"Luminary", un hommage au passé bien ancré dans le présent

20 juin 2019 0 commentaire
  • Paru début mai 2019 chez Glénat, "Luminary" est le dernier projet en date de Luc Brunschwig (scénario) et Stéphane Perger (dessin). Une réécriture qui éclaire autant deux auteurs contemporains de talent qu'un classique du passé.
"Luminary", un hommage au passé bien ancré dans le présent
Phototonik de Ciro Tota et Jean-Yves Mitton - Ed. Black & White

Luminary, c’est d’abord un hommage au comics français Photonik publié entre 1981 et 1987 par les éditions Lug dans ses magazines Mustang puis Spidey [1]. Un hommage surtout à son créateur Ciro Tota, dessinateur et scénariste franco-italien de bandes dessinées accompagné du non moins talentueux Jean-Yves Mitton. Mais peut-être le plus important : Luminary est un hommage au rêve de gosse de Luc Brunschwig dont la relation avec la série et son créateur est bien plus intime qu’il n’y paraît. Photonik était un des rares comics français de super-héros. De quoi parle-t-il ? De l’improbable trio composé par un infirme doté de pouvoirs surnaturels, un vieux médecin allemand et un gamin qui parle aux animaux.

Luminary, pour sa part, s’affranchit quelque peu de ce schéma, en tout cas pour l’instant. Il y a certes toujours des super-pouvoirs, mais leurs détenteurs, qui découvrent ces aptitudes uniques chacun dans leur coin, ne sont pas encore, dans ce premier tome, des héros au service de la justice, seulement des jeunes en proie à l’incompréhension et au doute.

Luminary T. 1 Canicule - Par Luc Brunschwig et Stéphane Perger
© Éditions Glénat.

Est-ce bien de la science-fiction ? Oui, nous retrouvons les éléments-phare du genre : projets et expériences scientifiques gardés secrets, complots, armes de destruction massives, etc. Il faut dire que les révélations de 1975 à propos du projet secret MK-Ultra de la CIA (des programmes illégaux de manipulation mentale) auront marqué nombre de productions de science-fiction de l’époque, à tel point qu’il constitue désormais un sous-genre bien identifié. Si l’on ajoute à cela l’esprit médical et policier de l’œuvre, X-files ne parait pas bien loin non plus.

Mais Luminary ne peut être résumé à cela.

Luminary T. 1 Canicule - Par Luc Brunschwig et Stéphane Perger
© Éditions Glénat.

Une critique politique et sociale du monde contemporain

Incontestablement, le choix, par le scénariste, d’un personnage d’enfant afro-américain qui parle aux animaux constitue une attitude en soi. L’identité du petit loup prend d’ailleurs une place importante dans son histoire. Car Luminary évoque aussi le Ku Klux Klan et ses crimes, le Black Panther Party et la Black Liberation Army dans la continuité du mouvement pour les Droits civiques. Avec une Guerre du Vietnam encore fraîche dans les mémoires, même si elle avait pris fin en 1975, alors que Luminary ne commence qu’en 1977. C’est donc le portrait d’une certaine Amérique contemporaine qui nous est décrite, au-delà de son aspect SF. Brunschwig le dit lui-même dans la postface de l’ouvrage : «  Une bonne histoire, c’est comme la vie : ça part dans toutes les directions, ça touche à tous les genres, parce que la vie n’est pas faite d’un seul genre. ».

Notons que le scénariste avait, dans sa jeunesse, collaboré avec Tota afin de relancer la série. Au grand dam du jeune Luc, le manque de moyens aura eu raison de cette ambition. Brunschwig, ainsi qu’il l’écrit, en était arrivé à s’identifier au personnage de Taddeus Tenterhook (l’alter-ego de Photonik). C’est donc finalement cette création originale qui lui permit d’assouvir son envie, grâce au concours du dessinateurStéphane Perger. Remplacez Photonik par Luminary, Taddeus Tenterhook par Darby Mckinley, Doc Ziegel par Monsieur Henkel et enfin Tom pouce par le jeune Afro-américain Billy Swan... et l’on découvrira que chacun exerce ses pouvoirs dans la souffrance et, assez curieusement, sans jamais se croiser (pour l’instant).

