« Freedom Hospital » : pour comprendre la tragédie syrienne

5 mai 2016 0 commentaire
  • Si vous voulez vraiment bien comprendre la question syrienne, il faut lire "Freedom Hospital" d'Hamid Sulaïman qui explique avec une acuité étonnante la réalité d'un pays qui se vide de ses habitants comme un corps se vide de son sang.

C’est un des leitmotivs de cet ouvrage : "Dans deux mois, affirment tour à tour les personnages, le régime de Bachar El-Assad sera tombé, les Syriens pourront enfin accéder à la liberté." Quelques semaines plus tard, quelques années plus tard, alors que les États-Unis, l’OTAN, la France ont fait la preuve de leur inaction et que le peuple syrien se trouve partagé entre Charybde-Bachar et Sylla-Daech, les gens continuent de mourir dans un décompte terrifiant...

Notamment dans cet hôpital de fortune autoproclamé "Freedom Hospital", car tous les hôpitaux du régime portent le nom de Assad. Rien à voir avec un hôpital normal : c’est un hôpital clandestin et il vaut mieux car, dans les hôpitaux officiels, police secrète et indicateurs du régime repèrent les opposants, les enlèvent à même leur civière, pour un voyage sans retour.

 « Freedom Hospital » : pour comprendre la tragédie syrienne
« Freedom Hospital » de Hamid Sulaiman
© Ca & Là / Arte Editions.

Cet hôpital de la liberté est installé dans l’arrière-salle d’un restaurant qui lui sert de couverture. Mais cette situation, déjà précaire, va devenir de plus en plus dramatique au fur et à mesure que le temps passe, en l’absence d’argent, de médicaments et de matériel, de médecins qualifiés... Et puis que faire sous les bombes ?

Les militaires, mais aussi les gens de Daech, ont entendu qu’il y avait un hôpital clandestin, ils le cherchent... Le suspense s’installe à mesure que les récits d’horreur, de plus en plus insupportables, s’égrènent au gré des rumeurs ou des communiqués de la propagande du régime et arrivent dans cette petite communauté composée de gens très différents.

Passionné de bande dessinée

"Je suis né à Damas en 1986. Mon père était ingénieur-électricien, il avait donc sur son bureau des crayons et des rotrings avec lesquels je dessinais depuis que je suis tout petit, se souvient Hamid Sulaiman. En Syrie, il n’y avait pas vraiment une culture de bande dessinée. Elle était même interdite, c’était un symbole du capitalisme. Au Liban, il y avait une librairie où il y avait beaucoup de comics américains. C’est là que j’ai commencé à me faire une culture de BD. Et puis, il y a eu l’Internet, où j’ai pu tout lire. Quand j’ai dû faire une formation pour apprendre un métier, si je voulais continuer à dessiner, j’avais le choix entre les Beaux-arts, la filière classique, soit l’architecture. J’ai choisi cette dernière voie parce qu’on y dessine tout le temps. J’ai fini ces études et j’ai ouvert un bureau d’architecture et de design. Le choix de la BD pour raconter mon histoire était tout à fait naturel."

Hamid Sulaiman en mai 2016.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un parcours, c’est le cas de le dire, "tout tracé". Mais la Révolution, dans le contexte du "Printemps arabe" débute en 2011. Elle va changer le cours de sa vie. Hamid Sulaiman participe tout de suite aux premières manifestations. Il commence à dessiner au sujet des trois tabous qui touchent la société syrienne : la politique, le sexe et la religion, et à publier sur Internet. "On n’en parle pas, ni pour, ni contre, explique Hamid. Tous les livres politiques sont interdits, même les livres d’art s’il y a un modèle nu. L’Internet est la seule solution pour contourner la censure qui interdit même Wikipedia. Pour contourner la censure, on utilise un proxy spécial. Cette culture du détournement contre la censure n’est pas seulement syrienne : elle est celle de tous les régimes répressifs : iranienne, chinoise... On utilise les mêmes logiciels, mais en chinois ! On tâtonne en appuyant sur les différents boutons... J’ai lu Alan Moore dans des éditions piratées à cette époque, sur des sites de partage. J’ai adoré ! J’ai lu Persépolis, les livres de Will Eisner, Eightballs de Daniel Clowes, Lucky Luke, Tintin... Astérix, aussi : c’était en anglais, mais je n’arrivais pas à comprendre ! Je comprends mieux depuis que j’habite la France..." La révolution le fait fuir en Égypte, avec la France au bout du voyage : "Je savais que c’était une capitale de la bande dessinée."

« Freedom Hospital » de Hamid Sulaiman
© Ca & Là / Arte Editions.

