"Les Pêcheurs d’étoiles" : la fin d’une longue errance

23 mai 2020 0 commentaire
  • Trente ans après les premières planches parues dans le magazine "Vécu", Mosquito accueille le cinquième et dernier tome des "Pêcheurs d'étoiles" : une superbe chronique sociale de la France provinciale au début du XXe siècle...et accessoirement le dernier album de Fabien Lacaf qui est décédé juste avant sa publication !

Couple à la ville comme à la scène, Nelly Moriquand & Fabien Lacaf nous ont entraîné dans une étonnante et passionnante plongée historique et sociale avec Les Pêcheurs d’étoiles, une série lancée en 1989 dans Vécu, le magazine pour les passionnés d’Histoire fondé par Jacques Glénat.

"Les Pêcheurs d'étoiles" : la fin d'une longue erranceLe pari était pourtant loin d’être gagné car le pitch initial s’annonçait un peu faible : deux mariniers du Rhône s’affrontent en joutes verbales et nautiques pour les beaux yeux du bohémienne en 1896. Et pourtant, le tandem d’auteurs capte d’emblée l’attention. Il faut dire qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai… Le dessinateur Fabien Lacaf s’était déjà illustré avec deux autres sagas historiques, l’une chez Dargaud sur Catherine de Médicis, et la seconde chez Glénat, déjà dans Vécu, avec le réputé Frank Giroud, Les Patriotes.

Quant à Nelly Moriquand, même si Les Pêcheurs d’étoiles reste sa première série, sa formation de professeur et de journaliste assoient directement son propos. Une collaboration que les deux auteurs ont continué d’ailleurs au-delà de cette série, pour une douzaine d’albums en commun, toujours centrés sur l’Histoire, le romantisme, et la couleur locale de leur région.

En Ardèche, le meurtre de ses grands-parents déclenche la fuite de l’innocent Tonin
Les Pêcheurs d’étoile, tome 2 - Par Lacaf & Moriquand - Glénat

Car si Lacaf signe des planches évocatrices, Moriquand n’a pas son pareil pour rajouter de l’épaisseur au récit, ce qui se ressent d’emblée dans le premier tome des Pêcheurs d’étoiles. La touche féminine tout d’abord : pour une fois, l’attention ne se porte pas que sur les héros masculins, car c’est la richesse de la personnalité de Léa la bohémienne qui transparaît à travers les principaux protagonistes en écho.

À cela se rajoute la solide documentation que l’historienne distille par petites touches : une chanson par-ci, une expression du pays par-là. Résultat : on entend l’accent des personnages chanter à nos oreilles, et l’on se délecte de cette fin de XIXe siècle provinciale qui se présente sous des atours bien plus passionnants qu’au premier abord. Ajoutons à cela des petits clins d’œil historiques, comme l’évocation de cette traversée de la France en automobile à la folle vitesse de 10 km/h ou le détail du cheminement des bateaux qui remontent le Rhône.

La France « profonde » au détour du siècle.

Cette recette gagnante, Moriquand-Lacaf ont continué de l’appliquer avec encore plus de brio dans la suite de la série. Dans une cavale éperdue à cause d’un crime qu’il n’a pas commis, le jeune et beau marinier Tonin passe la construction du chemin de fer (T. 2) à l’enfer de la mine (T. 3), toujours avec cet appétit de vivre, l’amour de sa bohémienne resté sur le Rhône, et cette volonté de ne pas finir au trou.

En effet, un opiniâtre policier lui colle au train, une menace constante et qui lui sauve pourtant la mise. Car Tonin a la mauvaise idée de s’acoquiner avec des anarchistes, des meurtriers, des voleurs et des terroristes de tout poil... Une belle manière fictionnelle d’aborder les remous politique de cette fin de siècle où les patrons, les syndicats, les bourgeois et les ouvriers, jouent leur partition avec des personnages bien campés.

Une densité de récit qui impose parfois un découpage un peu trop brusque, voire rude. Dame ! C’est qu’il faut caser toutes ces péripéties et ces anecdotes « couleur locale » dans le sacro-saint 46 pages de la collection Vécu ! Surtout que Lacaf devient de plus en plus précis dans ses dessins, accompagnant la rigueur accrue de sa scénariste.

Et tout le talent de Moriquand tient dans la vérité des personnages évoqués. Évitant tout manichéisme, chaque personnage doute et évolue en permanence. À la différence de certaines autres séries de Vécu du début des années 1990, chaque tome offre un récit très dense. Et bien malin qui pourra dire avec certitude comment se termine le récit !

