Les chefs-d’œuvre du noir & blanc US chez Akileos

15 mars 2012 12
  • Petit éditeur valeureux, Akileos ne se contente pas de découvrir de nouveaux talents, il alimente notre bibliothèque d'ouvrages de référence, en particulier de comics signés des plus grands : Kurtzman, Wood, Davis, Severin, Goodwin,... Des petites merveilles éditées avec soin.

Entertaining Comics (littéralement : BD de divertissement), plus connu sous le label EC Comics, fut créé en 1944 par Max Gaines. Auparavant, l’acronyme avait une autre signification : Educational Comics (BD éducatives) et cet éditeur publiait des histoires historiques, scientifiques ou édifiantes comme La Bible.

Max Gaines ne vient pas de nulle part : dès le début des années trente, il expérimente les BD, très populaires dans les quotidiens, sous la forme de pulps, ces fascicules populaires vendus dix cents, les Dime Novels. Il est l’éditeur, chez Dell Publishing, de Famous Funnies : A Carnival of Comics, considéré par certains historiens comme le premier comic-book de l’histoire.

Mais il meurt en 1947 dans un tragique accident et c’est son fils, William Gaines qui reprend les rênes de la société d’édition. Il revient de quatre éprouvantes années de guerre dans l’aviation et achève juste ses études de chimie à l’université. À son arrivée, la direction éditoriale de la maison prend un virage radical. Il le fait sur ce constat : les comic-books, grâce à Superman et Batman et à leurs succédanés, ont un succès extraordinaire mais les kids reviennent du front avec des récits terribles donnant à la guerre une image un peu moins idéale que celle de Captain America et de ses naïfs collègues en collant. Or, ce sont les premiers lecteurs de comic-books !

William va donc donner à ses publications un tour plus "hard boiled" (dur à cuire) avec des récits de guerre, du roman noir, du fantastique, du suspense, de la SF et de l’horreur, sachant qu’aucune histoire d’horreur ne peut être plus terrible que la guerre. Les kids plébisciteront cette littérature dans le réalisme duquel ils se reconnaissent et dont les récits les distraient au plus haut point de la pesante réalité du quotidien.

Pour ce faire, Gaines Jr s’appuie sur deux génies : Harvey Kurtzman, un dessinateur à la puissance graphique sans pareille et à l’imagination fertile, et Al Feldstein, un petit gars qui avait fait ses classes dans le studio de Eisner & Iger avant la guerre dès l’âge de 15 ans et qui sera l’un des meilleurs éditeurs de son temps.

Ils vont réunir autour d’eux une génération de nouveaux talents : Johnny Craig, Reed Crandall, Jack Davis, Will Elder, George Evans, Frank Frazetta, Graham Ingels, Jack Kamen, Bernard Krigstein, Joe Orlando, John Severin, Al Williamson, Basil Wolverton ou encore Wally Wood.

Avec eux, ils lancent une série de titres légendaires : Tales from the Crypt, The Vault of Horror, The Haunt of Fear, Frontline Combat, Two-Fisted Tales, Shock SuspenStories, Weird Science, Weird Fantasy, etc. Des milliers de pages en noir et blanc d’une qualité fantastique où l’expressionnisme d’un Kurtzman voisine avec le trait raffiné d’un Frazetta ou d’un Al Williamson. Des milliers de pages absolument splendides.

Les chefs-d'œuvre du noir & blanc US chez Akileos
Jack Davis & Harvey Kurtzman dans "Frontline Combat"
John Severin est décédé récemment. (C) EC Comics

La liberté de ton, des sujets vraiment adultes, alors que les comics sont considérés jusqu’à présent comme une lecture exclusivement destinée à la jeunesse, font le succès de ces magazines mais font aussi se lever une opposition conservatrice activée par les travaux du psychiatre Fredric Wertham, figure d’une violente campagne contre les comics qui aboutit à la création du Comics Code Authority en 1954 et qui contraint Gaines et son équipe à se concentrer sur une création nouvelle : le mythique Magazine Mad, mais c’est une autre histoire...

Ce sont ces histoires-là qu’Akileos entreprend d’éditer ici et nous conjurons nos lecteurs, en particulier les bibliothécaires, de soutenir ce travail fondamental d’édition qui avait été esquissé il y a quelque 25 ans par Doug Headline aux Humanoïdes Associés dans la collection Xanadu et qui mérite d’être offert aux nouvelles génération de lecteurs.

