Chris Lamquet : « Je n’ai pas réussi à me départir suffisamment du moule "franco-belge". »

14 août 2012 11 commentaires
  • Dans un récit palpitant, Yann et Lamquet s'inspirent d'un fait divers belge perpétré en 2007 : un cadavre dépecé avait été retrouvé dans un parc bruxellois. À ses côtés, un énigmatique message inspiré du manga culte Death Note... Retour sur les circonstances qui ont présidé à la création de cet album.
Chris Lamquet : « Je n'ai pas réussi à me départir suffisamment du moule "franco-belge". »
Le Tueur aux mangas par Yann & Lamquet - Ed. Casterman
A paraître le 26 septembre 2012.

Qui a eu l’idée de venir vous chercher pour dessiner cette histoire ?

Yann. Mais à l’origine, il s’agissait plutôt d’une envie de collaboration, sans sujet précis. Je sortais de plus de deux années de boulot sur Ecowarriors avec Richard Marazano (12Bis) Trois bouquins qui m’avaient demandé énormément d’énergie, de tâtonnements, de doutes… et beaucoup d’enthousiasme aussi, car le sujet m’était très personnel et graphiquement j’avais envie de le partager au maximum.

Et puis la sentence est arrivée : ventes insuffisantes. En tant que professionnel, pas d’autre choix que de rebondir, surtout ne pas se laisser dévorer par l’amertume ou la grogne. Yann est bien tombé, en quelque sorte. Avec le recul, nous avons analysé le pourquoi du comment, Richard et moi. Nous sommes nos pires critiques. Et mon petit doigt me dit que nos Ecowarriors repensés pourraient bien réapparaître un jour.

Ce nouvel album est clairement inspiré du "Tueur aux Mangas" dont nous avons parlé sur ActuaBD. Pourquoi cette histoire vous a-t-elle intéressés, Yann et vous ?

Dans un premier temps, elle a surtout intéressé Yann, qui avait suivi l’affaire de près à l’époque des faits. Moi, j’en avais entendu parler, sans plus. L’idée de remettre le couvert dans une histoire contemporaine ne me branchait pas beaucoup. Je voulais me défouler sur un sujet dont le visuel serait plus décalé. J’aime bien croquer des vieux avions, des vieilles bagnoles, tout autant que des vaisseaux spatiaux et leur technologie hi-tech… Et puis Yann m’a envoyé le déroulant de son Tueur aux Mangas. Son angle de vue d’une bande d’ados enquêtant en parallèle bardés de leur portable et IPad m’a bien plu. J’ai commencé à crobarder les personnages, puis je me les suis appropriés. Après quelques planches d’essais, j’avais acquis la certitude que j’étais apte à tenter l’aventure. Yann aussi. L’éditeur également.

Chris Lamquet en août 2012
Photo DR

C’est une bande dessinée très référentielle, comme Yann sait les faire. Quels sont les détails auxquels nous aurions échappé ?

Là, je laisse le lecteur s’amuser à les pointer. Cette BD a un côté ludique, autant ne pas le dégoupiller. Certaines références sont propres à Yann, d’autres à moi. Nous sommes tous les deux de grands gamins quand on fait de la BD, et puis déconner un bon coup ça fait du bien, de temps à autre…

Toute l’histoire se passe à Bruxelles, on ne vous connaissait pas une telle passion pour cette ville...

Euh, je ne connais pas très bien Bruxelles, en fait… Et pour tout dire, après être allé dans toutes les grandes villes d’Europe, je serai plutôt branché Londres. La question s’adresse surtout à Yann, un vieux Niçois de la capitale qui, je le pense, aime profondément cette ville. Moi, il me faut mes arbres derrière les fenêtres et mes chats qui pieutent dans l’atelier pour me sentir bien. Je ne suis pas du tout citadin. J’ai même la réputation d’être un ours des cavernes. Les personnes qui tentent de me faire sortir de ma tanière pour une séance de dédicaces à gauche ou à droite le savent bien ; je suis un très mauvais client. Bruxelles était aussi le lieu obligé, puisque les faits dont s’inspire l’histoire se sont déroulés dans cette ville.

le personnage Kimiko en trois étapes.
(c) Yann, Lamquet et Casterman.

