Buck Danny : Monument de la bande dessinée et de l’aviation

8 mars 2011 14 commentaires
  • L’édition d’une nouvelle intégrale de « Buck Danny » remise en lumière par le fabuleux travail de Patrick Gaumer souligne toute la dimension patrimoniale d’une collection qui, à bien des égards, raconte aussi bien l’histoire de la bande dessinée, que l’Histoire tout court, ou l’histoire de l’aviation en particulier. Un édifice élevé à la mémoire d’un genre (la BD d’aviation), au souvenir d’auteurs d’exception (Hubinon, Charlier), le témoignage d’une époque : Littéralement, un monument.
Buck Danny : Monument de la bande dessinée et de l'aviation
Buck Danny l’intégrale T1
Ed. Dupuis

Dans un article écrit ailleurs, je faisais remarquer que nous sommes aujourd’hui dans une séquence particulière de l’édition : « Nous vivons, peu s’en aperçoivent, un moment unique dans l’histoire de la bande dessinée : à l’heure où le marché est envahi par la « surproduction » (terme inventé par des commerciaux fatigués pour désigner la « concurrence »), jamais les classiques, par le truchement des intégrales, n’ont été autant présents sur le marché, valorisés par un accompagnement critique sans équivalent. Il n’y a pas de doute, la bande dessinée est entrée dans l’histoire. »

J’ajoutais : « …En créant des « intégrales », les éditeurs ont permis ces dernières années la constitution d’un domaine classique avec de grandes unités de lecture qui permettent non seulement une distraction conséquente pour un prix relativement modique, mais surtout d’appréhender une œuvre dans sa globalité. Souvent, et c’est particulièrement visible chez Dupuis ces deux dernières années, cette production est dotée d’un accompagnement critique conséquent. […] Un calcul habile car cette évolution est aussi importante que la publication des premiers outils de référence dans les années 1970. Un véritable corpus d’œuvres classiques s’installe, à l’instar du théâtre ou du cinéma. Il ne reste plus qu’aux enseignants à s’en saisir et qu’on l’étudie en classe. » [1]

Contextes

« L’édition Gaumer », appelons-la comme cela, bien que cette publication doive beaucoup au travail de l’éditeur Martin Zeller, aux lectures vétilleuses du fils du scénariste, Philippe Charlier, et de la fille du dessinateur, Michèle Hubinon, et à la maquette de Philippe Ghielmetti, comporte un nombre incroyable de documents inédits et d’informations de première main sur la série. Elle n’hésite pas à contextualiser l’œuvre parmi les autres séries d’aviation produites à l’époque (Terry & les Pirates de Milton Caniff, Bob l’aviateur de Frank Robbins, Ace Drummond de Clayton Knight…) dont Buck Danny est une démarque, par rapport au club d’aviation de Spirou dont il est une émanation, par rapport aux origines liégeoises des auteurs (Liège est un centre important de création et de rayonnement de la BD belge), enfin dans la biographie d’un trio de créateurs d’exception que sont Jean-Michel Charlier, Victor Hubinon et Georges Troisfontaines.

Lettre d’engagement de la Sabena. Charlier a failli devenir pilote de ligne au lieu de scénariste de bande dessinée.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Documents inédits (comme cette illustration éblouissante pour Les Japs attaquent par Hubinon qui ne sera pas retenue ou encore cette lettre de la Sabena, la compagnie nationale belge d’aviation, acceptant l’engagement de J-M. Charlier comme pilote) côtoient des œuvres d’époque oubliées comme L’Agonie du Bismarck ou Tarawa, atoll sanglant des mêmes auteurs.

Il n’est pas jusqu’au ton, parfois « raciste », « colonialiste » ou « anticommuniste » (avec les guillemets d’usage, sinon Philippe Charlier va encore m’allumer), tellement typique de l’époque, qui ne soit un témoignage d’une parfaite acuité de l’histoire politique et culturelle de l’après-guerre.

On ne peut mieux dire : Un monument.

La première planche de Buck Danny. Les Chinois y apparaissent "antipathiques"...
(C) Toisfontaines, Charlier, Hubinon. (C) Dupuis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire l’interview de Patrick Gaumer à propos de ces intégrales

En médaillon : couverture de Jijé pour "Les Japs attaquent" (extrait)

[1in Mundo-BD, Didier Pasamonik, Le Calcul des intégrales, 17 novembre 2010.

 
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14 Messages :
  • Pourquoi des guillemets à raciste et anticommuniste ?

    De mémoire, les propos tenus dans les pages des Buck Danny n’ont jamais été des propos mesurés et empreints d’humanisme, tout comme la série ne peut être considérée comme une ode à la fraternité entre les peuples. Ce ne sont pas les "faces de prune" et autres "citrons" (je mets des guillemets car je cite !) qui me contrediront.
    On a fait un procès à Tintin pour moins que ça !

    Ceci dit, ça n’enlève rien aux qualités graphiques et narratives de l’œuvre, qui, une fois encore, doit être replacée dans son contexte...

    Bon, et si on parlait de Louis-Ferdinand Céline ?

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    • Répondu par FB le 8 mars 2011 à  19:09 :

      C’est clair qu’il y a un parfum de racisme, parfois, dans les dialogues de certains personnages de JM Charlier. Dans la réédition des aventures de "Kim Devil", par exemple (si "Buck Danny" ne suffisait pas ;-)), les propos envers les "sauvages" qui vivent dans la forêt son peu amènes... Je n’ai pas relu les "Tiger Joe" mais il me semble que c’est du même acabit. Ceci étant dit, je suis malgré tout fan des BD de Charlier...

