Red Eyes Sword : un manga sur le fil du rasoir !

2 octobre 2014 0 commentaire
  • Un jeune épéiste originaire d'une région reculée débarque à la capitale pour y faire fortune, plein d'espoir. Découvrant l'horreur du véritable visage de la cité, il finit par rejoindre une troupe d'assassins, opérant pour l'armée révolutionnaire. C'est ainsi que débute l'histoire de ces assassins, oscillant entre le shônen et le seinen, entre innocence et cruauté.

Proposé par les éditions Kurokawa, sans doute pour prendre la relève de Soul Eater -du moins en partie- Red Eyes Sword / Akame ga Kill ! constitue à notre sens l’un des titres incontournables de la rentrée manga 2014 et mérite amplement que nous nous arrêtions un moment sur ce qui peut sembler, à première vue, n’être qu’un énième manga de plus mêlant violence et fan-service.

L’histoire prend place dans univers médiéval-fantastique et met en scène un grand empire vieux de plus de 1000 ans qui a succombé à la corruption, pourrissant désormais de l’intérieur. Tatsumi, jeune épéiste surdoué, originaire d’une région reculée, arrive à la capitale pour tenter sa chance dans l’armée, dans le but d’aider financièrement son village, écrasé sous les impôts. Innocent et naïf, notre héros se fait d’abord extorquer par une jolie voleuse avant de découvrir qu’il n’arrivera jamais à faire carrière dans l’armée sans pot de vin, ni relations.

Se retrouvant à dormir sous les ponts, Tatsumi est finalement recueilli par une jeune fille, charmante et riche, qui le prend en pitié. La famille de sa nouvelle amie semble parfaite et la chance commence enfin à lui sourire quand, un soir, surgissent des tueurs dont la mission est d’exterminer cette famille...

Tatsumi va alors faire la connaissance d’Akame, une tueuse maniant le sabre comme personne, et de Night Raid, un légendaire groupe d’assassins, œuvrant dans l’ombre pour nettoyer la capitale de sa corruption.

Red Eyes Sword : un manga sur le fil du rasoir !
Night Raid apparaissant sous la Lune, presque au complet
© 2010 Takahiro, Tetsuya Tashiro / SQUARE ENIX / Kurokawa

Kill les assassins

Akame ga Kill ! (littéralement Le tueur aux yeux rouges ou Les taillades aux yeux rouges) est un shônen manga [1] écrit par Takahiro et illustré par Tetsuya Tashiro. Il est pré-publié depuis 2010 dans le magazine Gangan Joker, chez Square Enix. Il compte actuellement 10 tomes. Une préquelle, nommée Akame ga Kill ! Zero, a débuté depuis octobre 2013, ainsi qu’une adaptation animée, diffusée depuis juillet 2014, passant en France sur le réseau de simulcast [2] Anime Digital Network.

Pour sa sortie française, Kurokawa a procédé à quelques aménagements. Tout d’abord avec un titre anglais, traduction du titre originel, qui s’y trouve tout de même accolé ! Ensuite, avec un changement de catégorie : le manga sort dans la collection « Seinen » [3] de l’éditeur et non « Shônen », en raison de sa violence. En effet, de nombreuses séquences gore, usant en particulier de corps découpés et mutilés, parsèment ses pages. La torture apparaît d’ailleurs comme un thème récurrent pour illustrer la folie cauchemardesque frappant cet univers. En ce sens, la modification de catégorie pour une sortie en France nous semble légitime et logique.

© 2010 Takahiro, Tetsuya Tashiro / SQUARE ENIX / Kurokawa

Akame ga Kill ! appartient à cette catégorie de séries faisant le pont entre le shônen et le seinen. Ainsi certains codes du shônen, voire du nekketsu [4], s’y retrouvent, comme le héros innocent et naïf, l’esprit de groupe, le dévouement à l’intérêt général, les pouvoirs spéciaux (prenant ici la forme d’armes anciennes) et la lutte contre une figure du mal. Mais le modèle est rapidement perverti en optant pour une histoire d’assassins, mettant le meurtre de sang froid au cœur du récit.

La question morale revient régulièrement mais n’apparaît pas toujours en raison du caractère monstrueux des proies de Night Raid. Il est ainsi difficile de parler d’ambiguïté ou de transgression tant la capitale et sa « vermine » tiennent de Melniboné, ses nobles et ses notables faisant preuve d’une cruauté des plus sadiques et immorales. Ce qui s’applique ici, c’est la loi du plus fort, celle de celui qui, se trouvant au sommet de la pyramide sociale, revendique le droit de disposer des faibles et des classes inférieures selon son bon vouloir.

