Fin de séries chez Dupuis

17 juin 2019 8 commentaires
  • Une page importante se tourne à Marcinelle. Prochainement, cinq séries majeures du catalogue "tous publics" s’interromperont (dont trois scénarisées par Raoul Cauvin) : "Les Femmes en blanc", "Pierre Tombal", "Les Psy", "Aria" et "Mélusine". Enquête.

Comme dans le cycle de la vie, la création d’une série va de pair avec son potentiel arrêt, parfois des années plus tard. Avec l’emballement du marché, des dizaines de séries s’interrompent tous les mois. Dès lors, pourquoi s’intéresser à la suspension de cinq d’entre elles ?

Tout d’abord parce qu’elles représentent une certaine vision de la bande dessinée : celle d’une lecture transgénérationnelle débutée dans les magazines Spirou et Tintin supposés s’adresser à tous les lecteurs. Ensuite, parce que ces séries, qui ne sont pas construites en cycle comme la majorité des productions actuelles, alignent des nombres de volumes conséquents : 22 tomes pour la plus jeune, à plus de 41 pour la plus importante. Regroupées, elles totaliseront 165 albums ! Ces séries, chaque lecteur de la bande dessinée franco-belge connaît, qu’il les apprécie ou non. Enfin, elles sont toutes éditées chez Dupuis et continuent malgré tout à se vendre à des milliers d’exemplaires. En quoi cela permet-il de comprendre un possible basculement du marché actuel ?

Fin de séries chez Dupuis

Bédu dans son atelier
Photo : Charles-Louis Detournay.

Anciennes séries, anciennes conditions

Sommes toutes, la décision l’interruption de ces cinq séries ne date pas d’hier. Elles prennent pourtant une dimension des plus réelles avec l’arrêt de la première d’entre elles, Les Psy, comme nous l’explique son dessinateur Bédu : « Cela se profilait déjà depuis un certain temps. Des tendances actuelles du marché, il résulte que nous ne sommes plus tout à fait performants : les ventes ont connu une lente, mais certaine érosion. La direction a donc proposé de mettre fin à la série. Cette proposition ne m’a pas pris de cours, je n’étais pas surpris et je dois saluer les conditions dans lesquelles cela s’est déroulé : avec humanité et respect. »

Le dernier album des Psy

« Bien que je pense que les chiffres de ventes restent supérieurs à certaines nouvelles séries, Julien Papelier [le PDG des éditions Dupuis] a expliqué qu’il préfèrerait se lancer sur de nouvelles séries plutôt que d’en entretenir d’anciennes. Nous bénéficions encore d’anciens contrats, qui coûtent cher : du fait de notre ancienneté, nos prix de planches sont plus hauts. Pour de jeunes auteurs, la situation est beaucoup plus complexe » explique Bédu dans l’entretien exclusif qu’il nous a accordé.

Marc Hardy
Photo : Charles-Louis Detournay.

Trois séries de Cauvin

Outre Les Psy, deux autres séries de Raoul Cauvin vont prochainement s’interrompre : Les Femmes en blanc et Pierre Tombal. Et une fois de plus, Dupuis a proposé soit de s’arrêter directement, soit de poursuivre encore avec un ou deux albums, selon le désir des auteurs. Une formule plutôt respectueuse qui s’explique par des chiffres de ventes qui restent plus qu’honorables.

Concernant Pierre Tombal, son dessinateur Marc Hardy dessine actuellement son Spirou et Fantasio vu par…. Et une fois celui-ci fini, il a choisi de réaliser encore deux albums avec son mythique croque-mort. La série bénéficiera-t-elle d’une vraie conclusion, comme Raoul Cauvin et Bédu l’ont réalisée avec Les Psy ? « Cette discussion n’est pas encore arrêtée », nous assure-t-on. Puis, Marc Hardy a encore quelques années devant lui avant de réaliser cette dernière planche.