Ce n’est pas votre première aventure qui évoque le Japon : vous avez fait des mangas pour un éditeur japonais auparavant, ce qui n’est pas le cas de bon nombre d’auteurs européens...

Oui, chez l’éditeur Kodansha, courant des années 1990. Ça m’a fait du bien, à l’époque. Une vraie remise à plat de mes rapports à ce métier : format différent, technique différente, productivité… Une complète désacralisation de la « planche ». Je bossais sur du papier A4 pour machine à écrire, au feutre… après des années de Schoeller Parole et de pinceaux Windsor & Newton ! Je découvrais une liberté proche du carnet à croquis et surtout, j’adorais le format –je l’adore toujours- qui donne l’occasion d’une écriture différente. J’ai le souvenir de journées passées à tester une foultitude de techniques : lavis, crayon gras, stylobille… Premiers pas en numérique aussi, sur un Pentium 480 qui me laissait le temps de fumer une clope pour ouvrir un fichier.
Ce que je n’ai pas réussi, c’est de me départir suffisamment du moule « franco-belge ». Encore aujourd’hui, l’obsession de la « belle image » m’énerve, je n’arrête pas de me bagarrer contre cette tendance. Quand le sujet s’y prête, évidemment. Pour résumer, j’ai plutôt un bon souvenir de cet épisode nippon. Ne serait-ce que par la découverte d’un bouillonnement créatif que je croyais sottement limité à la vitrine Dorothée and Co.

Story-board et version définitive d’une page après discussion avec Yann.
(c) Yann, Lamquet et Casterman.

Votre vision du manga est assez critique...

Bizarre, cette remarque. Ni Yann, ni moi, n’avions l’intention de faire une réflexion critique sur le manga. Au contraire. Je sais que Yann dévore beaucoup de mangas et qu’il aime ça. Je l’ai déjà dit, j’aime le format et la pagination qui permettent un rapport à l’image différent, plus "écriture"… En tant que lecteur, il y a tout un pan de la production manga qui m’échappe, mais c’est générationnel. Pour avoir fréquenté une fois un « Japan Expo », il est clair que je ne m’identifie pas aux cosplayers, mais ça ne m’empêche pas de trouver ça marrant. Non, j’ai beau me repasser tout l’album en tête, je ne vois vraiment pas en quoi j’y ai manifesté une vision « critique ». J’ai beaucoup plus de mal avec les héros en collant des comics US...

Comment avez-vous travaillé, Yann et vous, car on sent bien que vous êtes intervenu dans le scénario...

J’ai surtout joué les conseillers techniques, car Yann est une buse en informatique. Sinon, nous avons travaillé de manière conventionnelle : je fais un story-board, Yann me fait ses commentaires, se rend parfois compte qu’une scène ne fonctionne pas, et donc la modifie… J’ai découvert un fichu perfectionniste. En plus, à cause de ma maladie de la « belle image », j’ai tendance à en mettre trop. Yann me ramenait souvent au souci de la lisibilité. Niveau narration, non, je suis très peu intervenu. Je me contente de faire parler l’image au mieux. Je suis très peu interventionniste dans l’écriture de mes scénaristes. C’est un parti-pris. Mon travail est de transformer un texte en image. D’y mettre de la vie, de l’émotion, de faire en sorte que le spectateur-lecteur y croit. Si je veux faire du scénario, je prends la casquette de scénariste.

Une façade "Art Nouveau" du square Ambiorix
(C) Yann, Lamquet & Casterman

Il y a un sacré réalisme dans les décors. C’est de la transposition graphique de photos sur Photoshop à certains moments ?