Les Pêcheurs d’étoile, tome 3 - Par Lacaf & Moriquand - Glénat

Un quatrième tome en apothéose

Le soin et la minutie de Lacaf dans ce quatrième album sont confondants : même de toutes petites cases se révèlent d’incroyables tableaux de la belle Marseille en 1897. Le récit fait également la part belle à la vie des docks, aux fêtes populaires, à la police, aux grèves, aux tensions sociales exacerbées par l’Affaire Dreyfus… De sorte qu’on profite de ce voyage historique et du suspense policier sans se rendre compte de l’imposant travail que cela a demandé aux auteurs.

Avec un si beau quatrième album, et cette progression culminante, il aurait été dommage de s’interrompre là, surtout avec une conclusion intitulée Les Chaînes de la liberté. Mais hélas, victime de la production pléthorique de l’époque, quoiqu’annoncé à la fin du tome 4, le cinquième tome ne vit pas le jour.

Les Pêcheurs d’étoile, tome 4 - Par Lacaf & Moriquand - Glénat

Résurrection

C’est la rencontre avec l’éditeur Michel Jans qui permet ce retour. Les deux auteurs avaient publié chez Mosquito l’intégrale du Bal des Chimères (2014). Attendu depuis longtemps, le dernier tome des Pêcheurs d’étoiles est donc paru fin 2019 chez Mosquito, plus trente ans après les premières aventures de Tonin et Léa.

Que ceux qui n’auraient plus en tête toutes les précédentes aventures de cette saga historique se rassurent : éditeur et auteurs ont trouvé une judicieuse formule pour revenir sur les précédents épisodes sans lasser. Nous reprenons en effet l’aventure là où nous l’avions laissée en 1992, avec le départ de Tonin pour le bagne. Sur le bateau, notre héros raconte ses péripéties à son codétenu. Ce premier chapitre de vingt planches remet tous les lecteurs au même niveau : en reprenant des cases ou des cadrages des albums précédents, agrémenté des couleurs directes, le lecteur profite d’un résumé des précédentes aventures, tout en ayant une vision des conditions vécues par les bagnards. Une vraie réussite !

Les Pêcheurs d’étoile, tome 5 - Par Lacaf & Moriquand - Mosquito

Le second chapitre de cinquante planches qui compose le corps-même de cet album, nous projette dix ans plus tard. Tonin est assagi et a refondé une famille au Sénégal. Le décès de sa femme sénégalaise le pousse à rentrer en France avec le fils qu’il a eu avec cette dernière, en espérant que son passé criminel ne le rattrapera pas. Arrivé en Métropole, il tente de retrouver Léa, sa belle bohémienne, ainsi que le fils qu’ils ont eu ensemble, Jason.

Mais ce dernier vient d’être arrêté pour une bagarre qui a mal tourné et est enfermé au bagne pénitentiaire pour mineurs où le plus violent des gardiens n’est autre que Victor, le meurtrier des grands-parents de Tonin, qui cherche toujours à se venger de ses brûlures au visage. Rajoutons à cela la présence du vieux policier qui a poursuivi Tonin et Léa pendant des années, et l’ami-amant de Léa, l’éternel rival de Tonin au temps où il était marinier, et vous aurez les ingrédients d’un drame social passionnant.

Le tome 5 rappelle les précédents événements : ici le tome 1.
Les Pêcheurs d’étoile, tome 5 - Par Lacaf & Moriquand - Mosquito

Bien entendu, le trait de Lacaf a évolué : plus anguleux, profitant des dispositions de la couleur directe pour donner une autre aperçu des ambiances de l’époque.

Autre retour en arrière...
Les Pêcheurs d’étoile, tome 5 - Par Lacaf & Moriquand - Mosquito

Après trente ans de cavale éperdue et de rencontres avec les divers mouvements anarchiques, syndicalistes et criminels qui agitèrent le sud de la France de 1896 à 1909, Les Chaînes de la liberté propose une vraie conclusion à Tonin et ses proches. Avec la disparition de Fabien Lacaf dans un tragique accident de moto quelques semaines avant la publication de ce dernier livre, la conclusion des Pêcheurs d’étoiles est donc un dernier message posthume qu’il nous adresse, plein d’amour pour la vie et de passion la bande dessinée.

Les Pêcheurs d’étoile, tome 5 - Par Lacaf & Moriquand - Mosquito

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Les Pécheurs d’étoiles, T5 : Les Chaînes de la liberté - Par Lacaf & Moriquand - Mosquito

  Un commentaire ?