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      • Répondu par Oncle Francois le 8 mars 2011 à  20:39 :

        C’est le reflet de l’époque, mon bon ami ! Il y avait en effet de nombreuses colonies, protectorats, Comptoirs et territoires administrés, où de grandes puissances européennes (Angleterre, France, Belgique : et oui, la partie la plus riche du Congo était belge, et non française !!)exploitaient depuis des décennies les richesses naturelles et les forces humaines des continents éloignés. En contrepartie : quelques vaccins, la langue française ou anglaise, l’éducation catholique (pratique pour gagner le Paradis !!),en prime l’appel sur les lignes de combats les plus sanglantes en cas de conflit...

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        • Répondu le 8 mars 2011 à  23:25 :

          C’est le reflet de l’époque, mon bon ami !

          Oui, on le connait ce couplet "à l’époque tout le monde était raciste" à part ceux qui ne l’étaient pas.

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    • Répondu par Cyrille JEAN le 9 mars 2011 à  12:33 :

      C’est une obsession Céline ou quoi, et pourquoi pas non Riefensthal, Cortot, Karl Orff ou Wittgenstein etc ... . Le problème est de deux ordres me semblent-ils. D’une part il y a cette fameuse "remise en contexte", c’est vrai, à certaines époques il y a des choses impensables et à d’autres moins. Mais le problème principal de ce foutu débat de prescription des œuvres dans les programmes scolaires ou dans une histoire officielle de l’art est beaucoup plus gênant. Il s’agit de nous faire croire que l’art (quelque soit le média) répond à une quelconque exigence éthique, ce qui est une aberration complète. Alors quoi, parce que Voltaire traite presque tous ceux qu’il n’aime pas de juif, il doit être écarté, et alors puisque César découpe les civils et met en esclavage ces ennemis, il ne faut plus lire la guerre des Gaules que comme un document historique car il a perdu toute valeur esthétique. Et je ne parle pas de Sade, Bataille et une tripoté d’autres auteurs de Socrate qui aimait un peu trop les jeunes éphèbes pour les règles de nos jours à David qui fait, sa vie durant, de la propagande pour un dictateur sanguinaire.

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  • On dirait du Pierre la Police sur cette première planche : )

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  • Bonsoir Monsieur Pasamonik. Bravo pour votre excellent article qui rend un juste hommage à une excellente série d’aviation. Ceci dit, pourquoi ne pas avoir mis dans l’article "cette illustration éblouissante pour Les Japs attaquent par Hubinon qui ne sera pas retenue " ? Celle que vous présentez est en fait la reprise de l’EO de l’époque, une peinture du grand Jijé(Monsieur Gillain), il me semble que monsieur Dupuis préfêra à l’époque publier une couve d’un grand professionnel du dessin. Cordialement !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 9 mars 2011 à  08:52 :

      Ceci dit, pourquoi ne pas avoir mis dans l’article "cette illustration éblouissante pour Les Japs attaquent par Hubinon qui ne sera pas retenue " ? Celle que vous présentez est en fait la reprise de l’EO de l’époque, une peinture du grand Jijé(Monsieur Gillain), il me semble que monsieur Dupuis préfêra à l’époque publier une couve d’un grand professionnel du dessin.

      Parce que cette illustration originale de Hubinon, inédite donc, figure précisément parmi les documents publiés dans cette préface.

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      • Répondu par xav kord le 9 mars 2011 à  12:26 :

        "(...) cette illustration originale de Hubinon, inédite donc(...)"

        Je ne comprends pas non plus : cette illustration me semble bien avoir servi pour la couverture de l’album "Les Japs attaquent". En quoi est-elle donc inédite ?

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      • Répondu par jpa le 10 mars 2011 à  15:35 :

        disons inédite en album, car elle a été publiée en poster, supplément au journal de Spirou n°2176 du 17/12/1979

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  • Il ne faut pas confondre les dialogues prononcés par les personnages avec les intentions des auteurs dans leur oeuvre.
    Raconter une histoire où des personnages tiennent des propos « racistes » n’en fait pas forcément une œuvre raciste.
    Ces termes que vous qualifiez de racistes sont tout simplement réalistes : après s’être faits attaquer à Pearl Harbour par les japonais (sans déclaration de guerre), les soldats américains devaient certainement plutôt utiliser le terme "face de prune" plutôt que "nos gentils amis du soleil levant" pour désigner leurs ennemis. Et si ça choque certains lecteurs, ils n’ont qu’à lire les aventures de Oui-Oui.
    Car si on suit cette logique, il faudrait aussi supprimer les termes « sale boche », « frisé », « doryphore », etc. utilisés dans les dialogues des films se déroulant durant la seconde guerre mondiale car ce sont des termes xénophobes. Il faut raison garder.

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    • Répondu le 10 mars 2011 à  15:44 :

      Les premiers Buck Danny sont bellicistes et franchement pro-américains, période oblige. Les premiers épisodes datent de l’immédiat après-guerre, et cela se sent.
      Les Japonais sont traités de face-de-citron et sont représentés comme des faces-de-citron, la lueur vicieuse dans le regard en prime.
      Faut-il s’en offusquer ? Non, mais contextualiser.

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      • Répondu le 16 mars 2011 à  23:41 :

        Evidemment que les Buck Danny sont pro-américains puisqu’ils racontent les aventures d’aviateurs américains. Il ne manquerait plus qu’ils soient anti-américains ! Quant à bellicistes, le terme ne veut rien dire : les militaires sont là pour se battre, c’est leur métier mais ce sont les politiques qui décident ou non d’entrer dans un conflit, les militaires ne font qu’obéir.

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