À partir du moment où Bruxelles était un personnage à part entière du récit, j’ai décidé de représenter Bruxelles au plus près de la réalité. Il y a encore cinq ans, je serais parti en repérage dans les rues de la capitale. Aujourd’hui il y a un outil extraordinaire : streetview. Donc je me suis inspiré de ces promenades virtuelles pour camper les rues précises mentionnées dans le scénario. En dessin réaliste, la photo est un outil, incontournable, le tout est de se l’approprier, pas de l’utiliser telle quelle. Un dessinateur réaliste qui prétend ne jamais utiliser de photos est un fieffé menteur. Sur le plan technique, je dessine et colorise tout en numérique. Photoshop bien sûr, mais aussi Artrage pour la partie crobards . Sans oublier la 3D que j’utilise pour des objets ou scènes récurrentes dans le récit. Je continue à dessiner « à l’ancienne » pour mon seul plaisir. En ce qui concerne la BD, c’est terminé.

(c) Streetview
Exemple d’interprétation à partie d’une vue StreetView de la rue des Alexiens, une rue où Jacques Van Melkebeke et Edgar P. Jacobs passèrent leur enfance.
(c) Yann, Lamquet & Casterman.

Combien cette histoire fera-t-elle de tomes ?

Deux.. Le second volume sortira en septembre 2013.

Continuerez-vous les aventures de ce Club des Cinq bruxellois ?

Franchement, je n’en sais strictement rien. Réponse bateau : cela dépendra du succès de deux volumes en cours. Et aussi de mes propres capacités. J’ai du pain sur la planche pour les années à venir. Alpha, Alvin Norge… Ce sont des personnages gourmands en énergie et en temps. Et, euh..., je n’ai plus la faculté d’enchaîner les nuits blanches de mes jeunes années.

Croyez-vous que cette histoire puisse être publiée au Japon ?

Why not ? Alvin Norge a bien été publié en Chine. Si le département des droits étrangers de Casterman sait se montrer persuasif, rien n’est impossible. Surtout qu’à la sortie du tome 2, il est prévu une version en noir et blanc qui réunirait les deux volumes… en format manga !

Deux versions de la même scène au Museum d’Histoire naturelle de Bruxelles. La seconde a été retenue.
(C) Yann, Lamquet, Casterman.

Où en sont vos autres séries chez Glénat et au Lombard ?

Blue Space
chez Glénat, c’est terminé. Ne pas oublier qu’à l’origine, il s’agissait d’une commande d’Astrium, la branche « espace » d’EADS. En ce moment, je travaille sur la reprise d’Alpha, avec Iouri Jigounov au scénario. Après deux volumes que je fais d’une traite, je reprends Alvin Norge avec Richard Marazano. Un tout nouveau cycle complètement décoiffant. À terme, et si « le succès le justifie », j’aimerais alterner un Alpha et un Alvin Norge. Mais ça, cela ne dépend pas que de nous.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Meurtre dans la rue des sables, devant le Centre Belge de la Bande Dessinée
(c) Yann, Lamquet & Casterman

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’album sera le 26 septembre 2012 dans toutes les bonnes librairies.

Lire la chronique de l’album

Commander cet album chez Amazon ou à la FNAC

 
Participez à la discussion
11 Messages :
  • Sur le plan technique, je dessine et colorise tout en numérique. Photoshop bien sûr, mais aussi Artrage pour la partie crobards . Sans oublier la 3D que j’utilise pour des objets ou scènes récurrentes dans le récit. Je continue à dessiner « à l’ancienne » pour mon seul plaisir. En ce qui concerne la BD, c’est terminé.

    Quel ennui ! Est-ce encore la peine de dessiner dans ces conditions ? Est-ce encore du dessin ? Des pages pleine de streetview... bof quoi...

