Rencontres d’Aix-en-Provence : l’exposition "Un Matin avec Mlle Latarte" de Caroline Sury

15 mai 2019 0 commentaire

Comment rendre, à travers une exposition, le plaisir et les émotions nés de la lecture d’une bande dessinée ? La solution la plus fréquente consiste en la présentation de planches originales. Mais si cela permet d’observer voire d’admirer le trait d’un artiste, la scénographie peine parfois à compenser le fait que tous les styles ne supportent pas l’accrochage de la même façon.

Caroline Sury et Ludovic Ameline ont su éviter le piège de la platitude en proposant un parcours rappelant la bande dessinée Un Matin avec Mlle Latarte. Le dessin de Caroline Sury n’aurait peut-être pas gagné à être agrandi : électrique et énergique, dense et touffue, de grands formats n’auraient sans doute pas permis une bonne lisibilité. En revanche, ses découpages jouant avec les contrastes et avec les formes semblaient comme prédestinés à être exposés.

Ainsi, les choix de scénographie s’avèrent fructueux. Grâce à des projections et des installations, le parcours, à l’instar de la lecture de la bande dessinée, nous place dans la situation de Mlle Latarte : confrontation à l’enfermement psychologique, cheminement libératoire, oscillations entre moments sombres et fulgurances lumineuses.

Nous entrons dans l’exposition par un interstice. Il faut en effet commencer par regarder Mlle Latarte à travers un œilleton pour la découvrir se réveillant aux côtés de Psycojumbo. L’installation en volume et les projections associées nous font entrer directement dans l’intimité du couple et surtout dans la psychologie de Mlle Latarte. Moment de paix voire d’amour, ce réveil marque aussi le début de l’inquiétude, comme en atteste le regard du personnage.

Puis, après la descente d’une volée de marche, arrive le choc : cette relation amoureuse est aussi un piège. Une grande poupée de Mlle Latarte, suspendue et tournoyante, ce qui évoque là encore parfaitement ses états d’âme, projette son ombre sur un immense cœur lumineux. Prenant toute la place dans ce cœur, Psycojumbo, le compagnon pervers-narcissique, est là, menaçant, terrorisant.

Il faut alors se retourner pour se rendre compte de l’ampleur du parcours à effectuer. La longue salle voûtée du Musée des Tapisserie d’Aix-en-Provence est transformée en écrin d’ombre et de lumière, dans lequel il faut avancer pour parvenir à échapper à l’étouffement de la relation. Au fur et à mesure de la progression, nous découvrons les grandes projections des découpages de Caroline Sury, figures représentant ses amis-jokers qui l’aident à se débarrasser de Psycojumbo.

Au bout de cette allée se trouve un étrange carré, constitué de feuilles de papier suspendues. Ce sont les planches du livre ! Il faut oser présenter dos au regard du spectateur les dessins de ce qui est habituellement au centre des expositions... Mais nous sommes invités à pénétrer dans ce carré, comme pour entrer encore plus avant dans l’esprit de Mlle Latarte. Nous nous retrouvons alors enfermés dans sa bande dessinée comme elle est enserrée dans sa relation avec Psycojumbo.

Rien de plus facile, à condition d’oser cependant, de briser la contrainte. Elle se révèle légère et presque impalpable. L’emprise du pervers-narcissique est également comme cela : elle ne fonctionne et ne fait du mal que parce que nous en acceptons le jeu. Casser le schéma revient à se libérer et à ne plus craindre l’oppression. Reste à franchir un dernier obstacle - un mur dans l’exposition, la peur dans la bande dessinée - pour retrouver la sérénité. Et nous faisons alors face à une immense projection d’un découpage montrant Mlle Latarte, le regard enfin franc et apaisé.

L’exposition de Caroline Sury et Ludovic Ameline, visible jusqu’au 19 mai et en particulier lors de la Nuit européenne des musées lors de laquelle l’artiste sera présente, peut paraître cryptique. Elle sort de l’ordinaire et peut décontenancer ceux qui n’ont pas lu Un Matin avec Mlle Latarte. Mais elle est aussi une invitation à s’interroger sur son sens et donc à lire l’ouvrage, qu’elle retranscrit d’une façon à la fois fidèle et originale. Il est rare de voir autant d’audace et réflexion dans une exposition sur une bande dessinée !

Rencontres d'Aix-en-Provence : l'exposition "Un Matin avec Mlle Latarte" de Caroline Sury

FH

Tous les visuels sont sous copyright : artistes pour les dessins - F. Hojlo pour les photographies.

INFOS PRATIQUES
Du 6 avril au 19 mai 2019
Musée des Tapisseries
Palais de l’Archevêché
28 Place des Martyrs de la Résistance
Aix-en-Provence - Bouches-du-Rhône
Provence-Alpes-Côte d’Azur
Tous les jours, sauf le mardi | 10h-12h30 et 13h30-18h
Entrée libre

Consulter le site de l’événement & le site de l’autrice.

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