Mort de Joe Kubert, une légende du comic book

13 août 2012 21 commentaires
  • On apprend par Twitter la mort du légendaire auteur de comics Joe Kubert à l'âge de 85 ans. Dessinateur surdoué et pédagogue de talent, il est, avec Moebius, le deuxième auteur mythique que nous perdons cette année.
Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
Tor, une création de 1954

C’était une armoire à glace, il était taillé comme un bûcheron. Lorsque je l’ai vu pour la dernière fois à Paris, c’était avec son épouse dans ce petit hôtel de la rue du Temple, à côté de République. J’étais arrivé en retard de dix minutes. Il m’a passé un savon avec un air sévère de proviseur. Mais la "dégelée" n’a pas duré longtemps. Sa voix s’était radoucie à l’évocation de ses souvenirs.

Il était venu pour l’exposition De Superman au Chat du rabbin dont j’étais le conseiller scientifique. Nous passions une heure pour préparer l’entretien public qui devait avoir lieu le lendemain. Nous l’avions fait venir pour une journée d’hommage, en souvenir de Will Eisner aussi. Eisner était son aîné mais ils avaient partie liée : ils étaient l’un et l’autre des pionniers de l’industrie du comic book. Son décès récent lui faisait une grande peine : "Je ne comprends pas, me disait-il, assuré d’avoir la vie devant lui, je jouais encore au tennis avec lui il y a quelques semaines..."

Joe était né dans une famille juive de Pologne le 18 septembre 1926 dans un Shtetl du nom d’Yzeran (Jezierzany), un lieu actuellement situé en Ukraine. Deux mois plus tard, son père, boucher cacher, émigra avec sa famille aux États-Unis, à Brooklyn. Elle échappa ainsi à la Shoah. Son album Yossel (Ed. Delcourt) évoque ce qu’il serait advenu de lui s’il était resté en Pologne...

L’une des séries les plus connues de joe Kubert : Sgt Rock

Une carrière bien remplie

Il arriva assez vite à la bande dessinée, encouragé par ses parents, devenant grouillot dans les MLJ Studios (le futur éditeur d’Archie Comics), aux alentours de 13 ans. L’industrie du comics était alors en plein décollage, grâce à Superman et Batman. Son dessin solidement charpenté et son encrage d’une mâle autorité surent rapidement se faire remarquer.

On l’associe bientôt à Hawkman, l’homme-faucon, une création des années 1940 publiée dans Flash Comics chez DC Comics, dont il assura longtemps la production.

Dans les années 1950, il devint l’éditeur de St John’s Publications, où il créa le personnage de Tor sur un scénario de Norman Maurer, un copain d’enfance. La série ne décollant pas, il travailla pour les Two-Fisted Tales d’Harvey Kurtzman chez EC Comics, aux côtés de Wallace Wood, John Severin et Jack Davis.

Une page caractéristique de Joe Kubert pour Tarzan
(c) DC Comics
Dans "Fax de Sarajevo" (Ed. vertige Graphic), Kubert raconte le quotidien de son éditeur Erwin Rustemagic coincé par le siège de l’armée serbe

Son dessin "hard boiled" correspond parfaitement aux récits de guerre et c’est à ceux-ci qu’il doit son personnage le plus célèbre : Le GI Sgt Rock qui incarne parfaitement la Guerre Froide, et notamment la Guerre du Vietnam. On lui doit à cette époque des collaborations multiples pour DC Comics et pour Marvel, ce professionnel étant apprécié pour sa constante qualité et... sa ponctualité. Il est notamment associé aux débuts du Silver Age ("l’âge d’argent" du comic book) grâce à son intervention sur Flash.

C’est d’ailleurs surtout DC Comics qui l’emploie, notamment en qualité d’éditeur entre 1967 et 1976, pour lesquels il dessine des pages mémorables de Tarzan, tout en supervisant d’autres séries quand il ne les dessine pas comme Conan The Barbarian, par exemple.

Dans Yossel, Kubert imagine ce qu’il lui serait arrivé si sa famille n’avait pas quitté la Pologne en 1926.
Ed. Delcourt

En 1976, il déménagea avec son épouse Muriel et ses cinq enfants à Dover, dans le New Jersey et y fonda une école de bande dessinée, la Kubert School dont les premiers diplômés furent ses deux fils Adam et Andy. On lui doit à cette époque des productions religieuses, souvent d’inspiration Loubavitch, notamment les aventures bibliques de Yaacov & Yosel.