Les Femmes en blanc, T41, vient de paraître

Du côté des Femmes en blanc, Philippe Bercovici et Raoul Cauvin ont également choisi de réaliser encore deux albums lorsque la question leur a été posée, comme nous le confirme le dessinateur : « Effectivement, les ventes s’érodaient progressivement. Est-ce lié au manque d’intérêt de l’éditeur ? Ou ce manque d’intérêt est-il suscité justement pas l’érosion des ventes ? Je ne sais pas, mais la conclusion reste la même : l’arrêt de la série, avec la possibilité de réaliser encore deux tomes. Ce que nous avons décidé de choisir avec Raoul à ce moment-là. Le 42e album sera donc le dernier des Femmes en blanc. »

Quant à savoir ce qui pousse la maison d’édition à interrompre des séries aux ventes effectivement décroissantes, mais dont les résultats, en chiffres absolus, satisferaient bien des auteurs, voici la réflexion de Bercovici : « Aux yeux de Dupuis, Les Femmes en blanc représentent certainement une certaine époque de leur histoire. Ils préfèrent faire évoluer la maison d’édition en valorisant les grands classiques de l’Âge d’or (les années 1950-60), tout en s’appuyant sur des nouveautés à fort potentiel. »

Philippe Bercovici
Photo : Charles-Louis Detournay.

Si le dessinateur ne s’est jamais contenté d’une seule série, continuant à aligner plusieurs albums par an depuis presque le début de sa carrière, Les Femmes en blanc demeurent sa plus longue série… et la plus importante collaboration avec le scénariste qui l’a découvert : Raoul Cauvin. Dès lors, on n’imagine pas que les auteurs puissent interrompre leur travail en commun :« De mon côté, j’adorerais encore travailler avec Raoul !, nous répond Philippe Bercovici enthousiaste. Pourquoi pas dans un autre format : un volume plus épais qui profiterait de son talent de créateur de personnages et de dialoguiste ? Nous devons encore en parler, car cela nous demande de nous remettre dans la peau des débutants. Dans la situation actuelle, que l’on possède plusieurs décennies ou seulement plusieurs mois d’expérience, on est soumis au même régime : nous avons tous les mêmes contrats, ce qui impose de retrouver la même niaque. »

Du côté du scénariste sans doute le plus prolifique de la bande dessinée franco-belge, ces arrêts ont un impact assez lourd. Ses seules séries qui perdurent étant Les Tuniques bleues, Cédric, ainsi que L’Agent 212.

Toujours plein d’humour, Raoul Cauvin ne peut pourtant cacher la peine qu’il éprouve :« Depuis le début de mon travail en tant qu’auteur, seuls les chiffres de vente influent sur la destinée de mes albums. Avant, Charles Dupuis vous appelait, la larme à l’œil, pour vous expliquer la situation, comme le faisait Philippe Vandooren ; maintenant, on nous met devant l’écran de l’ordinateur... C’est peut-être dur, mais c’est ainsi dans tous les sociétés : les chiffres ne sont plus là, la courbe démontre que les ventes ne suivent plus... Comme un boxeur, j’accepte la défaite, mais j’ai de la peine au cœur. À un moment, j’ai cru que j’étais en dehors du coup, mais je vois en regardant autour de moi que c’est pareil chez les autres. La bande dessinée est en chute libre, car les jeunes ne lisent plus, même les libraires s’en plaignent et mettent la clé sous la porte... »

Raoul Cauvin
Photo : Charles-Louis Detournay.

Alors qu’il a fêté ses 80 ans en septembre dernier, Raoul Cauvin ne souhaite plus relancer de nouvelles séries : « J’ai vécu le meilleur. Recommencer à me battre, je n’ai plus envie. J’ai eu des années magnifiques, j’ai vécu des années en or. J’ai des idées, mais lancer de nouvelles séries, c’est trop dur, comme j’ai pu m’en rendre compte avec Le Bâtard des Étoiles, Coup de foudre et Ce qu’il faut savoir avant de pratiquer des sports de compétition, cela n’a plus décollé. Et les libraires ne veulent plus prendre que ce qui va se vendre. Le métier est devenu terriblement difficile.