Les qualités issues de la face seinen d’Akame ga Kill ! sont à rechercher ailleurs et d’abord dans le traitement de la famille « shônesque » du héros. Il s’agit de la question de la mort, qui peut frapper brutalement n’importe quel membre de Night Raid.

Ainsi la série distille, paradoxalement, une bonne dose d’humour et de légèreté, afin que le lecteur s’attache aux personnages du récit, en tous points sympathiques. Aucun d’entre eux n’est réellement en sécurité, même si nous pouvons reconnaître à Takahiro sa capacité à éviter la surenchère et la mort à tout va. Ainsi chaque disparition ne frappe que plus durement le lecteur qui espérait que, finalement...

À cela s’ajoute un héros, Tatsumi, dont la force se situe loin derrière celle de ses compagnons. Ainsi, n’est-il généralement pas celui qui est au cœur des combats, dans lesquels il a plutôt un rôle de support et de soutien, laissant l’initiative à ses camarades. Cela construit Tatsumi comme un personnage frappé d’impuissance et dans la frustration de ne pas être suffisamment fort pour protéger les autres. Une autre façon, simple mais efficace, de détourner le modèle tout en mettant en scène un classique héros nekketsu.

Tatsumi, un héros au sang bouillonnant dans un univers macabre
© 2010 Takahiro, Tetsuya Tashiro / SQUARE ENIX / Kurokawa

Kill les chasseurs

L’aspect a priori manichéen d’Akame ga Kill !, de même que la sympathie unilatérale qui se dégage des membres de Night Raid, va cependant s’estomper avec l’entrée en scène d’un nouvel antagoniste à la fois cruel et attachant : Esdeath, la générale la plus puissante de l’empire, également réputée comme la plus sadique. Elle va constituer sa propre troupe pour chasser Night Raid : les Jaegers [5].

Selon un adage connu, que serait un bon récit de héros sans un bon antagoniste ? Sur ce point-là, il n’est pas forcément usurpé de dire que le succès du manga de Takahiro et de Tetsuya Tashiro provient en partie du personnage d’Esdeath, tant les discussions entre fans à son sujet sont vives. Est-elle un personnage digne d’être apprécié, et défendu, par les lecteurs, ou au contraire est-elle simplement un monstre qui a été « féminisé » pour émouvoir le lectorat de base du manga, généralement masculin ?

La caractérisation d’Esdeath se révèle simple et s’inscrit dans la logique de l’empire régi par la loi du plus fort. Pour Esdeath, les faibles n’ont aucun droit et seuls les forts ont le privilège de vivre comme bon leur semble. Sa cruauté repose davantage sur un manque d’empathie envers son prochain que sur une réelle perversion à prendre plaisir à faire souffrir les autres. Et en même temps, de façon déstabilisante, elle est capable d’affection envers ses subordonnés.

Esdeath et les Jaegers : la chasse est ouverte
© 2010 Takahiro, Tetsuya Tashiro / SQUARE ENIX / Kurokawa

La meilleure définition du personnage d’Esdeath est sans doute celle de chef de meute, dans une dimension davantage animale qu’humaine, sa cruauté relevant davantage de la loi de la jungle au sens premier degré.

Ainsi, si Esdeath perçoit les êtres humains uniquement comme des proies potentielles, qu’elle chasse sans aucune pitié, elle se montre étonnement protectrice et bienveillante envers les membres de sa « meute », révélant une facette humaine et sympathique que ses adversaires auraient du mal à concevoir. C’est ce paradoxe qui anime les amateurs de la série, et qui confère au personnage sa popularité, au point que lorsque la première figurine d’Akame ga Kill  ! est annoncée, il ne s’agit ni de Tatsumi et ni d’Akame, mais d’Esdeath, dans une pose bien badass évidemment !

Les Jaegers s’inscrivent eux-aussi dans une caractérisation nuancée. La plupart auraient même pu tenir un rôle de héros. Ils apparaissent ainsi comme sympathiques, l’un d’eux se révélant même être un mari et un père aimant, protégeant le bonheur de sa famille et de sa petite fille. Certains ne sont pas dupe de la nature de l’empire, mais ils ont fait le choix de continuer de servir le système pour diverses raisons.

