Destination ailleurs : La Russie de Pascal Rabaté

14 août 2007 3 commentaires
  • Quand Pascal Rabaté est primé en janvier 2000 à Angoulême, les cicatrices de l’ex-empire soviétique ne sont pas encore refermées et l’œuvre du dessinateur angevin fait alors figure d’o.v.n.i. dans le monde des « petits mickeys » tant par ses partis pris graphiques et esthétiques, que par son sujet .
Destination ailleurs : La Russie de Pascal Rabaté
Ibicus par Pascal Rabaté d’après Alexis Tolstoï
Une épopée en 4 tomes et plus de 500 pages aux éditions Vents d’Ouest.

Les mésaventures de Simeon Nevzorof, obscur comptable, prototype même de l’anti-héros, ballotté au gré des soubresauts de la Révolution d’Octobre sont adaptées à partir d’un roman oublié d’un certain Alexis Tolstoï (et non du célèbre Léon !) déniché chez un bouquiniste par le dessinateur des Petits ruisseaux. Cette épopée sinistre et dérisoire raconte comment, alors que La Grande Russie prend l’eau de toute part, ce Rastignac débutant cherche avant tout à sauver sa peau, essentiellement motivé par la recherche de l’enrichissement personnel et la jouissance immédiate, une idéologie purement individuelle en opposition au contexte du moment, on l’aura compris !

Plus qu’un récit linéaire et formel, Ibicus est d’abord la chronique d’une errance cynique et désabusée à travers la Russie bouleversée et agitée de 1917 dans laquelle Nevzorof court après son rêve (?), celui de réussir, de gagner de l’argent (facilement ?) de se faire une place au soleil malgré les ombres et les nuages noirs qui s’amoncellent sur cette région du monde sinistre et déglinguée où de nombreux destins individuels vont chavirer sous la pression des évènements. Tour à tour comte, détrousseur, tenancier de tripot…, il traverse cette période de révolution comme un chat à neuf vies… Avec neuf vies, mais un seule mort, rajoute Rabaté dans la post-face du premier tome !

Ibicus par Pascal Rabaté d’après Alexis Tolstoï
(C) éditions Vents d’Ouest

Voyage à l’intérieur d’une Russie intime

Avec cette réussite monumentale (quatre épais volumes dans l’édition originale, un succès inespéré), Rabaté construit une œuvre personnelle et forte, en marge de ses premiers récits au trait charbonneux, faussement brouillon, chroniques d’un quart monde provincial des bords de Loire.(les Pieds dedans, un ver dans le -fruit, aux éditions Vent d’Ouest).

Ibicus s’impose comme une œuvre majeure de la bande dessinée contemporaine, aussi originale dans sa forme que dans son propos bousculant bien des idées reçues. Loin des couleurs saturées d’aérographe du moment ou du nombrilisme d’autres récits graphiquement minimalistes, le dessinateur propose un vrai dépaysement, le souffle enfumé d’une aventure destroy et désespérée. Cette Russie méconnue, souvent invisible, reste aussi éloignée des clichés politiquement corrects que des allégories révolutionnaires et ne cherche donc pas à séduire les russophiles en mal de sensations fortes.

« Ce qui manque le plus à Moscou aujourd’hui ? La poésie, mon vieux, la poésie ! »

Tout l’esprit du livre est contenu dans les propos cyniques de Rtichtchev compère d’un jour de Nevzorof, lui proposant de créer une maison de passe !

Le visiteur du pays des années Intourist (agence officielle des années soviétiques) retrouvera à travers les gris et les espaces vides de certains décors l’ambiance à la fois glacée et immobile de certaines agglomérations de la Russie d’alors. Ici, le voyage est ailleurs, si les landes de l’Oural sont suggérées, si Odessa n’est pas forcément conforme aux cartes postales, l’exotisme de Rabaté est plus littéraire que géographique ou ethnologique. Rien à voir avec le fameux réalisme soviétique, Ibicus n’est ni l’un, ni l’autre : « Mon adaptation est libre, mais j’ai cependant essayé de respecter l’esprit de l’auteur. Ceci dit je m’en fous, c’était un stalinien et il est mort ! » (Extrait de la postface du premier volume).

Une page d'Ibicus par Pascal Rabaté

Une subjectivité assumée

L’auteur l’avoue et le revendique : son adaptation n’a pas vocation à faire œuvre de témoignage, les tenants de l’exactitude et de la vérité historique en seront pour leur frais. En privilégiant « l’ambiance à la vérité des lieux », l’auteur ne cherche pas à faire œuvre d’historien. Même si son personnage nous transporte de Petrograd à Odessa ou Istanbul, son graphisme basé sur une technique du lavis parfaitement maîtrisée mais sans excès d’esthétisme, nous rend ce monde pas encore soviétisé tout à fait convaincant et crédible.

Les références sont davantage à rechercher du côté d’Eisenstein de Lang ou de Wells car pour l’artiste « ce n’est pas la lumière qui est intéressante, c’est l’ombre ». [1] En travaillant sur l’étirement des silhouettes, Rabaté associe aussi toutes ses références expressionnistes (d’Otto Dix à Grosz ou Kokoschka !) pour recréer des ambiances fantastiques issues de sa culture cinématographique.
La maturité de son graphisme puise son expérience aussi bien dans les images d’un Chagall ou d’un Soutine pour le côté « russe » que dans celle d’un Breccia pour la confrontation du noir et du blanc et des clairs-obscurs.

