Huitième continent, T1 : Edgar Poe, le dernier cauchemar - Par Vilà & Collignon - 12bis

7 mars 2011 0 commentaire
  • Cette série en trois tomes s'attache successivement à la destinée de trois grands écrivains. Ce premier volume tente de comprendre ce qui a provoqué la mort mystérieuse de Poe, en la liant avec le seul roman qu'il ait écrit. Mêlant fiction et réalité, les auteurs nous livrent une œuvre forte et entière. Une très grande réussite !

Edgar Allan Poe, écrivain américain, poète, romancier et nouvelliste du XIXe siècle a eu une mort digne des histoires qu’il a écrites. Il fut retrouvé le 3 octobre 1849 errant dans les rues de Baltimore, sinon ivre, du moins hébété. Hospitalisé, il resta plusieurs jours dans le coma avant de mourir. Les causes réelles de ce décès restent encore mystérieuses…

La série Huitième continent, pour ce tome 1, nous raconte les dernières heures de la vie de Poe. Pourquoi il revient-il à Baltimore ? Comment disparaît-il pendant quatre jours et qu’a-t-il fait pendant ce temps ? Pourquoi trouve-t-il une mort si étrange ? Et pourquoi ces derniers propos furent-ils aussi délirants ?

Huitième continent, T1 : Edgar Poe, le dernier cauchemar - Par Vilà & Collignon - 12bis

Dans l’article sur la collection 1800 de Soleil où nous évoquions la question de l’adaptation des figures emblématiques de la littérature, nous avions discuté, notamment dans le forum, à propos de la complexité inhérente de cette pratique dans le domaine de la bande dessinée. De ce point de vue, Huitième continent est sans doute l’exemple (presque) parfait de ce qu’il faut atteindre. Ce Dernier Cauchemar d’Edgar Allan Poe parvient à se frayer un chemin entre les zones d’ombres de la biographie de l’auteur, en les comblant avec un fantastique que Poe lui-même aurait peut-être apprécié, et qui revient avec profondeur sur l’œuvre laissée par l’écrivain.

Il serait difficile de décrire le cheminement du récit, tant l’ambiance s’impose naturellement. C’est à la fois mystérieux et étrange, débridé et aventureux, romantique et angoissant. Ainsi que Poe avait l’habitude de le faire, en particulier dans son seul roman publié, The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket (mal retranscrit sous le titre des Aventures d’Arthur Gordon Pym), il laisse pas mal d’interrogations inexplorées. Sans doute, la résolution de certaines d’entre elles nous parviendra-elle dans les deux prochains volumes... Quoiqu’il en soit, ce premier tome peut se lire indépendamment et, loin de gâcher le récit, ces questions laissées pendantes contribuent à la création d’un climat savoureusement étrange.

Le titre de la série interpelle : « Huitième continent » évoque précisément une Terra incognita dont traite justement le roman unique de Poe [1] et on en trouve l’explication dans cette adaptation. Mais nul n’est besoin de le savoir pour apprécier la saveur de cet album, au point que le résumé initial donné en quatre planches paraît inutilement indigeste.

Détail historique, Poe et son éditeur de l’époque firent passer ce roman pour une pseudo-autobiographie. Le romancier aurait probablement apprécié de voir comment sa propre mort sert de processus narratif, comme dans une dernière une dernière mise en abîme ! Ce roman décontenança d’ailleurs tellement de lecteurs contemporains par ses inexactitudes et son mysticisme qu’il attira les esprits aussi singuliers que Baudelaire (son premier traducteur en France), Jorge Luis Borges, Howard Phillips Lovecraft, Gaston Bachelard sans oublier Edgar P. Jacobs qui emprunta à l’écrivain la forme de son patronyme.

Parmi eux, la série choisit Jules Verne qui donna d’ailleurs une suite au roman de Poe : Le Sphinx des glaces. Elle se poursuit dans cette voie-là, au fil de la biographie des écrivains en utilisant leurs personnages de papier comme des personnes réelles. Si la mort de Jules Verne fut ordinaire, celle de Jack London, en revanche, troisième et dernier écrivain de cette série, a été violente, car il était rongé par la syphilis, asservi par l’alcool, la morphine et l’héroïne.

Entre ces trois univers, si riches pour ce qu’ils ont apporté à la littérature, le scénariste Christian Vilà ajoute des êtres étranges, les Brûlants, qui se battent pour que le secret de leur existence soit maintenu, tandis qu’un ordre étrange, les Gris, poursuit également Poe pour ses écrits.

Devant ces poursuivants (que l’on peut interpréter métaphoriquement de manière évidente), Poe fuit en s’enfonçant dans la brume, dans une atmosphère merveilleusement dépeinte par Stéphane Collignon, déjà aux côté de Vila pour le diptyque de Neurotrans. Nul besoin d’avoir lu les écrits d’Edgar Allan Poe pour apprécier la saveur de cet album, même si les quatre planches résumant Les aventures de d’Arthur Gordon Pym paraîtront fort indigestes au regard de la cohérence du récit général.

Suivez donc Poe jusqu’à une taverne où il ne peut refuser le verre qu’une femme délicieuse lui propose. Faites comme lui, succombez à Annabel Lee dont Poe écrivit qu’ils s’aimaient « d’un amour qui était plus que de l’amour », et succombez enfin pour connaître le funeste mais romantique trépas d’un des plus grands écrivains de l’histoire.

(par Charles-Louis Detournay)

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[1Pourquoi le huitième et non le septième ? Les Anglo-saxons tiennent compte avec justesse de la géologie pour distinguer l’Amérique du Nord de l’Amérique du Sud en deux continents différents, l’Antarctique étant considérée comme le septième, une nouvelle terre viendrait donc logiquement en huitième position. L’Atlantide ? Mû ?

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