathie suscitée par les personnages. D’ailleurs, si le thème et les propos rappelle furieusement Explicite - Carnet de tournage d’Olivier Milhaud & Clément C. Fabre chez Delcourt/Mirages qui décrit lui aussi le tournage d’un film X, l’intérêt de la Fabrique pornographique est accru en raison de l’ampleur des faits authentiques qu’il rassemble.Avec ce magnifique exercice d’équilibriste sur un sujet casse-gueule, Sociorama a trouvé son meilleur ambassadeur !

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)
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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Le chantier des immigrés

Avec un tel démarrage, difficile de s’attendre qu’un niveau comparable avec le second album qui inaugure cette nouvelle collection. De fait, Chantier interdit au public est loin de tenir le niveau ! Pourtant, la thématique des ouvriers illégaux sur les chantiers était porteuse, tout autant que le point de vue d’un jeune et nouveau manœuvre qui se rend compte en une semaine des conditions de travail pour les ouvriers munis de faux-papiers.

« J’ai dû relire la thèse de Nicolas Jounin cinq fois pour tout comprendre, alors qu’elle est très bien écrite., explique Claire Braud. Ce n’est pas évident de lire de la sociologie ! Heureusement, la bande dessinée permet de tout vulgariser grâce à des personnages qui rendent le récit plus humain. Le sujet des hommes embauchés dans le bâtiment m’intéressait particulièrement. Ce sont les esclaves d’aujourd’hui ! Plus de la moitié d’entre eux travaillent en intérim. Il y a une violence dans leurs rapports qui est terrible. »

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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)
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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)
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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)

« Le sociologue a passé deux ans sur les chantiers, continue-t-elle. Il s’est fait recruter en tant que manœuvre puis coffreur. Le récit restitue donc les ambiances et les dialogues au plus près du réel. Pour ma part, j’ai juste rajouté les émotions. »

Ses intentions sont louables, mais d’entrée de jeu, le graphisme ne séduit guère : les cadrages sont bancals, le lettrage approximatif, les perspectives scabreuses, et les jeux d’ombres d’une case à l’autre décrédibilisent les quelques notations réalistes, pourtant nécessaires, qui auraient dû apparaître.

Graphiquement parlant, surtout si on lit cet album après celui de Lisa Mandel, la déception est grande, comme par exemple lorsque l’auteure Claire Braud marque maladroitement des effets de vitesse et d’énervement, ou dans l’usage tout en subjectivité de physionomies animales pour décrire certains personnages en situation.

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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)
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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)

C’est bien dommage, car le propos est globalement intéressant. La méthode de narration est lourde : les arrêts sur image pour laisser parler certains interlocuteurs cassent un rythme qui peine à s’installer. L’imposition des pages elles-mêmes semble aléatoire : on voit bien que certaines planches auraient dû se retrouver en vis-à-vis, et non à la page suivante. Des séquences auraient sauté au moment du final cut ? Tout cela donne un sentiment de précipitation...

Pour le lecteur qui ferait abstraction de ces défauts, la lecture de ce récit qui décrit avec acuité la situation de ces ouvriers illégaux, sous-payés, insécurisés et dépourvus de droits, fascine autant qu’elle horrifie. Même si elle arrive tard dans le livre, la responsabilité du comportement des acteurs du marché, avides de gain facile et immédiat est patente : tous les acteurs du bâtiment, jusqu’aux consommateurs, sont la cause de ces injustices flagrantes.

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"La Fabrique pornographique" de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman (Casterman)

Bien que peu comparables, La Fabrique pornographique et Chantier interdit au public amorcent une collection au propos ambitieux et pertinent. On espère que les prochains titres à paraître en avril et en août prochaines en garderont l’esprit, tout en maintenant une qualité suffisante. La réussite de cette collection est à ce prix.

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"Chantier interdit au public" de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin (Casterman)

Après Sociorama, nous aborderons demain l’autre collection, parue au Lombard : La Petite Bédéthèque des Savoirs.

(par Charles-Louis Detournay)

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