Alors, oui, nous ferons encore un album des Femmes en blanc, et deux Pierre Tombal, nous explique Raoul Cauvin. On arrête les Psy pour que Bédu fasse sa série (Sangdragon) et je croise les doigts de main et de pied pour que cela marche pour lui… Bien sûr, cela me fait de la peine de perdre des séries dans lesquelles qu’on s’est investi depuis longtemps. Je me dis toujours que si un autre éditeur veut reprendre une série, alors je continuerais. Car derrière chaque série, il y des auteurs à qui je me suis profondément attaché. Dieu sait que j’adore tous mes auteurs, et qu’arrêter nos relations de travail me fait de la peine. »

Deux héroïnes à la retraite

Clarke
Photo : CL Detournay
L’album de Mélusine paru il y a quelques semaines, sera aussi le dernier.
Mélusine, T27.

Si le mois d’avril dernier a connu la première expo-vente du dessinateur Clarke, il marque aussi la fin de son travail sur Mélusine. Après sept albums dans lesquels l’auteur avait repris seul le scénario en plus du dessin, il laisse sa sorcière et ses amis continuer leurs aventures dans l’imaginaire des lecteurs. La série a donc pris fin avec ce dernier tome 27.

La situation est un peu différente pour Michel Weyland et son héroïne Aria dont il réalise les aventures depuis près de 40 ans, tout d’abord dans les pages du Journal Tintin, avant d’intégrer les éditions Dupuis en 1994.

2003, Aria fait la couverture du Journal Spirou

« Au printemps 2017, Sergio Honorez m’a expliqué avec tact, tout en douceur, qu’Aria allait s’interrompre à cause de l’érosion des ventes. Aria se fait en effet rare dans les grandes surfaces et les librairies sont de moins en moins nombreuses. Avec la possibilité d’encore réaliser un 39e et un 40e tome, si je le désirais, mais pas plus. »

« Le 39e tome d’Aria vient d’ailleurs de sortir, continue-t-il. Quant au 40e, J’ai toujours eu envie de faire un carnet de voyage. Avec les 39 tomes d’Aria (sans compter les quelques histoires courtes), il y a de la matière. Depuis l’été 1979, j’ai accompagné Aria dans toutes ses aventures avec un carnet de croquis et des aquarelles. J’ai noté plein d’anecdotes qui ne figurent pas dans les albums, ce qui ajoutera un plus à ce recueil qui composera - au format album - ce 40e Aria, plus volumineux que les albums précédents. »

Aria : tout feu, tout flamme
Aria, T39
Michel Weyland
Photo : DR

« Mon état d’esprit ? Tout à fait serein, nous dit-t-il. Je ne me sens plus obligé de travailler dans le stress créatif. Avec le temps, je devenais de plus en plus exigeant avec moi-même. Je poussais la perfection du dessin et de la beauté au maximum de mes possibilités . J’étais à longueur de journée comme le chirurgien qui n’a pas droit à l’erreur. Le lecteur ne se rend pas compte d’un tel investissement.

Quant au futur d’Aria, on verra. J’ai toujours travaillé en vivant le temps présent sans penser à une fin. Les aventures d’Aria se sont faites d’elles-mêmes, au fur et à mesure. Jamais je n’aurais imaginé, au début des années 1980, qu’elles allaient devenir une série d’une quarantaine de tomes, et ce, sans l’aide d’un scénariste, mais bien avec le soutien de mon épouse-coloriste que j’embrasse.