Une mosaïque complexe d’intérêts

De la Syrie, que sait-on exactement ? Les trois minutes que le 20h veut bien lui accorder dans l’urgence, avec toujours les mêmes poncifs, à mille lieues de la complexité de la situation. "Les Syriens aussi sont trop divisés, il y a beaucoup de discours différents, excuse presque Hamid Sulaiman qui comprend cette relative cécité. Qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a des gens qui manifestaient, et puis une répression claire, qui ne cachait même pas la brutalité de ses exactions. C’est un conflit qui est lié à la géopolitique de la région, avec des discours et des intérêts complètement opposés : les Iraniens, les Turcs, les Kurdes, Daech, le régime en place... C’est aussi le résultat d’une absence de médias libres et professionnels. Même pour les Syriens, la situation est incompréhensible. Il faut savoir qu’il y a 2500 milices différentes en Syrie, parfois plusieurs par quartier, dont chaque élément est séparé : à tel endroit, les gens ont l’eau et l’électricité et vivent pas mal et, juste à côté, tout est totalement détruit ! Dans chaque ville, il y a une situation différente qui est liée aux pays qui font frontière et qui ont une politique, une religion ou une nation différente. Dans l’histoire, la Syrie, la Jordanie, le Liban, la Palestine ont été presque toujours ensemble. Mais avec des complexités affolantes : il y a 200 sectes différentes et 15 nations dans cette région, certaines énormes, comme les Kurdes, mais aussi des tas de petites nations comme les Assyriens qui parlent l’araméen, la langue que parlait Jésus, et qui vont presque disparaître..." À cela, on ajoute les Occidentaux et les Russes qui viennent y jouer leur partition.

« Freedom Hospital » de Hamid Sulaiman
© Ca & Là / Arte Editions.

C’est cette incroyable mosaïque que l’on retrouve dans Freedom Hospital (Ca & Là, Arte Edition), une sorte de microcosme résumé de la situation. Dans les Guerres mondiales européennes, on installait des hôpitaux de campagne dans des églises avant d’envoyer les malades vers des établissements plus structurés à l’arrière du front. Ici, c’est très différent : ce sont des lieux encore plus précaires qui peuvent durer le temps d’une manifestation et disparaître aussitôt, ou se retrouver des mois durant dans un souterrain ou dans une cave.

"Malheureusement, ce genre d’établissement est toujours ciblé par le régime syrien ou par les Russes, car c’est un endroit où il y a l’Internet et l’électricité, cela attire les activistes et les journalistes étrangers qui ont besoin de communiquer, nous explique Hamid. Il y a aussi des gens qui viennent relever des témoignages des victimes pour instruire la mise en cause des responsables de ces crimes... Cela devient bien plus qu’un simple endroit pour soigner les gens..."

Il dit encore : "J’ai décidé d’écrire cette histoire d’abord pour rendre hommage à ces médecins et ces activistes pacifiques qui sacrifient leur vie pour aider et soigner les autres. En général, cela finit mal pour eux. J’ai connu un médecin qui était dans le nord d’Alep et qui a été décapité par Daech. J’en ai connu un autre qui a passé quatre ans en prison, un autre qui est mort à cause d’un bombardement du régime..."

Mais au-delà du message évident, il y a aussi la volonté de donner une forme spécifique : "J’ai voulu écrire un roman graphique qui a une structure propre à la littérature arabe, où il est courant que l’endroit où se meuvent les personnages soit le véritable héros de l’histoire. C’est une structure à laquelle on n’est pas habitué ici , sauf peut-être dans quelques histoires de super-héros un peu chorales. Chacun de mes personnages sont des personnages vrais mais habillés de fiction. Tous les dialogues qu’ils prononcent et toutes les anecdotes que je raconte sont véridiques."

« Freedom Hospital » de Hamid Sulaiman
© Ca & Là / Arte Editions.

Au détour de la tragédie, il y a des blagues que se racontent les personnages : "Dans la guerre, il n’y a pas que la souffrance, tout le temps. On se marre parce que la situation est grave. Quelqu’un qui était drôle avant la guerre, le reste pendant la guerre. D’ailleurs, il n’y a pas de vrais méchants dans mon histoire : même les extrémistes de tous bords n’en sont pas vraiment. Ils sont bêtes, ils profitent, mais ils ne correspondent pas aux méchants de comédie. Pour nous, le Joker, ce n’est pas celui de Batman, ce sont -littéralement, on les appelle vraiment comme cela- ces soldats qui, en Syrie, se battent pour des milices différentes : les rebelles, Daech... pour de l’argent, pour survivre. Ils sont justes sans opinion. Ils vont faire les pires crimes de la guerre, mais en réalité, ce ne sont pas des bourreaux. Dans les guerres, ceux qui se battent ne sont pas des ingénieurs ou des médecins. Ce sont des gens simples qui n’ont pas réussi à finir leurs études, par exemple. Il y a deux ou trois millions de soldats qui se battent en Syrie, mais ils le font parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, parce qu’ils n’ont plus de travail. C’est leur seul moyen de subsistance."

"Je ne l’avais pas compris au début, poursuit-il, mais la guerre, c’est avant tout un marché, pour vendre des armes. Tout le jeu de la politique tourne autour de cela. Quand Donald Trump fait un discours contre les migrants syriens, c’est absurde, il est dans le simulacre : on le sait, il n’y a pas de réfugiés syriens aux États-Unis !"

Graphiquement, on est dans la ligne d’un Daniel Zezelj, Frank Miller n’est pas loin."Frank Miller, oui, reconnaît le dessinateur syrien, mais aussi le magnifique film français « Renaissance » qui utilise aussi parfaitement les ombres pour définir les formes" nous avoue l’auteur qui travaille sur le papier, même s’il utilise l’ordinateur pour mieux retravailler ensuite le document imprimé. "J’utilise parfois certains logiciels d’architecture" convient-il. Ses planches sont faites de noirs francs, sans nuance, la surexposition est permanente : cela donne des dessins violents et crus, laids parfois... comme la guerre.

C’est en tout cas un des livres marquants de cette saison, un de ceux qui permettent de comprendre, mieux que dans n’importe quel reportage TV, ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Freedom Hospital de Hamid Sulaiman (Ça & Là, Arte Edition).

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