"Dong Xoai Vietnam 1965", sa dernière publication en France
Ed. Soleil

À partir des années 1990, suivant l’exemple de Will Eisner, il fit de plus en plus d’œuvres personnelles dont la plus connue chez nous est incontestablement Fax de Sarajevo (Ed. Vertige Graphic) où il raconte la situation angoissante de son éditeur bosniaque Erwin Rustemagic, coincé à Sarajevo sous les bombes serbes, et lui racontant le siège, jour après jour, à l’aide d’un fax.

Ils seront suivis en 2003 par le remarquable Yossel, déjà évoqué, et Jew Gangsters, un album évoquant la mafia juive newyorkaise qui n’a curieusement pas trouvé d’éditeur à ce jour en France.

Il retravaille sur des aventures modernes de Sgt Rock et dessine même un épisode du western Tex dont nous parlions récemment dans ces colonnes.

On ne saurait oublier sa dernière production, Dong Xoai Vietnam 1965 (Éditions Soleil US) publié en avril 2011, où dans son dessin croquis qui avait si bien réussi à Yossel, Kubert relate la bataille de Dong Xoai où une unité de Marines dut combattre pied à pied pour assurer sa survie. Comme dans Yossel, Kubert décrit l’absurdité de la guerre, qui est parfois le prix de la liberté, en contrepoint de sa série Sgt Rock où l’on pouvait parfois donner le sentiment de célébrer la soldatesque.

Joe vient de nous quitter à l’âge de 85 ans, après une vie bien accomplie, à la suite d’une courte hospitalisation d’un mois. Nos pensées vont à sa famille, à ses proches et à ses nombreux fans.

Joe Kubert au Musée d’Art & d’Histoire du Judaïsme en 2007. De g. à dr. : Didier Pasamonik, Jean-Pierre Dionnet, Joe Kubert et l’écrivain Martin Winckler
Photos : Laurent Melikian
Autoportarait de Jo Kubert au milieu des personnages qu’il a animés ou créés.
(C) Jo Kubert

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo de Laurent Melikian

 
Participez à la discussion
21 Messages :
  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    13 août 2012 10:30, par Franck BIANCARELLI

    C’est une bien triste nouvelle.
    Oui, la mort d’ une légende.
    Bizarement, je suis longtemps resté ignorant de son oeuvre car elle ne fut traduite que de façon très parcellaire en France.
    C’ est Christian Rossi qui m’a mis entre les mains, pour la première fois vers 25ans, certaines de ses oeuvres majeures comme de superbes épisodes de Tarzan ou de Tor.
    Je n’ en revenais pas d’ être passé à côté de ça pendant tant d’ années. J’ ai par la suite, dévoré tout ce que j’ ai pu trouver, fait par ce géant.
    Le niveau d’ excellence auquel il continuait de s’ exprimer m’ avait donné la sensation qu’ il était immortel.
    Merci àDidier Pasamonik de m’ avoir permis de le croiser une fois.

    Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    13 août 2012 10:52, par Michel DARTAY

    Une bien triste nouvelle, même si l’âge est honorable pour le dernier départ, et même s’il laisse derrière lui deux dessinateurs de talent, Adam et Andy.
    Une petite correction : la revue d’EC s’appelle Two Fisted Tales (et non Two Fist !).

    Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    13 août 2012 11:26, par Alexandre

    Joe Kubert, un de mes héros...

    Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    13 août 2012 21:37, par Mathieu

    C’est étrange de vouloir le mettre sur le même plan que Moebius alors que, personnellement, je n’en ai jamais entendu parler avant aujourd’hui.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 août 2012 à  02:11 :

      Désolé de vous l’apprendre mais Kubert est un dessinateur mythique pour bon nombre d’amateurs de la BD américaine. Moebius désirait d’ailleurs rencontrer Kubert à l’occasion de sa venue à Paris mais, empêché, cela n’avait pu se réaliser. Moebius savait à qui il avait affaire, lui.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Julien le 14 août 2012 à  02:59 :

        Kubert & Jean Giraud se sont rencontrés dans les années 70, lors de l’émission TV française "TAC AU TAC" . deux émissions. en compagnie de Neil Adams. Giraud a surement fait quelques séjours dans l’atelier de Kubert , comme celui de Adams.

        Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    13 août 2012 22:45, par François Peneaud

    Je pinaille peut-être, mais je ne vois pas quelle intervention sur Flash Joe Kubert a bien pu faire.
    Son travail pendant le Silver Age est plutôt associé à la relance de Hawkman, dans une version complètement différente de celle des années 40 (1961) ou à la création de Sgt. Rock (1959).

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 août 2012 à  02:04 :

      Le Silver Age est communément attaché à la publication de Showcase #4 (Oct. 1956), dont la couverture est assurée par Carmine Infantino & Joe Kubert, ce qui permet de l’associer à cette période dont il fut l’un des plus solides animateurs, comme éditeur notamment.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Jacques Dutrey le 14 août 2012 à  06:15 :

        Je continue de trouver étrange que l’on puisse confondre "rédacteur en chef"/"directeur de publication" (editor) avec "éditeur"(publisher). Je vais finir par croire qu’il s’agit plus de paresse que d’ignorance.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 août 2012 à  09:38 :

          On reconnaît là le côté obtus et parfois désagréablement donneur de leçon de Jacques Dutrey. Je ne souscris pas du tout à votre remarque et je maintiens ma traduction : on peut être, même aux États-Unis, éditeur et rédacteur en chef. Pour moi, un éditeur n’est pas forcément le propriétaire de la maison d’édition et la fonction de rédacteur-en-chef ne se confond pas avec celle de directeur éditorial, cette dernière fonction supplantant l’autre. C’était le sens de mon interprétation. Je n’ai que faire de vos catégorisations qui ignorent les réalités éditoriales.

          Répondre à ce message

      • Répondu par François Peneaud le 14 août 2012 à  08:43 :

        Mouais. C’est un peu tiré par les cheveux :)

        Répondre à ce message

    • Répondu le 14 août 2012 à  11:09 :

      Didier Pasamonik a parfaitement raison.Joe kubert,l’immense Joe Kubert a encré les dessins de Carmine Infantino sur la version du Flash de l’Age d’Argent.

      Par contre une chose à l’allure curieuse :Joe Kubert aurait supervisé le personnage Conan, comics de chez Marvel ,alors qu’il avait des responsabilités éditoriales chez DC ?!!

      Une précision encore,Joe Kubert aurait commencé sa carrière dans les comics plutôt vers onze ans (il existe en effet plusieurs versions suivant ses propres déclarations).Ce qui est certain:c’est que cette légende des comics et de l’art séquentiel en général ,à commencé le dessin vers ses trois ans sur les trottoirs de sa rue ,avec une craie achetée avec son argent de poche.Une vocation précoce !!

      Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    14 août 2012 01:14, par Michel Dartay

    Si vous voulez compléter vos collections en VF, il y a le choix : Firehair et Le Baron rouge chez Comics USA mais aussi tous ses Tarzan qui ont été traduits par Sagédition. A signaler aussi : Abraham Stone 1 paru chez Glénat (mais le 2 n’existe qu’en VO). Et Soleil a publié une anthologie des Sergent Rock en noir et blanc (grand format) que l’on trouve chez les soldeurs avisés.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Alex le 14 août 2012 à  03:30 :

      Les Tarzans sont bien entendus fabuleux de rage. Je n’ai pas encore lu ou vu un hommage à "Tales of the Green Beret". Que je trouve pour ma part bien plus intéressanr que St Rock. Un strip quotidien contemporain de la guerre du Vietnam. Il y a tout une lignée de Crane à Caniff que Kubert poursuivait. C’est certain, c’est l’un des derniers géants du strip qui vient de disparaître.

      Répondre à ce message

      • Répondu par François Peneaud le 14 août 2012 à  08:47 :

        Entièrement d’accord avec vous sur les qualités graphiques des Green Beret. Mais moralement, ce n’est pas vraiment la même chose que les Sgt. Rock...
        En tout cas, même aux USA, aucune édition complète n’existe de ce strip, et les dernières rééditions commencent à prendre de l’âge.

        Répondre à ce message

    • Répondu par FB le 17 mai 2013 à  23:56 :

      Juste une petite précision à propos de la série "Abraham Stone" : Le premier album est bien paru en français chez Glénat (avec une prépublication dans USA Magazine + album), le deuxième a été publié en français dans USA Magazine également ; il s’agit du troisième album ("The revolution", 44p.) qui est resté inédit en français.