De cet éditeur, Akileos publie Frontline Combat qui comporte la plupart des noms cités plus haut et reprend ces récits de guerre, vus de l’intérieur : guerres contemporaines dans la majorité, mais aussi du passé, comme la Guerre de Sécession ou des guerres romaines avec César en guest-star. 32 petits récits sublimes où le noir et blanc triomphe, que ce soit celui, expressionniste en diable, de Kurtzman ou les volutes de gris du Doubletone [1] de Wallace Wood. Une merveille dont Roy Lichtenstein s’inspirera, notamment à la lecture l’épisode Contact ! d’Harvey Kurtzman. Sublime.

Blazing Combat - Ed. Akileos

Une fois EC Comics neutralisé par le Comic Code Authority et distrait par l’immense succès de Mad Magazine, un autre éditeur va prendre le relais de cette BD en noir et blanc avec ses récits de guerre qui influenceront bien des auteurs internationaux, parmi lesquels Hugo Pratt, Alberto Breccia ou José Ortiz... : Warren Publishing.

James Warren utilise le même argument que Mad, finalement : par son prix et son format, il s’affirme comme un éditeur pour adultes et prendra le relais du travail pionnier de Gaines. Ses publications, After Hours, Creepy, Eerie, Famous Monsters of Filmland, Help !, et surtout Vampirella à partir des années 1970 vont accompagner le développement sur les écrans d’un cinéma de genre qui se perpétue aujourd’hui avec Walking Dead.

De cet éditeur, Akileos publie Blazing Combat dont le programme est sensiblement le même que Frontline Combat (Kurtzman qui travaille sur le magazine Help ! publié par Warren, est d’ailleurs consultant sur ce titre) mais, publié une décennie plus tard avec la Guerre du Vietnam en ligne de mire et donc des préoccupations fort différentes, son discours est bien plus encore pacifiste.

On y retrouve les Frank Frazetta, John Severin, Al Williamson et Wally Wood,... mais aussi d’autres génies comme Alex Toth ou Gene Colan.

Wallace Wood dans"Blazing Combat"
(C) Warren Publishing

Avec ces deux titres, Akileos montre son ambition : c’est un patrimoine immense et de qualité qui est proposé ici. On regrettera seulement que l’éditeur n’ait pas prévu un cahier reproduisant les sublimes couvertures, de Kurtzman notamment, qui servaient d’écrin aux publications d’origine. Dans une prochaine édition peut-être ?

On attend néanmoins avec impatience les prochains titres annoncés : Crime SuspenStories, une série de 27 numéros où l’on retrouve Frazetta, Wally Wood, Harvey Kurtzman, Jack Davis, Al Williamson… et Tales from the Crypt, une publication bimensuelle de récits d’horreur de Gaines dont l’édition française comportera le contenu des six premiers fascicules (24 histoires) avec des artistes comme Johnny Craig, Al Feldstein, Wally Wood, Harvey Kurtzman, Jack Davis… Un must.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Technique graphique dans laquelle les trames de gris, intégrées au papier, sont révélées au pinceau avec un produit chimique.

 
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12 Messages :
  • Enfin, des bons dessinateurs.
    ça manquait.
    Dommage qu’il faille puiser dans le passé pour les trouver.

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    • Répondu le 15 mars 2012 à  14:09 :

      D’une façon ou d’une autre, les dessinateurs et les lecteurs appartiennent toujours à leur époque. Wally Wood a beau être un dessinateur à tomber, il n’empêche que "ça fait vieux" et quoi que vous fassiez- et pour rester dans les avions - ça ne peut pas du tout rivaliser, commercialement, avec les albums de Romain Hugault par exemple.

      Mais ça va revenir...

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      • Répondu le 16 mars 2012 à  18:08 :

        alors que les ablums de Romain Hugault ne font absolument pas vieux. Ce doit être la couleur qui vous les rend plus modernes, parce qu’ils sont tout encroutrés de vieillerie

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  • Les chefs-d’œuvre du noir & blanc US chez Akileos
    15 mars 2012 12:50, par A qui les os ?