    Dans le genre Ponzio est un phénomène, dans sa reprise de L’Ordre de Cicéron tout ressemble à son "dessin" super-réaliste habituel (les décors et les persos nouveaux ne sont que des photos retravaillées) et seuls les têtes des persos précédents sont "à la Gillon" (d’où des cases très étranges où la tête ne va pas avec le corps). Mon avis est même qu’il s’est contenté de prendre des scans des albums précédents et de faire rentrer ça dans ses cases.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Frencho-ID le 14 août 2012 à  10:40 :

      Quelle que soit la technique qu’il emploie Lamquet reste un sacré dessinateur : peu d’auteurs réalistes savent comme lui animer, faire vivre les personnages comme il le fait, par la gestuelle et les visages — parfois jusqu’à l’excès certes, mais que de vie dans les pages de Lamquet ! Malheureusement les albums sur lesquels il a travaillé jusque-là ont rarement été convaincant en tant que résultat d’ensemble, mais le dessinateur, lui, n’a jamais démérité.

      Répondre à ce message

    • Répondu par dessineux le 15 août 2012 à  09:55 :

      un médecin est un mauvais médecin car il utilise les outils mis à sa disposition aujourd’hui pour affiner son diagnostic ? ce genre de réflexion telle que la vôtre est d’une , permettez-moi , stupidité effarante ! elle illustre parfaitement que vous ne savez pas ce qu’est dessiner !

      allez lire le travail de christian lamquet , bien avant qu’il utilise ce que la technique lui a mis à sa disposition, et vous constaterez que c’est un excellent dessinateur.
      quand on dessine, on a besoin de document, simplement parce qu’on veut se rapprocher de la réalité, tendre vers celle-ci, afin d’aider le lecteur à se plonger dans ce qu’on a envie de lui raconter.

      Répondre à ce message

  • Moi je connais Christian Lamquet à travers les aventures de "Gilles Roux et Marie Meuse" dessinées par Magda que j’ai découvert dans le "Journal Tintin" dans les années ’80 et sa série "Quasar". Un scénariste remarquable et un excellent dessinateur.

    Répondre à ce message

    • Répondu par CBB le 15 août 2012 à  18:58 :

      "GILLES ROUX ET MARIE MEUSE", c’était MAGDA au dessin, mais bon...

      Répondre à ce message

      • Répondu le 15 août 2012 à  22:59 :

        Relisez le commentaire de Sebastien C, c’est exactement ce qu’il écrit.

        Répondre à ce message

  • Streetview peut être un super outil pour la documentation, ça évite des voyages longs et coûteux, mais l’inconvénient c’est le point de vue unique à 2 mètres 50 du sol, et il convient de rectifier les perspectives qui sont systématiquement déformées. Les deux premières cases de la dernière page de l’article sont typiques de streetview.

    Répondre à ce message

  • ArtRage ?
    17 août 2012 19:26, par Alexandre

    Je lis que les crayonnés (la partie crobard ?) sont fait sous Artrage ?

    Je suis très surpris, c’est un logiciel que je ne connaissais pas du tout et même après une petite recherche, je ne vois pas trop l’intérêt de l’utiliser pour cette partie du travail.

    Une explication technique ?

    Répondre à ce message

    • Répondu par Ben le 18 août 2012 à  14:59 :

      Photoshop bien sûr, mais aussi Artrage pour la partie crobards

      Artrage simule parfaitement le grain du papier, pour un crayonné charbonneux ou des peintures pâteuses. Il est agréable de travailler en numérique comme sur papier : passer d’un crayon gris 3H à un crayon plus gras HB ou 2H, insister plusieurs fois sur un trait pour l’affirmer et le noircir. Avec Photoshop, c’est moins "naturel", plus technique.

      Répondre à ce message

      • Répondu par chris lamquet le 19 août 2012 à  17:33 :

        voilà, Ben m’a pris les mots du clavier :) Pour quelqu’un comme moi qui aime bien "charbonner" ses croquis, Artrage est un outil très efficace, et ergonomique. Il est un excellent complément à des soft plus pointus et parfois un chouilla usines à gaz. Et parole ! Je n’ai pas d’actions Artrage !

        Répondre à ce message

      • Répondu par alexandre le 19 août 2012 à  23:00 :

        Ok, merci pour l’explication ;)

        Répondre à ce message