"Lazlo Parker - Les Œuvres monumentales miniatures" de Moebius

13 janvier 2021 4
  • C'est l'histoire d'une exposition qui a tourné au fiasco car Moebius tentait d'aller au bout de sa fièvre créatrice. Il a si bien réussi à innover qu'il a déstabilisé la galeriste, qui a alors annulé l'expo. Heureusement, ce livre rassemble les croquis et les peintures de cette tornade inspirante, telle une colonne vertébrale qui a structuré l'oeuvre d'un génie en avance sur son temps.
"Lazlo Parker - Les Œuvres monumentales miniatures" de Moebius
La forme est devenue le sigle de Moebius Production

1988. Pour Moebius qui accorde beaucoup de pouvoir à certains symboles, cette année avec ce double huit devait signifier beaucoup. Car le 8 est la forme du ruban de Möbius (∞), la structure de ce mathématicien allemand dont il s’est accaparé le nom en tant que pseudonyme avant qu’on en modifie l’orthographe. Cette construction en 2D qui intègre la troisième dimension d’une simple torsion, déroulant un chemin infini vers un monde en perpétuel changement. Toute l’ambition d’un artiste de génie qui cherche à créer des formes et des mondes à la pointe de son crayon.

C’est donc en 1988 qu’il eu l’occasion de franchir un cap décisif à ses yeux : sortir des cases de bande dessinée que l’étroitesse d’esprit d’une certaine classe française considère encore comme un art mineur, pour concrétiser un rêve qui le hante depuis l’école : peindre. Lorsque les dates de l’exposition sont arrêtées, Moebius compte les mois avant de pouvoir donner libre cours à son inspiration picturale la plus pure.

« On m’avait prêté un atelier, explique-t-il dans la postface. Tout baignait. J’étais Moebius, nom d’un chien ! Le roi de la B.D. culturelle et on allait voir de quelle bois je me chauffais. [... Mais] le bois était mouillé. [...] Il s’éteignait à tout bout de champ. [...Puis] il me vint l’ombre d’une idée : je n’allais pas essayer de peindre quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à l’art vrai. Le seul art vrai, c’est toujours l’art des autres, l’art de Rembrandt, de Matisse, de Picasso, de Kiki, de Loulou, de Lulu, de Toto... On ne fait rien qui ne soit relié à tel être ou telle famille d’êtres, mais c’est soit par amour, soit à notre insu et toujours innocemment. L’art vrai arrive quand la souffrance du désir cesse, quand l’amertume du refus se dissipe. »

« Ce n’était pas une idée, juste un réveil [...], continue-t-il. Toujours est-il que ce n’était apparemment pas suffisant pour couvrir dignement les murs de la galerie. [...] Mais que m’importait au fond puisque j’avais devant moi deux ou trois peintures qui ne ressemblaient à rien de ce que je reconnaissais comme art vrai. Des peintures qui, si elles exprimaient toutes les émotions, les émotions violentes encore agissantes et torturantes au fond de mon cœur, n’en avaient pas moins été accomplies dans la plus pure joie et tranquillité d’esprit qui soit. »

Quatre-vingt huit

Si l’expo fut annulée, ce que l’on peut considérer comme le catalogue de celle-ci fut heureusement édité dans la foulée par Casterman, et préfacé par le grand Pierre Sterckx. De la trentaine de grandes toiles réalisées par Moebius, vingt-unes y sont reproduites, agrémentées d’environ soixante-dix d’études préalables tirées de carnets de voyages, et parfois toutes aussi abouties que les peintures elles-mêmes.

Longtemps boudés, les exemplaires de ce catalogue intitulé si justement Quatre-vingt huit se sont retrouvés dans les magasins de seconde main. Il était aussi amusant de constater la perplexité dans les yeux des libraires (fallait-il le ranger dans le rayon BD, peinture, ou Nouvelle Vague ?) que dans ceux des curieux qui manipulaient et ouvraient cet étrange ouvrage à l’italienne, muni d’ailleurs d’une élégante jaquette noire.

Exactement comme Moebius lui-même se l’imaginait lorsqu’il se mettait à leur place : « Oh, mais c’est bizarre. Mais quand même, ce n’est pas n’importe quoi parce ce que c’est bien fait. Et on voit, tout est bien fait. Tout est impeccable. Ça décrit exactement le truc tel que cela doit être. », disait-il à Numa Sadoul en imaginant la réaction des lecteurs.

Après avoir été souvent pris en main puis reposés, les exemplaires de Quatre-vingt huit sont finalement devenus des curiosités, car ils représentaient une part significative du travail de Moebius pour celui qui saura prendre le temps de les analyser. Le temps aidant, ces livres ont donc progressivement été recherchés par les passionnés, comme un Graal que l’on doit essayer de saisir lorsqu’on pense tout comprendre du travail de Moebius, avant de comprendre que l’on a encore beaucoup de chemin à parcourir. Finalement, Quatre-vingt huit est devenu un objet de collection, dont la cote pouvait approcher les deux cents euros.

