Evaristo – Par Carlos Sampayo & Francisco Solano López – Éditions iLatina

11 septembre 2019 0 commentaire
  • Nous vous les présentions il y a peu, leur campagne de financement vient tout juste de s’achever et deux albums sont déjà parus. Evaristo vient ainsi inaugurer la seconde collection des éditions iLatina, Grandes Autores qui, après Novelas Graficas au sein de laquelle figurait le prometteur "Notes de bas de page" de Nacha, a été pensé sous la forme d’un espace d’expression dédié à la transmission patrimoniale d’œuvres sud-américaines d’auteurs ayant façonné et redéfini les contours et limites du 9e art.

Evaristo, polar noir argentin se tenant dans le Buenos Aires des 1950/1960, est éponyme de son personnage principal, l’intransigeant commissaire Evaristo, lui-même inspiré d’un célèbre policier argentin, Evaristo Meneses (1907-1992). Le média argentin La Nacion rapporte que ce dernier aurait "résolu 1117 vols et capturé plusieurs des criminels les plus dangereux de l’époque", entre 1957 et 1962. Après avoir pris sa retraite, dans les années 1960, l’agent de police a consacré une partie de son temps à la retranscription écrite de ses souvenirs. Ses mémoires compilent ainsi les plus grands cas de sa carrière et représentent une source d’inspiration indéniable pour les auteurs argentins que sont Carlos Sampayo et Francisco Solano López.

Evaristo – Par Carlos Sampayo & Francisco Solano López – Éditions iLatina
© éditions iLatina

Les deux compères, également à l’origine de L’Éternaute en compagnie de Hector Oesterheld pour Solano López, et Alack Sinner avec José Muñoz pour Carlos Sampayo, se lancent dans l’écriture de ce polar durant la première moitié des années 1980. En mélangeant les souvenirs du policier original et ceux de leurs jeunesses, les auteurs livrent aux lecteurs leurs visions de la capitale argentine au sortir de la guerre, quelques années seulement avant le début de la dictature militaire. Ces brefs rappels historiques sont absolument essentiels, nous y reviendrons.

Les enquêtes du patibulaire Evaristo furent publiées dans les pages du magazine Superhumor avant de passer au plus célèbre Fierro. Auparavant intitulé Fierro a fierro, la revue fut primée en 1988 lors de la cinquième édition du Salon International de la bande dessinée de Barcelone. Restée comme l’une des références du 9e art argentin des années 1980, la revue Fierro a vu passer dans ses pages de nombreux auteurs à la renommée internationale tels que Moebius, en 1984, l’incontournable Alberto Breccia, de même que son fils, Enrique Breccia, ou encore Domingo Mandrafina.

Notons que la compilation de 16 enquêtes traduites en français que nous propose les éditions iLatina n’est pas la première incursion du commissaire Evaristo en francophonie puisque les éditions Dargaud avaient déjà édité deux albums en 1985 et 1986. Pour proposer au lectorat ce nouvel album, les éditions iLatina et l’éditeur Thomas Dassance ont travaillé main dans la main avec les héritiers de Francisco Solano López qui se trouvent être en possession des originaux des aventures de Evaristo. Un simple travail de numérisation de ces planches n’a toutefois pas été suffisant et certaines ont dû être retravaillées. Ces opérations de restauration et de valorisation du patrimoine des auteurs ont été réalisées dans un souci de correspondance stylistique que l’on se régale à observer tout au long de l’album.

© éditions iLatina

Ainsi, nous suivons les pérégrinations de l’incorruptible Evaristo, au fil des meurtres et autres faits divers rythmant la ville du commissariat de Buenos Aires auquel il appartient. L’occasion pour les deux auteurs de faire voyager le lecteur aux quatre coins de la capitale argentine, des beaux-quartiers à la prise, en passant par les bas-fonds de la métropole. Ces différents paysages urbains sont rendus à merveille par le trait d’un Solano López au sommet de son art. La violence de l’univers à laquelle est quotidiennement confronté l’ancien boxeur suinte de chaque case et ne laissera personne indifférent, pas même l’inamovible agent.

Au-delà de l’éthique qui l’anime, du code d’honneur auquel il se tient, contrastant avec son apparente misogynie ou encore homophobie caractéristique de l’époque, Evaristo ne sort pas indemne de cette confrontation permanente avec la noirceur du monde qui l’entoure. Il peut parfois même apparaître terriblement humain comme lorsqu’il se confie à un lion échappé du zoo, que son fils se fait séquestrer, ou qu’il tousse à en crever du fait des nombreuses cigarettes qu’il ne manque pas de s’allumer à longueur de pages.

© éditions iLatina

Mais le fort du récit ne réside pas uniquement dans sa qualité graphique ou sur la construction d’un personnage principal iconique, il repose également sur une narration des plus habiles qui a su s’accommoder du contraignant format magazine. À la fois rapide et efficace, le déroulé du récit est rythmé par un découpage des cases et scènes des plus intéressants du fait des nombreuses ellipses réalisées. Le fait que cette démultiplication de sauts temporels ne nuise à la compréhension du récit est une performance en soi.

L’autre caractéristique de la construction du récit est à chercher du côté de ses changements de focale. Après s’être efforcé de construire un personnage principal imposant, celui-ci est fréquemment placé sur un second plan, laissant place à un nouveau personnage qui, bien souvent ne sera pas réutilisé. Le procédé est ainsi à l’origine de changements de ton permettant de rythmer la lecture, mais également d’introduire de nouvelles problématiques au récit, notamment en faisant référence à divers événements historiques.

© éditions iLatina
éditions iLatina

En effet, bien que les auteurs aient fait le choix de ne pas reprendre les affaires des mémoires du vrai commissaire Evaristo Meneses, ceux-ci ont mis un point d’honneur à ancrer leur récit dans le réel. En atteste la représentation graphique de Buenos Aires, de même que des événements tels que l’enlèvement de Eichmann dans Opération Hermann ou encore la dictature militaire argentine de 1976-1982 dans Sous la menace. Les plus curieux salueront également le travail éditorial réalisé dans le cadre de cette compilation en retrouvant le dossier explicitant ces diverses références historiques.

Le polar noir, style dont les auteurs américains ont longtemps brigué le devant de la scène s’est en réalité développé dans d’autres zones géographiques, chacune lui apportant des spécifiés propres du fait de contextes historiques et mouvements artistiques d’époque. Cet Evaristo de Carlos Sampayo et Francisco Solano López en est probablement l’un des meilleurs exemples. Un grand merci aux éditions iLatina de faire revivre ce type de pièce historique, essentiel à la compréhension des évolutions du 9e art mondial.

(par Thomas FIGUERES)

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Evaristo - Par Carlos Sampayo & Francisco Solano López - Collection Grandes Autores - Éditions iLatina - Sortie : 23 août 2019 - Prix : 30 euros

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