J’ai bien un projet de BD humoristique qui suivra peut-être le carnet de voyage, termine-t-il. Mais Aria n’est pas morte, il y a assez d’idées dans ses aventures pour faire des romans, des peintures, des jeux, des séries TV, pourquoi pas, et j’en passe. Attendons pour voir... »

Dans son avant-dernière aventure qui vient de paraître, Aria est transportée dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre
Aria, T39

Avec l’arrêt de ces cinq séries, la maison de Marcinelle tourne donc une page importante de son histoire, choisissant stratégiquement de porter son attention sur ses nouvelles séries… en espérant que celles-ci puissent rencontrer un succès à l’image de celles qu’ils ont arrêtées.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sur le même sujet, lire l’interview de Bédu : « L’arrêt des Psy me relance dans un nouveau projet ».

 
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8 Messages :
  • Fin de séries chez Dupuis
    17 juin 14:35, par Bernard Defrere

    Je suis secrétaire et administrateur de l’asbl Les Bulles en Feu de Couvin, membre et administrateur de l’asbl L’Univers de Marc Wasterlain. Je suis très souvent en contact avec divers auteurs de BD et notamment Monsieur Raoul Cauvin. Il m’avait informé de la fin de la série "Les Psy" et de celle des "Femmes en Blanc". Par le biais de votre article, j’apprends avec tristesse, mais je peux comprendre, la fin prochaine de trois autres séries. Je possède toutes ces séries que j’ai dévorées avec énormément de plaisir. Je me doutais bien de la fin de "Mélusine" et j’attendrai avec impatience le "Carnet de Voyage (Aria) de Michel Weyland. J’ai eu le plaisir et l’honneur de rencontrer à plusieurs reprises Raoul Cauvin, Michel Weyland . J’ai également croisé Marc Hardy et Philippe Bercovici. J’ai eu de sympathiques contacts avec Clarke….et bien sûr de chacun d’entre eux reçu de fort belles dédicaces. je les en remercie de tout cœur et les salue tant cordialement que respectueusement pour le travail accompli et le bonheur d’avoir pu les lire et d’admirer leur créativité.

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    • Répondu par simonbrauman le 17 juin à  18:07 :

      triste constat d’impuissance, ça et l’annonce de Schuiten...
      Ou alors allons vers un autre modèle,
      "Produire moins, produire mieux"

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      • Répondu le 17 juin à  21:59 :

        Non, c’est produire plus vite, moins cher, faire des coups et tant pis pour la qualité.

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        • Répondu le 17 juin à  23:11 :

          C’est pas bien de dire du mal de Trondheim et Sfar !

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        • Répondu par mmarvinbear le 18 juin à  13:33 :

          La qualité ne manque franchement pas en ce moment, si on sait ou regarder.

          Il faut aussi dire que le franco-belge a fort à faire avec les comics et les mangas depuis des décennies, ce qui explique aussi que les auteurs ont plus de mal ces derniers temps car le gateau avec lequel ils se nourrissent ne grossit plus alors que les nouveaux intervenants sont toujours plus nombreux.

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  • Fin de séries chez Dupuis
    18 juin 04:04, par Michelmichelviau@hotmail.com

    Je serais très curieux de connaître les tirages et les ventes de ces séries "qui ne vendent plus assez".

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    • Répondu par JC Lebourdais le 18 juin à  08:19 :

      Et si les auteurs récupèrent les droits dans ce genre de situation, pour continuer chez un autre éditeur, voire en auto-publication ?

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  • Fin de séries chez Dupuis
    18 juin 13:31, par mmarvinbear

    C’est toujours triste de voir des séries si connues s’arrêter mais c’est comme la vie. Tout à une fin, et il vaut mieux mettre la clé sous la porte avant de faire l’album de trop et passer à autre chose.

    Il y a bien entendu le désir de l’éditeur de renouveler son catalogue ( et aussi de faire signer de jeunes auteurs à des conditions moins couteuses... :)) mais c’est bien aussi de ne pas gâcher l’image qu’on a d’une série avec des albums médiocres ou mauvais que l’on publie de façon automatique car soyons francs, sans citer de noms, certaines étaient devenues franchement ronronnantes avec le temps, autant libérer les auteurs pour qu’ils se renouvellent et nous offrent autre chose de plus original.

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