Luminary T. 1 Canicule - Par Luc Brunschwig et Stéphane Perger
© Éditions Glénat.

Darby, alors jeune adulte suit un programme expérimental dans une clinique poly-traumatique de New York. Billy, lui, n’est encore qu’un enfant travaillant dans un cirque du sud des États-Unis à Pittsboro. Seul, il assiste une tigresse dans sa mise à bas sous le regard stupéfait des autres employés du cirque. Ce qui marque dès les premières planches, c’est la terrible solitude de Darby et Billy qui sont livrés à eux-mêmes, sans repères. Darby n’a ni famille, ni travail, ni aucune attache d’ailleurs ; Billy voit son enfance confisquée par des adultes vénaux et malveillants.

Côté dessin, Stéphane Perger aligne des images gorgées de lumière et de couleurs vives bien dans le thème de l’album. On soulignera le jeu subtil des ombres et des lumières qui imprime une jolie rythmique dans les cases et le travail particulièrement soigné dans la caractérisation et les attitudes des personnages.

Comparé à Photonik, Luminary est bien plus épuré et dynamique et se débarrasse de l’imagerie pesante des modèles américains. Finis le masque, le collant, le slip..., désormais notre héros putatif se retrouve dans... son plus simple appareil. Darby parait dès lors plus vulnérable que son ancêtre Taddeus...

Les mouvements et les émotions sont soulignés par des plans resserrés foncièrement immersifs dont les décors caractéristiques vont de la campagne sud-américaine à la mégalopole new-yorkaise : pick-up, routes terreuses, chiens de garde, maisons en bois pour le sud ; buildings, crack-houses, vendeurs ambulants, voitures du NYPD (New York Police Department), boîtes de nuit et ruelles sombres pour la ville. L’ambiance étouffante et menaçante reste le point commun aux deux décors.

Luminary T. 1 Canicule - Par Luc Brunschwig et Stéphane Perger
© Éditions Glénat.

Billy évolue sur une terre aride, poussiéreuse, inhospitalière battue par le soleil. L’esprit Far-West n’est pas très loin, c’est chacun pour soi avec une absence flagrante de justice. La mise en scène de la ville de New York peut faire penser à celle d’Empire City de la licence inFamous [2]. Ce n’est d’ailleurs pas la seule étrange ressemblance que nous pouvons trouver entre les deux œuvres. Dans l’idée, Akira le manga-culte de Katsuhiro Otomo pourrait aussi être cité...

Passage de relais

Il reste un élément qui tient à la fois du décor que du scénario, c’est l’État américain qui est incarné par la présidence et l’armée. C’est une époque de changements entre espoirs déçus et radicalisation. La violence n’est plus désormais l’apanage du seul État, citoyens et organisations politiques n’hésitent plus à en faire usage.

Difficile d’apprécier si le défi de l’hommage à Photonik est relevé. En cause, la fracture générationnelle qui sépare deux catégories de lecteurs : les plus âgés qui ne connaissent pas les références nouvelles de la fiction contemporaine et les jeunes qui n’ont jamais ouvert un comics de Photonik. Il reste que, dans une réécriture réussie, Luminary apparaît comme un passage de relais précieux entre deux générations qui n’ont pu se rencontrer : celle de Tota et celle des Millennials.

(par Paul CROSS)

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Luminary T. 1 Canicule - Par Luc Brunschwig et Stéphane Perger - Editions Glénat

[1Réédité récemment par Black & White.

[2Jeu vidéo sorti en 2009 et 2014 sur Playstation 3 et 4).

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