Céline chez les soviets ?

Jusqu’à Sakhaline : Un prolongement éditorial paru en 2005
Aux éditions de l’An 2.

« Tolstoï a écrit Ibicus comme un roman d’allégeance au régime soviétique, une manière de dire que les Russes blancs qui étaient partis étaient tous des médiocres, point de vue que je ne partage évidemment pas . Tolstoï méprise et fait une fable là où moi je ne fais que le portrait d’un personnage minable qui se débat dans un bouillon de culture… » [2]

Ni misérabiliste, ni exagérément politique la Russie de Rabaté ne fait apparaître les Soviets que lorsque c’est nécessaire au récit, non pour servir un discours déjà rédigé. Ses parties de chasse sont sauvages, cruelles et côtoient le fantastique d’un monde en voie de disparition. Si Rabaté décrit un univers où la mort et la folie se disputent des destins tragiques et dérisoires. En revendiquant une « lecture délibérément subjective de l’Histoire » [3], il justifie une démarche qui ne gêne en rien l’évasion ou le voyage, bien au contraire ! Ibicus nous transporte dans un monde dont on croyait déjà tout connaître, un Voyage au bord de la nuit soviétique en quelque sorte !

On peut aussi visiter la Russie grâce à :

- Jusqu’à Sakhaline, un récit de voyage de Berrou et Rabaté (Editions de l’An 2)
- La machination Voronov par Y. Sente et A. Juillard, (Ed blake et Mortimer)
- Spirou et Fantasio à Moscou par Tome et Janry (Ed Dupuis)
- Partie de Chasse par Bilal et Christin (reprise dans le diptyque Fin de siècle, Ed Casterman)
- Le sarcophage par Bilal et Christin (Ed Dargaud)
- Corto Maltese en Sibérie par Hugo Pratt (Ed Casterman)
- Tintin au pays des Soviets par Hergé (Ed Casterman)
- Le Goulag de Dimitri par Mouminoux (Ed Glénat)
- Une jeunesse soviétique et Les fils d’Octobre par Nikolaï Maslov, Veronika Dorman, et Anne Coldefy-Faucard (Ed Denoël Graphic )
- Bouche du diable. par François Boucq, et Charyn, (Ed Casterman)
- Les démons du Kremlin. par Valérie Mangin et Malo Kerfriden, (série KGB) (Collection Quadrant solaire, Soleil Production)

D’autres suggestions ?

Pour compléter ce panorama, on pourra trouver d’autres informations sur les sites suivants :

- Le site très complet de JL Cantau :
- Un dossier sur le site toutenbd.com

le site « Comics.ru » ou l’on retrouve la plupart des jeunes créateurs russes d’aujourd’hui dispose d’une partie en version anglaise !

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1DBD n°13, Dossier Rabaté, décembre 2001.

[2DBD n°13, idem.

[3Entretien avec Hugues Dayez, in La nouvelle bande dessinée, Niffle, Bruxelles, 2002.

 
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3 Messages :
  • Destination ailleurs : La Russie de Pascal Rabaté
    14 août 2007 19:29, par François Boudet

    Egalement comme BD sur la Russie : Les aventures d’Ivan Zourine ; "Le Testament de Sibérie" et "Les Ors du Caucase" de René Follet et Jacques Stoquart aux éditions Des Ronds dans l’O.

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    • Répondu par Patrick Fodéré le 30 août 2007 à  10:49 :

      Juste ajouté l’ énorme Sibérie de Micheluzzi, incontournable. Tout comme le Corto en sibérie, bien sûr.
      Et sur le point de sortir un album qui promet beaucoup : Ce que le vent apporte de l’ espagnol Jaime Martin.

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  • Destination ailleurs : La Russie de Pascal Rabaté
    14 août 2007 23:52, par francois d

    voici encore quelques bds de ma bibliothèque ayant pour cadre la Russie, d’hier ou d’aujourd’hui :
    Nuit Blanche de Neuray et Yann (Glénat)
    L’impératrice Rouge d’Adamov et Dufaux (Glénat)
    Sophaletta d’Erik Arnoux (Glénat)
    Avel de Durieux et Dufaux (Glénat)
    Taïga de Savey et Giroud (Glénat)
    Vlad de Griffo et Swolfs (Lombard)
    Stone de Duvivier et Bucquoy (Glénat)
    Les ombres du Passé de Crisse (Armonia)
    Leonid et Spoutnika de Bercovici et Yann (Marsu)
    Bastos et Zakousky de Tranchand et Corteggiani (Glénat)
    La comtesse de Ségur de Carpentier et Lowenthal (Casterman)
    les premiers épisodes de la série Ian kaledine de Ferry et Vernal (Lombard)
    quelques épisodes de la série Alpha de Jigounov (Lombard)
    quelques épisodes de la série Pin-Up de Berthet et Yann (Dargaud)
    et l’un ou l’autre épisode de Dan Cooper de Weinberg (Lombard)
    à vérifier également la série Makabi (Neuray) et Les nouveaux Tsars (Delitte)
    bonne lecture !

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