Quatre vies de Mario Marret – Par Nina Almberg et Laure Guillebon – Steinkis

Par Damien Boone Très bon 30 juin 2023 
Espion anarchiste, explorateur polaire, cinéaste militant, psychanalyste : ces quatre vies n'en font qu'une : celle de Mario Marret (1920-2000).

Clermont-Ferrand, hiver 1936 : Mario Marret est un jeune serrurier qui apprend le métier auprès de son patron. Le soir, il fréquente la « Maison du Peuple », un endroit où il côtoie des militants anarchistes. Il faut dire que le climat politique est chaud : si le Front populaire a remporté les élections il y a quelques mois, les anarchistes considèrent qu’il délaisse le sort des républicains espagnols, combattus par Franco. Pas de doute : ce monde est pourri (c’est parce qu’il le pense qu’il se fait faire une vasectomie), mais il faut lutter. Quand la guerre éclate, Mario se forme aux moyens de communication, dont la maîtrise est nécessaire pour vaincre le fascisme. Opérateur radio pour la résistance, il intègre aussi l’OSS, ancêtre de la CIA, depuis Alger. On le retrouve après-guerre dans les expéditions polaires de Paul-Emile Victor. La mort du cinéaste désigné, martin, le contraint à prendre la caméra, avec laquelle il réalise Terre Adélie, qui relate les conditions périlleuses et extrêmes de l’aventure. Tout en créant en parallèle des films de commande pour vivre, il réalise Aptenodytes Forsteri, qui est sélectionné au festival de Cannes en 1954, et filme la lutte d’indépendance des Guinéens dans les années 1960. Dans la décennie suivante, après avoir beaucoup étudié Lacan, entre autres, il s’établit dans le sud de la France en tant que psychanalyste.

À une époque où on a tendance à placer les individus dans des cases hermétiques, le parcours de Mario Marret a de quoi étonner. C’est après avoir amassé de nombreux documents à son sujet que Nina Almberg, historienne de formation, s’est lancée dans cette aventure graphique : elle a rencontré des personnes qui ont côtoyé Marret dans chacune de ses vies et d’abord réalisé un documentaire sonore diffusé sur France Culture en 2016. Cet ouvrage le complète grâce à l’exploitation d’archives épistolaires et la valorisation de documents iconographiques.

Le récit est chronologique et divisé en quatre parties, que l’on pourrait lire indépendamment, comme pour valider l’idée que Marret a eu effectivement plusieurs vies en une. Il semble d’ailleurs qu’il ait lui-même cherché à les cloisonner. Mais au-delà des activités dans lesquelles il s’est épanoui et où ses compétences ont été reconnues (on le voit dialoguer avec Jean-Luc Godard et Chris Marker lors d’une table ronde en public), le récit évoque un homme mû par le désir de comprendre l’humanité et de tester divers canaux pour en approcher la complexité. Le regard que pose sur lui Nina Almberg est plein de tendresse ; il n’y a aucun jugement sur ses choix, ses bifurcations, ses éventuelles contradictions (un anarchiste travaillant pour l’OSS), ou même ses motivations profondes ; ensuite, aux lecteurs et aux lectrices de puiser dans les actes du personnage pour en saisir toute la richesse. Les passages sans dialogue le permettent aisément.

Au dessin, Laure Guillebon propose des aquarelles dominées par le noir et le blanc. Le trait est réaliste et s’inspire de certains documents iconographiques placés en fin d’album. Avec aisance, la dessinatrice nous fait vivre tant l’ambiance des immensités polaires que la promiscuité des réunions militantes. C’est sa première contribution à une bande dessinée, et ça ne se voit pas !

(par Damien Boone)

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Code EAN : 9782368464830

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