      Répondre à ce message

  • Joe Kubert est mort......

    Joe Kubert était effectivement taillé comme un roc granitique et ,rien ne semblait ébranler physiquement et mentalement le bonhomme !Il impressionnait beaucoup de personnes et semblait parti pour vivre un siècle.

    c’était un passionné viscéral de dessin:et un talent précoce !Il faut se rappeler comment les artistes des MLJ Studios ont vu débarquer, seul, ce gamin d’une dizaine d’années avec enveloppés sous le bras ,des dessins roulés dans des vieux journaux.Séduits et étonnés par le gamin :ils lui donnèrent quelques leçons techniques et un job qui lui rapportèrent quelques dollars ramenés fièrement à la maison.En début d’adolescence,il rapportait à la famille autant d’argent que son père ,principalement avec des travaux d’encrages.Un père qui le voyant régulièrement baver sur une table de dessin dans une vitrine,sort onze dollars de son escarcelle -une belle somme alors-et la lui achète.Des décennies plus tard,Joe Kubert possédait toujours précieusement cette table.

    Ce mythe vivant ,ultra respecté dans le milieu des comics ,faisait parti de cette génération d’auteurs capables de passer imperturbablement d’un genre de BD à un autre sans problèmes.Travailleur acharné,professionnel ,humble sollicitant les critiques ,intègre(des qualités à prendre en exemple pour une génération d’auUUUUteur qui ont parait-il inventé l’eau tiède et, qui ne sont rien de plus que de zélés et pourtant simple VRP du discourt culturel dominant.Discourt calibré ,qui est celui qui alimente et cajole généreusement le marché de l’art)

    Ce mythe vivant à réussi un véritable tour de force.D’après son grand ami Neal Adams : personne n’a jamais entendu dire du mal de Joe Kubert,et personne ne l’a jamais entendu dire du mal de qui que ce soit,lui,qui s’était toujours bien entendu avec tout le monde !

    Il en avait réussi un autre:celui de ne pas avoir régresser artistiquement avec l’âge.Pourtant avancé.Un cas rarissime.Peut être du à son amour pour le dessin et son métier,sa force de concentration étonnante ,le fait que le dessin le mettait dans un état second presque spirituel et, proche des sensations que peut procurer la drogue.Dessin qui ne lui demandait aucun effort physique.

    Cet adepte du "less is more" qui considérait que le dessin devait laisser une grande place à l’imagination du lecteur et, qu’il ne fallait pas hésiter à supprimer des traits ,tout un art en soi !

    Cet artiste qui se considérait comme un communicant -par la posture qui consiste à passer plus de temps sur la pré et post vente de ses livres ,que sur ses planches-mais bien l’art de la narration :qui consiste à faire passer au mieux les éléments qui permettent de saupoudrer les informations qui impliquent et imprègnent efficacement le lecteur.Là c’était un maître !

    Et que dire de cet encrage !!!!!

    Répondre à ce message

    • Répondu par Zombi le 16 août 2012 à  14:36 :

      - Ce type de dessin est le plus conventionnel possible. Je n’aime pas le dessin de Hergé, ni son idéologie boy-scout/new-age, mais il faut reconnaître qu’il a fait un effort pour adapter son art au registre de la BD (le plus déplorable est l’admiration que vouent certains dessinateurs à des virtuoses répétitifs tel que Moebius, alors qu’ils dessinent mieux qu’eux).
      - Une phrase du chroniqueur relève de la propagande belgo-américaine : celle qui affirme le bénéfice de la guerre et de son absurdité pour... la liberté (?) : on réclame des preuves historiques. Les poètes qui prétendent que la guerre procède toujours d’un mouvement instinctif et non libre paraissent plus sérieux.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 août 2012 à  16:39 :

        on réclame des preuves historiques.

        Bien essayée, la provocation, mais nous n’irons pas plus loin dans la conversation M.le révisionniste.

        Répondre à ce message

  • Mort de Joe Kubert, une légende du comic book
    15 août 2012 13:23, par Seb

    Joe Kubert raconté, en BD, par un ancien élève de son école :
    http://www.zampano-online.com/wp_french/?p=535

    Répondre à ce message