    Il me semble que c’est Walking "Dead" et non "Death".
    Akileos, avait aussi édité en NB, entre autres BD US, la remarquable série (pour le dessin) "Chroniques de l’ère xénozoïque".
    http://www.bedetheque.com/serie-1933-BD-Chroniques-de-l-ere-xenozoique.html
    Il y a aussi ANGE, qui dans un autre genre "pour adultes", fait de plus que magnifiques albums NB.
    Ces éditeurs sont soit fous, soit suicidaires, soit passionnés (ou tout en même temps, peut-être).
    Merci à eux.
    Plus j’avance en âge, plus j’aime le beau dessin et ... en noir et blanc.

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  • Les chefs-d’œuvre du noir & blanc US chez Akileos
    15 mars 2012 13:56, par jacques dutrey

    Petite remarque : Gene Colan et Alex Toth avaient aussi participé aux comic books guerriers d’Harvey Kurtzman, "Two-Fisted Tales" et "Frontline Combat".

    Il faudrait aussi souligner que c’est la superbe réédition intégrale en beaux volumes reliés, en noir et blanc d’après les planches originales conservées par Bill Gaines avant leur vente aux enchères, de l’intégralité de la production E.C. 1948-1955, "pre-trend", "new-trend" et "new direction", qui permet toutes ces rééditions à moindre coût.

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  • il semble qu’il y ait une inversion des légendes (ou des images) concernant les 2 premières planches.

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    • Répondu par jacques dutrey le 16 mars 2012 à  13:52 :

      Il n’y a pas inversion des légendes : la deuxième est juste. La première est fausse : c’est une histoire tirée de "Blazing Combat" de chez Warren, bien sûr.

      Combien se souviennent qu’il y a 33 ans (déjà !) METAL HURLANT 42 bis nous donnait à lire plus de la moitié (15) des 29 RC des 4 numéros que connut BLAZING COMBAT, pour la modique somme de 15 francs, sous une sublime couverture parodique du regretté Yves Chaland, co-auteur d’une non moins "Belle histoire de l’oncle Charlie" dans ce même numéro, sur la guerre d’Algérie, opération de maintien de l’ordre qui fait cette semaine les beaux jours (et les belles ventes) de Télérama ?

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  • Les chefs-d’œuvre du noir & blanc US chez Akileos
    15 mars 2012 20:09, par Bungalow Bill

    C’est marrant l’autre jour je lisais un bouquin consacré à Kurtzman et il évoquait longuement cette partie de sa carrière avec ces récits de guerre, tout cela m’a donné envie de les lire mais je pensais pas qu’ils étaient trouvables en France.
    C’est donc une très bonne nouvelle de voir ces comics réédités.

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  • “Entertaining Comics (littéralement : BD de divertissement), plus connu sous le label EC Comics, fut créé en 1944 par Max Gaines. Auparavant, l’acronyme avait une autre signification : Educational Comics (BD éducatives) et cet éditeur publiait des histoires historiques, scientifiques ou édifiantes comme La Bible.”

    Il me semble qu’EC a été fondée en 1944 sous le nom Educational Comics, et que c’est après la mort de Max Gaines en 1947 que son fils a renommé la maison. À vérifier, et désolé si je me trompe :)

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    • Répondu par jacques dutrey le 17 mars 2012 à  18:41 :

      Max C. Gaines a créé "E.C." (Educational Comics) en 1945, après avoir vendu All American, sa maison d’édition à Donenfeld et Liebowitz (National, puis DC). Son fils William en hérita après la mort accidentelle de son père le 20 août 1947 dans un accident de bateau. Ce n’est que peu à peu que la maison prit le nom d’Entertaining Comics, et il se vendait encore des "Picture Stories from the Bible" au début des années ’50.
      En gros vous avez juste !

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  • Les chefs-d’œuvre du noir & blanc US chez Akileos
    17 mars 2012 19:00, par jacques dutrey

    Le début de l’article est aussi flou que faux : Gaines et Fedstein n’ont rien à voir avec "Two-Fisted Tales" et "Frontline Combat", ou si peu. Leurs domaines c’est l’horreur la science-fiction et le policier. Two-Fisted Tales et Frontline Combat , c’est le domaine d’Harvey Kurtzman.

    La guerre de Corée transforme le contenu de TFT. Au départ c’était un comic book d’aventures.

    C’est la fin de la guerre de Corée et le succés croissant de Mad, passant de bimestriel à mensuel, qui sonna le glas des comics de guerre, pas le Comic Code.

    C’est pour garder Kurtzman que Gaines consentit à transformer MAD en magazine, ce qui permit à MAD de ne pas avoir à se soumettre au Comic Code.

    Est-ce clair ?

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