Esdeath et les Jaegers apportent donc un contrepoint au récit, gagnant la sympathie du lecteur au même titre que les héros, dans un registre différent, suscitant à leur tour et à l’occasion, angoisse et tristesse au fil de leurs combats contre Night Raid et face aux morts qui tombent....

Exemple de mise en scène Dark-Shônen
© 2010 Takahiro, Tetsuya Tashiro / SQUARE ENIX / Kurokawa

Kill les auteurs

Tetsuya Tashiro est un jeune dessinateur dont Akame ga Kill ! est la première sérialisation. Son style, bien que classique, apparaît comme particulièrement dynamique et expressif. Il n’hésite pas à mettre en scène d’étonnantes déformations des visages pour illustrer la folie de ses personnages. Le résultat est saisissant. Il se montre à l’aise aussi bien dans l’humour, que dans le gore et les scènes d’action. Son art participe grandement à la réussite de la série, grâce à sa capacité de jongler entre l’horreur et une ambiance tranche de vie, plus légère.

Takahiro a, quant à lui, déjà une longue carrière de scénariste à son actif, mais il s’agit de son premier manga. En effet son domaine initial sont les jeux vidéo et plus particulièrement les Visual Novels [6]. L’une de ses premières œuvres connues en tant que scénariste est Nee, Chanto Shiyou Yo !, édité en 2003, chez Candy Soft. En 2006 il fonde sa propre société de Visual Novel, Minato Soft, et poursuit cette activité parallèlement à l’écrire d’Akame ga Kill !

On reconnaît d’ailleurs la patte d’un scénariste de visual novel dans le manga à travers l’importance et le nombre de personnages féminins. Il y a un paradoxe intéressant chez ces créateurs et le public des visual novels, essentiellement otaku. Bien que leurs personnages féminins soient toujours très sexualisés, elles peuvent également se montrer forte, aussi bien de tempérament que sur le champ de bataille. Ce trait se retrouve dans Akame ga Kill ! avec un casting féminin très présent -le chef de Night Raid était d’ailleurs une femme- et fort réussi, dont la meilleure ambassadrice est certainement la froide Esdeath.

Le tome 2 qui sortira en novembre 2014

Nous pouvons d’ailleurs signaler que les couvertures du manga mettent exclusivement en scène ses personnages féminins, égéries de l’œuvre dans tous les sens du terme ! Cependant, si le manga propose à ses lecteurs des héroïnes sexy et ne répugne pas à quelques séquences de type bain et baignade, la nudité reste néanmoins peu présente.

De façon générale Takahiro et Tetsuya Tashiro se montrent relativement sobres sur les passages « adultes », et particulièrement dans la représentation de la violence et des atrocités. Si rien n’est épargné au lecteur, l’illustration de ces séquences est réduite à quelques cases et images, laissant les détails de l’horreur à l’imagination du lecteur. Le récit désire choquer, mais ne tombe pas pour autant dans un voyeurisme facile et racoleur. Un équilibre de bon goût se trouve ainsi maintenu, en dépit de son univers violent.

Le résultat est une œuvre hybride, n’hésitant pas à utiliser le caractère exacerbé du shônen pour poser des situations « cool » mais également un univers violent jusqu’à l’absurde, où la folie et la mort ne sont jamais bien loin.

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Red Eyes Sword \ Akame ga Kill ! T1. Par Takahiro (Scénario) & Tetsuya Tashiro (Dessin). Traduction Frédéric Malet. Kurokawa, collection "Seinen". Sortie le 11 septembre 2014. 242 pages. 7,65 euros.

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[1Shônen : désigne un type de manga ayant pour cible éditoriale les garçons adolescents.

[2Simulcast : contraction de « simultaneous broadcast », il s’agit d’une diffusion quasi-simultanée (de quelques heures à quelques jours de décalage) entre le pays d’origine d’un programme et la diffusion sur d’autres territoires.

[3Seinen : désigne un type de manga ayant pour cible éditoriale les hommes adultes.

[4Nekketsu : signifie « sang bouillant », ce vocable désigne un type de récit au traitement exacerbé et exagéré dans ses situations et dans la manifestation des émotions.

[5Signifie « chasseurs » en allemand.

[6Visual novel : jeu vidéo qui s’apparente à un livre multimédia numérique. Nous vous invitons à lire l’article dédié à l’adaptation manga d’un de ses plus célèbres représentants : la saga Fate/.

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