Décès du grand dessinateur réaliste turc Suat Yalaz

8 mars 2020 1 commentaire
  • Il était, dans son pays, la Turquie, l’un des dessinateurs les plus connus de sa génération voyant sa série "Karaoğlan" publiée continument depuis 1962 et adaptée au cinéma. Mais il a aussi vécu une carrière internationale qui passa par Paris, où son personnage était publié en petit format sous le titre de "Kébir". Il y vécut notamment pendant sept ans, ces dernières années entre Versailles et Istanbul, publiant pour plusieurs éditeurs internationaux aussi bien dans le registre réaliste qu’humoristique ou érotique. Ce titan vient de mourir à Istanbul à l’âge de 88 ans.

Fils d’un greffier, Suat Yalaz était né le 1er janvier 1932 à Çiçekdağı dans la province de Kırşehir au cœur de l’Anatolie centrale. Il passe son enfance dans plusieurs villes au gré des affectations de son père. C’est à l’âge de 16 ans qu’il publie ses premiers dessins tout en entrant à l’Académie des Beaux-Arts d’Istanbul. Sa collaboration à la revue Dolmuş des frères İlhan & Turhan Selçuk, est décisive : il y fait montre de la précocité d’un talent capable de s’exprimer dans le registre réaliste comme humoristique.

C’est le 3 janvier 1962 qu’il publie dans la revue à fort tirage Akşam le personnage qui le rendit célèbre : Karaoğlan. Si l’on se réfère à Erol Bostancı dans son Histoire de la bande dessinée turque [1], son personnage a été inspiré par une collaboration de l’auteur avec Abdullah Ziya Kozanoğlu, «  le premier grand scénariste de la BD turque. » La relation entre les deux hommes tourna court et Suat Yalaz continua seul cette série qui se déroule à l’époque des invasions mongoles (XIIIe s.) principalement en Asie centrale durant le règne de Gengis Khan.

Décès du grand dessinateur réaliste turc Suat Yalaz
Karaoğlan de Suat Yalaz

Flattant le nationalisme turc, il imagine les aventures d’un héros ouïgour qui parcourt tout l’espace ottoman de la Chine à l’Inde, de la Sibérie au Maghreb dans un style de dessin s’inspirant aussi bien du réalisme historique d’un Harold Foster sur Prince Valiant comme du dessin rapide et précis de la production populaire italienne de Bonelli (Tex, Zagor…). Sa publication dans un quotidien lui permet d’aborder des thèmes plus adultes, historiques, politiques et même érotiques. Quittant ce support, elle fut publiée en fascicules jusqu’en 2002, totalisant 80 aventures.

Un strip de Karaoğlan par Suat Yalaz

Du fait de son succès, la série fit l’objet de plusieurs adaptations pour le grand écran dont six réalisées par l’auteur lui-même entre 1965 et 1969. Deux autres films en furent tirés en 1972 et 2013 ainsi qu’une mini-série pour la TV en 2002.

La production de Suat Yalaz ne s’arrête pas à cette série, loin de là. On lui doit d’autres sagas inspirées par l’histoire ottomane. En 1971, l’auteur émigre momentanément en France pour travailler pour l’éditeur de petits formats SFPI (Société Française de Presse Illustrée). Il y dessine les personnages de Ringo, de Sony et y adapte sa série Karaoğlan sous le titre de Kébir. [2] Travaillant près de sept ans en France, on lui doit quelques scénarios pour la revue Zorro et des petits formats érotiques, alors très populaires, notamment sous le pseudonyme de Gi-Toro aux titres évocateurs de Futurella, Lady Sex, Sadissimo ou Satanika… Ses œuvres furent publiées en turc, français, anglais, allemand, arabe et russe.

La version française de Karaoğlan : Kébir. Un grand succès francophone, notamment dans les pays du Maghreb.

Il disparaît quasiment au même moment qu’un autre dessinateur, Abdullah Turhan, inconnu chez nous, mais dont le parcours a été comparable. Né à Trabzon en 1933, c’était un auteur de BD productif qui avait, parmi d’autres, créé le personnage de Kara Murat dans le magazine Günaydın en 1971. Là encore, il s’agit d’une série historique qui fit l’objet d’adaptations cinématographiques. Abdullah Turhan disparaît quant à lui à l’âge de 87 ans.

"Kara Murat" de Abdullah Turhan (1971)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Tome 2, 2020.

[273 numéros d’août 1971 à novembre 1975.

 
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1 Message :
  • Mort du grand dessinateur réaliste turc Suat Yalaz
    9 mars 11:06, par Laurent Mélikian

    Un détail à propos de Suat Yalaz. Il a été publié et s’est installé en France, avec le concours de Jean Pape, de son vrai nom Varoujan Papazian (1920-2002). Celui-ci est un rescapé de l’incendie de Smyrne provoqué par Atatürk en 1922 mais également l’auteur de Zorro et officieusement Rédacteur en Chef des publications SFPI, d’autre part. Il est étonnant que cet artiste arménien qui est resté toute sa vie attaché à la mémoire arménienne ait soutenu et publié un dessinateur turc qui défend le panturquisme avec Kébir.
    A ce sujet j’ai interrogé son fils André Papazian pour le magazine les Nouvelles d’Arménie : « Mon père m’avait dit à propos de Suat Yalaz : « Le dessin c’est comme la musique, il n’y a pas de patrie et son dessin est excellent. » Yalaz ne s’en est pas montré très reconnaissant, il l’appelait Papazian pour bien marquer leur différence. »

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