Le Désespoir du singe - T1 : La Nuit des lucioles - Peyraud & Alfred - Delcourt

16 février 2006 0
  • Un pays quelque part à l'Est, en proie à la dictature. Dans ce contexte peu favorable aux romances, J.-Ph. Peyraud et Alfred nous entraîne dans une histoire entre politique et amours contrariées.

Jean-Philippe Peyraud nous emmène ici loin des historiettes urbaines auxquelles il nous avait habitués. On ne sait pas très bien ni quand, ni où l’on se trouve, mais manifestement, quelque part du côté du début du 20ème siècle (d’après les références picturales), à l’Est du Rhin et à l’Ouest de la Volga.

Le lecteur un peu curieux pourra s’amuser à repérer les éléments qui brouillent le jeu : une écriture en cyrillique sur des devantures de magasins (pour des mots qui ne veulent rien dire), une mer qui s’assèche à cause d’une irrigation excessive (rappelant les dégâts causés à la Mer d’Aral par l’Union Soviétique), une milice à l’obédience politique mystérieuse mais à la conduite on ne peut plus dictatoriale, etc. Dans ce mélange qui peut sembler incongru mais qui fonctionne à merveille, une demi-douzaine de personnages se démènent face à la pression de l’histoire : Josef est un fils d’artisan, fiancé à une charmante jeune femme. Mais par l’intermédiaire de sa cousine Édith, artiste et femme de caractère qui collectionne les amants comme d’autres les robes, il fait la connaissance de Vespérine, femme d’un opposant politique brisé par la répression. Leur rencontre va faire des étincelles et bouleverser leurs vies, déjà déstabilisées par la situation politique.

Il faut dire combien le dessinateur Alfred réalise un travail à la fois référencé et typé, et semble aussi à l’aise dans sa peinture de cette ville fictive mais proche du réel que dans l’utilisation d’un dessin entre réalisme et stylisation : sur des décors travaillés, les personnages des miliciens sont des ombres menaçantes aux grosses dents et aux yeux (aux lunettes) rouges sang. Aucun des personnages de la police d’état n’est dessiné autrement, mais ce que le récit perd en nuance est gagné en pureté émotionelle : Josef, Vespérine et les autres se sentent impuissants face aux événements qui risquent de déchirer leur ville bien aimée.
Suivant la thématique visuelle qui place le récit il y a une petite centaine d’année, Alfred fait aussi parfois appel à des cases à la perspective faussée, ou à un trait épais où les ombres jouent avec le lecteur, plaçant le dessinateur dans la lignée de l’expressionisme allemand - mais comme son trait n’est pas sans parfois faire penser à celui de Bézian, la filiation n’est pas étonnante.

Le Désespoir du singe (on s’en voudrait de révéler l’origine du titre) frappe autant par la vitalité et la finesse de son dessin que par la cohérence pseudo-historique de son scénario. À suivre donc dans les trois prochains tomes promis par les auteurs.

(par François Peneaud)

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