Face à cette demande, il était donc nécessaire de le rééditer. Mais comment mettre au goût du jour cette partie sans doute la plus hermétique du travail de Moebius ? Peut-être en la déconnectant de lui ?

Qui est Lazlo Parker ?

Lorsque Numa Sadoul interrogeait Moebius concernant ses "Abstractions picturales" et s’il allait inventer une troisième identité pour les signer, l’artiste lui répondait : « Ce sera Moebius. Il serait puéril d’inventer une fausse identité... » [1]. Pourtant Moebius productions a choisi de titrer ce nouveau recueil sous le nom de Lazlo Parker...

« Qui est donc Lazlo Parker ?, s’interroge Isabelle Giraud dans l’introduction de ce nouvel ouvrage reproduite ci-dessous. Est-ce Moebius ? Est-ce le Major Grubert ? Est-ce un énième pseudonyme de Jean Giraud, un fantôme du passé ou un hologramme du futur ? Tout ce que l’on peut en dire, c’est qu’il habitait chez Jean, qui en parlait souvent comme le projet d’un autre lui-même. »

La seconde épouse de Moebius propose donc de découvrir ce pan méconnu de la vie artistique de son mari via ce pseudonyme : Lazlo Parker. Elle conclue son introduction ci-dessus sur cette question adressée au lecteur : peut-être qu’au fil des pages de cet ouvrage, nous y croiserons Moebius ?

Pour notre part, nous l’avons évidemment reconnu. Tout d’abord car les dessins et peintures, ici rassemblés dans les 320 pages de cet ouvrage très bien maquetté et relié, forment un véritable fil rouge de son œuvre. Partant des premières peintures plus abstraites réalisées entre 1959 et 1962 et déjà signée Moebius, en passant par les concrétions d’Arzach, les volumes du Bandard fou, les créatures et montagnes qui jalonnent tout son univers, le travail réalisé sur Alien, Dune ou sur les créatures d’Abyss, les peintures présentes dans Made in L.A., Fusions ou Chaos, jusqu’aux dessins automatiques repris dans Le Major déprime, l’un des derniers et de ses plus incontournables albums.

Si l’on regrette que ce Lazlo Parker - Œuvres monumentales miniatures ne bénéficie pas d’un index des illustrations pour mieux les situer et ne reprennent pas toutes les peintures de sa jeunesse (sans doute pour des raisons de techniques et de narration), nous ne pouvons que féliciter Moebius Productions pour cet ouvrage.

En effet, après un bouleversement de couleurs, le livre nous entraîne dans un voyage au sein de volumes, d’une logique minéralo-organique. Il dépasse largement le contenu du précédent Quatre-vingt huit pour livrer bien plus de dessins tirés des carnets de l’artiste en montrant que ce jeu d’abstraction auquel il se livrait, lui permettait de travailler son art tout en le structurant.

Outre une très belle confection avec cette tranche rouge et ce signet, l’ouvrage comprend un tiré-à-part.

Les œuvres ont été réorganisés en ce sens, en insérant des dessins qui auraient pu trouver leurs places dans 40 days dans le Désert B ou La Faune de Mars pour expliciter ce parcours créatif. Une fois de plus, celui-ci explose dans la conclusion indescriptible des peintures réalisées en 1988. Son jeu des couleurs et des formes, du biologique dans un ordre mécanique, est entre autres un aperçu du futur travail de Juan Gimenez sur La Caste des Métabarons. C’est ce qui représente le mieux le travail de Moebius : une perfection graphique utilisée dans la représentation d’un univers à la fois logique et onirique, espéré et inventé.

Cet artbook est bien entendu à recommander aux passionnés de l’artiste. À des férus de constructions graphiques impossible aimant se perdre dans des fourmillements de veines chargés de silice et de nickel. Ceux qui possèdent d’ailleurs le précédent Quatre-vingt huit ne s’y tromperont pas, car ce nouvel ouvrage détient de nombreux travaux inédits, dont des peintures absentes du précédent opus, mais aussi des poèmes de Moebius qui apportent de la profondeur à cette balade sans pareil. Il demeure cependant intéressant de posséder Quatre-vingt huit car certaines peintures ne sont pas dans Lazlo Parker, ou alors elles ont été recadrées. À l’image du travail de Moebius, où tout se complète en permanence et où un coup d’œil unique ne délivre qu’une vision fragmentée de la vérité.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lazlo Parker - Œuvres monumentales miniatures par Jean Giraud Moebius - Moebius Production, agrémenté d’un tiré à part inclus dans le tirage, et un marque-page en tissu.

Les illustrations sont © Moebius Production /Jean Giraud.

[1Docteur Moebius et Mister Gir, par Numa Sadoul, p 73, 3e édition, avril 2015, Casterman.

 
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